L’actualité de la crise : LE TEMPS DU CAPITALISME BANCAL, par François Leclerc

Billet invité

Il n’y a pas que la finance qui s’abrite derrière sa part d’ombre, le discours politique dispose aussi de la sienne quand il prétend en expliquer les ressorts.

Les marchés portent pourtant des noms, et nous les connaissons. Ces investisseurs anonymes qui défont les rois et imposent leur loi quittent parfois leurs manteaux couleur de muraille. Parfois, ils ne parviennent plus à se cacher et permettent de répondre aux interrogations présentes sur toutes les lèvres : qui sont-ils, pour faire si irrésistiblement monter les cours obligataires, et pour quelles raisons agissent-ils ainsi de manière si inflexible, que l’on ne nous avoue pas ?

La réponse n’est pas si mystérieuse : la faute est largement imputable aux banques, têtes émergées du système et composantes des marchés, qui depuis des mois se délestent de leurs actifs de la dette souveraine. Désormais dans l’obligation de les comptabiliser au prix du marché, cela accroît d’autant leurs besoins de recapitalisation, afin de respecter les ratios qui leur sont imposés. Il faut donc s’en débarrasser.

Un puissant flux vendeur en résulte, qui se chiffre en dizaines de milliards d’euros, aboutissant à faire monter les taux et basculer les États dans le rouge. Il ne faut pas chercher ailleurs, c’est l’effet de la réduction de l’exposition bancaire qui principalement nous vaut ce qui est présenté comme la sanction des marchés. Les banques ne cherchent en réalité qu’à se protéger. Prises dans une contradiction, elles accentuent le danger d’une décote portant sur le reliquat de leurs possessions, tant qu’elles n’auront pas tout vendu.

Une nouvelle fois, en dépit de toutes les proclamations expliquant avec assurance que les banques doivent se renforcer par elles-mêmes, leur sauvetage s’opère sur le dos des finances publiques, cette fois-ci indirectement, créant de surcroît une spirale infernale qui ne peut être stoppée. Étonnante illustration des contradictions d’un système implosant et d’une situation qui aboutit à lézarder chaque jour davantage son propre pilier : la dette à risque zéro. Plus étonnant encore, le coup est masqué derrière le sauvetage des États dispendieux et irresponsables.

« La faute est aux régulateurs ! », protestent les banques qui se présentent comme des victimes n’en pouvant plus, oubliant qu’il existe d’autres voies pour se renforcer, mais qui sont taboues car pesant sur leur rendement financier. Une autre solution est donc proposée actuellement, afin d’enrayer ce mécanisme devenu incontrôlable : l’intervention de la BCE. Celle-ci pourrait soulager les banques de leurs obligations souveraines par une intervention massive et financer les États en difficultés, avec comme risque de devenir à son tour et pour longtemps une bad bank. Comme si un tapis était indispensable pour planquer ce que l’on ne saurait voir, et encore moins rembourser.

Mais ce n’est pas tout de stabiliser la situation, faut-il ensuite revenir à la normale ! Doter de béquilles financières les États tombés dans le trou, ou en passe de le faire, est déjà mission quasi-impossible sans briser un autre tabou, celui de la monétisation de la dette publique. Mais remettre ultérieurement le système sur ses rails risque d’être une autre paire de manches. Pourquoi les banques achèteraient-elles des obligations souveraines tant qu’elles sont risquées, ce qui en prend le chemin pour au moins la décennie à venir ? Après le capitalisme financier, voici donc venu le temps du capitalisme bancal.

Délestées et soutenues par des injections de liquidité de la BCE suppléant au marché interbancaire, les banques devraient se sentir mieux. L’Autorité bancaire a bien suggéré que soit mis en place un système de garantie des échanges bancaires qui la déchargerait de la tâche, c’est pour l’instant sans résultat. Mais la grande question reste quand et comment les États bénéficiant d’une couverture financière pourront-ils revenir sur le marché, n’en ayant plus besoin ? Pour s’en tenir aux faits, les résultats des plans de sauvetage en cours d’exécution ne sont pas spécialement probants à cet égard. Corroborant l’idée que nous sommes entrés dans une nouvelle période, qui va avoir deux grandes caractéristiques.

En premier lieu, elle va être marquée par une longue récession économique et la poursuite de la mise en cause de l’État-providence, nec plus ultra d’une pensée libérale toujours à la recherche de certitudes et de bien-être pour ceux qu’elle protège. Marco Buti, directeur général aux affaires économiques et monétaires de la Commission, vient de le confirmer : « Une récession profonde et prolongée et de nouvelles turbulences sur les marchés financiers ne peuvent plus être exclues ».

En second lieu, la période va donner à voir un fonctionnement hétérodoxe du système financier qui va s’appuyer sur un succédané de marché, un comble qui ne semble pas exagérément gêner ces mêmes libéraux (sauf quand ils sont libertariens).

Pris dans un cercle vicieux, ces derniers attendent un miracle. Soit une stabilisation résultant de la « clarté politique » qu’ils appellent en Grèce et en Italie, voulant voir dans son absence la cause de la crise. Soit une intervention de la BCE, sous la forme d’un coup de théâtre et l’utilisation d’une machinerie mise au rencard par étourderie, qui procéderait d’une nouvelle fuite en avant. Induisant une insidieuse interrogation : et si cette intervention se révélait trop tardive ?

C’est quand il est annoncé que les copies vont être ramassées que les plus grosses âneries sont à la va-vite couchées sur le papier, sans plus avoir le temps d’y penser !

PS: Une erreur m’a fait écrire hier matin un chiffre faux. Ce ne sont pas 400 milliards d’euros mais 58 milliards qui vont devoir être financés d’ici à la fin de l’année par l’Italie pour rouler sa dette. Cela ne détend que très relativement la situation.

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160 réflexions sur « L’actualité de la crise : LE TEMPS DU CAPITALISME BANCAL, par François Leclerc »

  1. François,

    Je relirai cet article demain matin, mais je tiens à vous remercier dès ce soir et une nouvelle fois, de faire un tel travail de pédagogie.

  2. Ce soir j’ai bien l’impression qu’après avoir fait mouvement sur l’Italie, les « marchés » vont se faire la France, tout au long de la journée il a été dit que toucher l’Italie c’était toucher les intérêts US. Alors il faut un os à ronger, le suivant c’est la France. L’Espagne et le Portugal sont mal en point et j’ai l’impression que les « marchés » ne veulent pas fabriquer une autre grèce avec toute la misère qui commence à s’étaler. La France leur semble plus intéressante pour assoir la doctrine néolibérale de façon concrète à ces saloparts de Français…

    A sans doute trop lire la presse toute la journée, je commence à voir derrière le cynisme, de la brutalité qui se profile et ce sera sans doute de la haine contre ceux qui résistent.

  3. Manifestement, l’oligarchie aux manettes a un faible pour les banquiers! je leur propose d’y adjoindre quelques militaires, histoire de sécuriser l’ensemble, au risque de les faire passer pour une junte…
    Mais n’est ce pas la réalité? un coup d’état soft, une prise de pouvoir de velours, les politiques s’effaçant devant les « techniciens » ?

  4. « Une des bases fondamentales du pouvoir de l’Etat capitaliste moderne, le marché national, est liquidée par la canonnade de l’économie financière globale. Le nouveau capitalisme international rend les capitalismes nationaux caducs, et en affame jusqu’à l’inanition les pouvoirs publics. Le coup a été si brutal que les Etats nationaux n’ont pas la force de défendre les intérêts des citoyens. »
    Sous-commandant Marcos – Armée zapatiste – Le Monde Diplomatique, août 1997

    bon, c’est facile…mais… !

    J’aime beaucoup votre blog

    Cdt

  5. Bonne synthèse, Monsieur Leclerc.
    Y manquent toute fois deux mots, ceux qui fâchent.
    AJUSTEMENT STRUCTUREL.
    C’est la technique FMI, la seule qu’on connaisse.
    L’année prochaine sera une année de récession en Europe, et l’année suivante une année de forte récession. Après, on imagine pas. Cadre ou pas cadre.
    Le désendettement ne sera plus choisi mais subi.
    Le niveau de vie va chuter dramatiquement.
    Des pans entiers de protection sociale vont voler en éclat.
    Et dans une société individualiste qui a perdu le sens des valeurs et de la solidarité directe.
    Et dans une société tellement poreuse qu’une juste spoliation des plus riches ne laisserait mettre la main que sur quelques résidences secondaires pour les individus et des coquilles vides (ou pleines de rien) pour les banques.

  6. Bonjour à tous,
    Euh, si on fait comme les chinois, un Franc qui remplace l’Euro pour les échanges intérieurs, si les génies qui nous gouvernent n’ont pas vendu l’imprimerie c’est possible, une banque de France qui contrôle la masse monétaire et court-circuite BNP, SG etc… pour les besoins de l’état. Bien sûr le Franc nouveau vaudra une fraction de l’Euro. Dur, dur pour les concessions BMW, Audi et les usines en Slovaquie, les importateurs de TV et gadgets électroniques pas vraiment essentiels. L’agriculture locale va redevenir compétitive et il va falloir rouvrir des usines. Où est l’erreur?

    1. Sans issue.

      Car des usines ont besoin de matériaux et d’énergies pour produire. Pas seulement des bras.
      Regardes juste les conséquences amusantes d’une augmentation franche du prix du pétrole sur TOUS les secteurs du pays.
      Je ne sais plus qui ici évoquait aussi le fait que les agriculteurs importaient massivement les semences.

      Bref, faire un semblant d’Allemagne année 30 est le risque de ne pas faire semblant.

  7. Un article limpide mais impressionnant de science et de prescience, un des meilleurs des tous bons de M. Leclerc, merci !
    Il en ressort, pour moi, le caractère de parasitisme absolu du système bancaire « moderne », au stade ultime de sa dégénérescence. On n’imagine pas de pire malfaisance…

  8. Emprunt à un an :

    Mercredi 5 octobre 2011, la France a lancé un emprunt à un an. La France a dû payer un taux d’intérêt de 0,5 %.

    Quand l’Allemagne lance un emprunt à un an, elle doit payer un taux d’intérêt de 0,4 %.

    Et l’Italie ?

    Mardi 11 octobre 2011, l’Italie a lancé un emprunt à un an. L’Italie a dû payer un taux d’intérêt de 3,57 %.

    Un mois plus tard, jeudi 10 novembre 2011, l’Italie a de nouveau lancé un emprunt à un an. L’Italie a dû payer un taux d’intérêt de … 6,087 % !

    http://www.romandie.com/news/n/_Italie_bond_des_taux_a_un_niveau_record_lors_d_une_emission_test101120111111.asp

    Conclusion :

    Plus les jours passent, plus l’Italie emprunte à des taux d’intérêt de plus en plus exorbitants.

    Plus les jours passent, plus l’Italie se rapproche du défaut de paiement.

  9. « Il n’y a plus de paradis fiscaux »…….voici une pub reçue hier

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  10. prenez un stock d’or significatif en rapport avec l’activité d’un état, donc l’argent vaut, plus vous produisez moins ce que vs produisez ne vaut, pas besoin d’augmenter la masse monétaire.les prix baissent et la dette n’est pour ainsi dire pas de ce monde là, avec ce stock inaltérable à tout point de vue la spéculation « n’a » pas de mise et les banques pas de pouvoir. une utopie ? même pas.dans ce cas avec 1 euros vous vivez un mois. en fait tout devient disponible et l’envie compulsive disparaît, pas de corruption pas de lobby pas de risques de changes l’économie aurait une fonction essentiellement « alimentaire » si je puis dire, la société ne serait pas une sté de consommation mais juste de satisfaction. l’air est disponible pour tout un chacun,il est gratuit pourquoi ? parce qu’il est essentiel à la vie et garantie par une sorte de stock que nous n’avons jamais pris la peine de définir …nous sommes passés de 15 000 êtres humains à 7 milliards ! et tous nous respirons, cependant ce modèle marche, certes l’homme le pollue mais il marche encore. pour combien de temps ?

  11. Une citation de Jean Monnet résume parfaitement sa vision politique et son état d’esprit : « Nous ne coalisons pas les états, nous rassemblons les hommes. » Clairement, aux yeux de Monnet, les états souverains doivent disparaître.

    Finalement et ironiquement nous ne sommes pas loin de l’objectif, les états sont en voie de démantèlement, en particulier leur aspect « état providence », c’est la priorité pour les banquiers qui font leur Europe. Et les peuples se ressemblent dans le mécontentement, enfin pas tout à fait, pour l’instant ils manifestent en désordre.

    Son avis sur De Gaulle: : « Il faut se résoudre à conclure que l’entente est impossible avec lui ; qu’il est un ennemi du peuple français et de ses libertés ; qu’il est un ennemi de la construction européenne, qu’en conséquence il doit être détruit (sic) dans l’intérêt des Français. »

    Selon De Gaulle la construction européenne devait se fonder « sur des réalités », c’est-à-dire sur les États et seulement sur eux. À ses yeux, l’Europe unie devait se résumer à un partenariat franco-allemand ; il aurait dit à ce propos : « L’Europe ? C’est la France et l’Allemagne ; le reste, c’est les légumes ! » Il reste ainsi fidèle à la vision de la France sur l’Allemagne qu’avaient Richelieu ou Jacques Bainville.

    L’un Monnet n’était pas féru d’histoire et mettait la priorité à l’économie, l’autre De Gaulle connaissait bien l’Histoire. Et finalement n’est-ce pas De Gaulle qui avait raison ???

    1. …il faut ajouter que Monnet était un sacré atlantiste, encore une opposition mortelle avec le grand Charles…

  12. Il apparait très clairement que le couloir dans lequel nous nous trouvons, éclairé par une obscurité lumineuse, ne trouvera d’issue que lorsque la porte de l’autre côté de ce dernier fera apparaître la lumière. La question sous-jacente qui se pose c’est : quelle sera la forme et la consistance de cette dernière ? Il est fort probable que le jour né de cette lumière aura un goût amer pour bon nombre d’entre nous. Advienne que/qui pourra ! Serrons les dents et attendons le cure dents !!!

  13. J ai pas compris le paragraphe,Un fonctionnement hétérodoxe du système financier s appuyant sur un succédané de marche.

    1. Le succédané de marché, c’est par exemple la BCE qui se substitue au marché interbancaire, ou bien les Etats qui via le FESF ou le FMI permettent à d’autres de se financer hors d’un marché qui les condamne par les taux d’intérêt qu’il impose. Pour un système qui se réclame de l’économie de marché, ce n’est pas très orthodoxe…

  14. Vendredi 11 novembre 2011 :

    Grèce : l’extrême droite au gouvernement, une première depuis 1974.

    L’extrême droite est représentée par deux ministres dans le nouveau gouvernement grec de coalition, une première depuis le retour de la démocratie en Grèce en 1974 après la chute de la dictature des colonels, a indiqué un communiqué officiel vendredi.

    Makis Voridis a été nommé ministre des Transports, et Adonis Georgiadis, au secrétariat d’Etat au Développement et à la Marine marchande.

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