COURTES IMPRESSIONS DU SÉJOUR À ATHÈNES, par Étienne

Billet invité. Il y a quelques semaines, le blog de Paul Jorion s’est associé à l’initiative d’Étienne d’un webdocumentaire radiophonique sur l’austérité en Europe. Étienne livre ici (ainsi que sur son blog) ses premières impressions depuis son arrivée en Grèce

Me voici depuis presque une semaine à Athènes, découvrant la réalité de la situation. Au premier regard, et sans avoir de connaissances antérieures de la ville, rien ne semble bien différent d’une autre grande métropole, mis à part de petites affichettes jaune et rouge. Et ce n’est pas une surprise, la vie continue ici, bien entendu. Mais avec un arrière-goût amer. C’est en discutant avec les gens, rencontrés au hasard, qu’on se rend compte de l’incroyable de la situation. Apparemment, c’est depuis l’été dernier que tout s’accélère : c’est ma plus grosse surprise, moi qui croyais que la crise progressait constamment depuis deux ans.

Les gens lâchent prise, les contestations massives du printemps se sont éteintes et chacun se préoccupe d’aider ses proches en grandes difficultés, d’ajuster sa vie aux coupes salariales, de renégocier son loyer, de remodeler son quotidien. La « dévaluation interne » conceptualisée par la « Troïka » est maintenant à l’oeuvre, et à vitesse grand V. Il n’est plus trop question pour les gens de placer leurs espoirs dans de grands mouvements citoyens, après un an et demi de protestations ignorées par les institutions internationales et violemment réprimées par l’État grec. Le temps est venu à l’ajustement personnel, parce qu’il n’est pas possible d’envisager autre chose. L’ajustement, c’est préparer l’émigration, à la campagne ou à l’étranger selon l’âge, ou changer de mode de vie : les rues se vident, les magasins, restaurants et cafés ferment en masse, même au centre ville, on se concentre sur l’essentiel. Et l’on retombe sur le premier signe qui surprend en arrivant à Athènes : les affichettes jaune et rouge annonçant « à louer » ou « à vendre ». En quelques mois, elles ont tapissé toutes les rues et vitrines vides, de l’acropole aux petites rues calmes des banlieues éloignées où résident les classes moyennes, en passant par les quartiers populaires situés entre les deux.

C’est au cœur de ce tableau que je suis en train de collecter des témoignages de personnes trouvées un peu au hasard, racontant de « simples ajustements » de leur vie, ou de véritables drames en cours ou en devenir.

La situation générale a un côté monstrueux, où tout s’accélère et personne n’arrive à y croire. C’est un nouveau monde qui se dessine et qui arrive, et les gens, pour continuer à vivre, devront faire avec. L’espoir d’avoir une chance d’influer sur le cours des choses a l’air de s’être évanoui, après l’étrange annulation du référendum qui avait été annoncé en novembre dernier. Peut-être est-ce temporaire.

Mais en attendant, la notion d’avenir s’évanouit et celle de survie apparaît. Dans les années 30, le mot « dépression » a t-il été utilisé pour décrire l’état économique ou psychologique de la situation ? Ici, il n’y a plus de doute : il s’agit de la situation économique pour ceux qui ont déjà été emportés, et de la situation psychologique pour presque tous les autres.

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101 réflexions sur « COURTES IMPRESSIONS DU SÉJOUR À ATHÈNES, par Étienne »

  1. Pour info j’ai des amis grecs, un couple et 2 jeunes enfants, qui tiennent un petit café-restau à Kos. La saison a été plutôt bonne et 100% de leur chiffre c’est maintenant que du black. Bien qu’ils aient baissé les prix, ils gagnent en net plus qu’avant…
    Pour le quotidien ils ne sont pas loin d’être auto suffisant avec leur jardin potager et les animaux de basse cours de la ferme d’à côté. Ils ont une petite maison blanche avec tout le confort moderne et chacun des mômes à sa chambre. Bref, à l’inverse de ceux qui dépendent d’un système qui tombe au point mort et bien ils sont très heureux, et dans le village, ya pas grand chose qui a changé, seulement des jeunes couples qui reviennent, comme quoi…
    Cette crise va peut être nous rappeler que certaines de nos régions sont magnifiques et pourtant dépeuplées, que les légumes maison ont un goût extraordinaire, que le lait chaud sorti du pie est un bonheur, que le temps passé à la cueillette des champignons puis à la préparation de la fricassée qui suit vaut largement le temps passé dans le métro ou dans les embouteillages pour perdre sa vie dans un bureau, derrière son ordinateur et se nourrir de sandwichs ou de plats vite préparés.
    Quel horreur de dépendre d’un système que l’on ne maîtrise pas et qui vous transforme en mendiant.

    1. Ce que certains prennent pour de l’ égoisme est la seule vraie solution : Faire un bras d’ honneur au système et vivre en marge -tendance autarcie , fonctionner au black/échange … et les regarder s’écrouler en guise de TV-réalité .

  2. Bonjour à tous,
    Les mouvements sociaux et les syndicats nationaux, ne sont pas dimensionnés pour affronter un pouvoir organisé à l’échelon européen. Seul un effort coordonné de ces mouvements peut entamer le cuir du néolibéralisme européen. Toute manifestations isolée, dans un pays de la zone euro, est une partie perdue d’avance. (les grecs n’avaient aucune chance)
    Cette impuissance à s’organiser est un vérou qui empèche, voir interdit, la victoire de ces mouvements. Il va donc nous falloir impérativement surmonter ce handicap.
    Car nous avons un énorme avantage. En effet, nous avons un arsenal d’éléments théoriques, des réseaux d’intellectuels résistants, des réseaux militants prets à se déchainer pour renverser le systeme qui a fait tant de dégats en 30 ans.

    par exemple:

    La libéralisation de l’économie et la concurrence poussée dans sa dimension la plus extreme se révéle aux yeux de tous pour ce qu’elle est, une mise au pas.

    La preuve ampirique est faite que le marché n’apporte pas la prospérité mais aboutit à la destruction de la démocratie par le contrôle des médiats de masse, la mise au pas des populations réduite à accepter des conditions d’existence de plus en plus précaires et l’accroissement des dettes publiques mettant les états sous tutelle. Le néolibéralisme comme modèle offrant à tous l’émancipation est effectivement perçu comme une mystification.

    La concurrence sur le marché du travail détruit le syndicalisme, met les chomeurs et les travailleurs sous la botte des entreprises. Ces dernières ne connaissent pas de limite à leur boulimie de productivité et de profit. Elle n’ont donc aucune limite dans la baisse des salaires. La perversité des responsables RH atteind des sommets.

    Tout cela est accepté par les populations au nom de l’attractivité pour les capitaux. Le couteau sous la gorge, il faut baisser les charges sous la menace d’une fermeture du robinet à finance.

    Mais cela est bien connu aujourd’hui car nous avons pu observer pendant 30 ans les rouages du mécanisme.

    Aussi, pour s’en sortir, la conclusion s’impose d’elle meme:
    Il faut un mouvement social européen coordonné. Notre survie dépend de notre capacité à organiser ces mouvements de part le continent et trouver des canaux de communication efficaces touchant le plus grand nombre.
    Nous sommes à la dernière limite pour lancer cette offensive car une fois que l’austérité aura mis financierement tous les travailleurs à genou, il sera trop tard. Sans argent nous ne pouvons pas organiser de mouvement…

  3. Ce témoignage est très émouvant.
    Mais je ne veux pas me laisser aller au désespoir.
    Je retiens que les contestations de masse dans les rues n’ont servi à rien, puisque la démocratie est morte.

    Je crois en la force des transformations silencieuses. Un paradigme qui émerge est encore invisible. Comme le dit le proverbe africain, un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’un arbre qui pousse.

    Il faut que nous prenions conscience de ce qui émerge. Il y a des initiatives d’économie solidaire, ou bien des financements de projets par les médias sociaux.

    Ces initiatives vont se développer et j’espère qu’un jour le système financier tel qu’il est actuellement ne pourra plus prendre en otage notre économie et notre démocratie, parce que, tout simplement, nous pourrons nous passer d’eux, grâce à des initiatives qui passent aujourd’hui inaperçues. Elles sont ce que Google était en 97…

    Ne perdons pas espoir, et comme l’a dit Paul Jorion, préparons la transition.
    Je joins une modeste contribution:
    http://benedictekibler.wordpress.com/2011/12/11/influence-et-pouvoir-la-bombe-humaine/

    1. le fait est que pour ce qu’ils font nous n’avons pas besoin d’eux. bien au contraire.
      et que ce que nous pouvons faire vaut 100 et 10000 fois ce qu’ils font pour nous et ce que nous avons fait pour eux.
      que le ciel leur tombe sur la tête!

  4. Moussaka sauce camembert :

    Mais les Grecs ont besoin d’aide…

    C’est pour cette raison que je suis ravi que l’administration française se soit montrée réellement prête à assister l’administration grecque. Des fonctionnaires français hautement qualifiés sont déjà venus en Grèce afin de former leurs collègues grecs sur l’organisation de l’administration.

    Crème fouettée :

    Peu importe le coût social ?

    Je pense que la question ne se pose pas en termes de coût social. En octobre, le Conseil européen a ouvert une voie qui permettra à la Grèce de revenir à la croissance et à la création d’emploi si, et uniquement si, les réformes structurelles nécessaires sont réellement mises en application aussi rapidement que possible.

    (Source interview du chef Reichenbach)

  5. Superbe projet, effectivement, qui a le mérite de donner la parole à la population et de pouvoir comprendre la situation depuis l’extérieur. Merci Etienne de donner cette vision que je partage au quotidien !

    En effet, je suis à Athènes depuis quelques temps déjà et je témoigne sur ce site que je viens de mettre en place : http://www.okeanews.fr (après quelques billets chez Olivier Berruyer).

    J’ai notamment traduit un article de Chris Jones sur la situation à Samos qui confirme ce qu’on peut voir dans les campagnes : un retour à l’exode rural et une augmentation de l’entraide (potagers, troc, etc).

  6. Les dépenses budgétaires grecques ont augmenté poste à poste sur les 9 premiers mois de l’année.
    http://www.minfin.gr/portal/en/resource/contentObject/contentTypes/genericContentResourceObject,fileResourceObject,arrayOfFileResourceTypeObject/topicNames/budgetExecutionBulletin/pageNumber/1/resourceRepresentationTemplate/contentObjectListAlternativeTemplate
    Évidemment un tel non événement est surprenant étant donné la dramatisation médiatique effectuée depuis quelques années. Cela montre l’importance de la propagande politique et médiatique de la gauche militante.

    Cependant il y a eu ces derniers mois des mesures d’austérité importantes et les témoignages dont celui publié ici montre que l’impact s’est soudain fait durement sentir.

    D’autres pays dont la France, où les immenses déficits publics s’accumulent et où la récession débute malgré les intenses stimuli keynésiens, connaitront vraisemblablement dans quelques mois un impact social aussi rude.

  7. @ Blogspotes :

    bonjour,

    http://555jeudirouge.fr/Files/3_555_interieur.pdf

    ” Orwell était
    visionnaire quand il parlait de la Novlangue, dans 1984 : « La guerre
    264 555
    c’est la paix », « l’amour c’est la haine »… Quand les mots disent le
    contraire de ce qu’ils veulent dire, on ne peut plus faire confiance
    à rien. Aujourd’hui, la Novlangue règne : « La banque universelle »,
    c’est « la banque qui peut spéculer avec les comptes courants de ses
    clients » ; et « les produits dérivés d’assurance » sont des « produits
    pour spéculer sans capital ».
    – Mais quel est le lien avec la crise ? demanda Jeanne.
    – La spéculation est coûteuse par beau temps, elle devient suicidaire
    par temps de crise. La masse des fonds spéculatifs est toujours
    là, les spéculateurs sont derrière leurs écrans, mais les mouvements
    de prix deviennent infiniment plus brutaux. Au lieu du dialogue que
    réclament les temps difficiles, on a la frénésie des mouvements de
    masse et des spirales qui entraînent toujours plus bas.
    – Est-ce que je peux raconter une histoire ? demanda Jeanne. Tout
    ce que tu décris me rappelle le début de Quatre-vingt-treize, le roman
    de Victor Hugo. Un marin a mal attaché un canon dans l’entrepont
    d’un navire. Le canon rompt ses amarres dans la tempête et commence
    à glisser d’un côté à l’autre, au gré des vagues, comme un taureau de
    bronze fou. Il écrase tout sur son passage et manque de couler la
    goélette. Quelle est la morale Carton Rouge ? Vous pouvez avoir le
    meilleur bateau et le meilleur capitaine, si un chargement dans la
    cale roule d’un bord à l’autre et accentue la gîte dans la tempête,
    vous coulez. Une économie est comme un bateau : vous devez arrimer
    la cargaison dès que le temps se couvre. Sinon, vous pouvez
    avoir de bonnes banques et de bons régulateurs, si les flux spéculatifs
    qui roulent d’un bord à l’autre sont trop grands, vous coulerez. Les
    amarres, dans une économie de marché, ce sont les règles, les relations
    de confiance entre les gens, qui leur permettent dans l’imprévu de
    bâtir ensemble des solutions nouvelles.
    Tous regardaient Jeanne interloqués. Sarah se mit à applaudir.
    Aline demanda :
    – Jeanne, ôte-moi d’un doute, tu ne viens pas de l’inventer ?
    – Non, reconnut Jeanne, toute contente de son effet. Mais j’ai
    décidé moi aussi de créer ma petite communauté Carton Rouge. Je
    vise les amoureux de la littérature française. Je pars de grands textes et
    j’en tire une morale Carton Rouge…
    – Très fort ! Je n’ai pas lu Quatre-vingt-treize, avoua Aline.
    – Moi non plus, reconnut Amélie.”

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