LE MONDE-ÉCONOMIE, Comment on assassine l’euro, lundi 9 – mardi 10 janvier 2012

Je parle du Pacte de stabilité et de croissance européen et de la « règle d’or », ou « Comment une blague de potache fondée sur une aberration logique entraîne la zone euro par le fond ».

Certaines notions élémentaires du calcul économique semblent curieusement étrangères aux dirigeants des nations constituant la zone euro. Ceci les conduit à éroder les principes démocratiques et à précipiter la fin de la monnaie commune.

L’instrument pousse-au-crime est le Pacte de stabilité et de croissance européen exprimant déficit annuel et dette souveraine en termes de points du Produit Intérieur Brut (PIB) et leur fixant des seuils : 3% maximum pour le déficit, 60% pour la dette cumulée.

Or le principe du Pacte, et de la « règle d’or » que l’on en tire, recèle une erreur grossière. Qu’est-ce qu’un budget équilibré ? Un budget où les dépenses n’excèdent pas les recettes. Pourquoi ne pas exprimer alors la santé d’un budget national en ces termes-là ? 102% de dépenses par rapport aux recettes : le pays connaît un déficit de 2% ; 97%, et il s’agit au contraire d’un excédent de 3%.

Pourquoi comparer les pommes des dépenses aux poires du PIB, plutôt que les pommes des dépenses aux pommes des recettes ? Le PIB d’une nation, mesure de sa vitalité économique, serait-il un meilleur substitut de ses recettes que ces recettes elles-mêmes ? Ce serait peut-être le cas si les grandes fortunes n’avaient trouvé le moyen d’éviter l’impôt par l’évasion ou l’« optimisation » fiscale et si les grandes entreprises n’échappaient pas à la fiscalité en tirant parti de législations complaisantes.

Pourquoi l’artifice absurde de comparer les dépenses d’une nation à son PIB plutôt qu’avec ses recettes ? Écoutons ce que dit de son origine, Guy Abeille, le concepteur de l’indice : « La bouée tous usages pour sauvetage du macro-économiste en mal de référence, c’est le PIB : tout commence et tout s’achève avec le PIB, tout ce qui est un peu gros semble pouvoir lui être raisonnablement rapporté. Donc ce sera le ratio déficit sur PIB. Simple, élémentaire même, confirmerait un détective fameux. Avec du déficit sur PIB, on croit tout de suite voir quelque chose de clair ». Et Abeille d’ajouter à propos du seuil de 3% qu’il proposa pour le déficit annuel en points de PIB  : « C’est bien, 3%.  […] 1% serait maigre, et de toute façon insoutenable. […] 2% serait […] inacceptablement contraignant, et donc vain ; et puis, comment dire, on sent que ce chiffre, 2% du PIB, aurait quelque chose de plat, et presque de fabriqué. Tandis que trois est un chiffre solide ; il a derrière lui d’illustres précédents (dont certains qu’on vénère) » (*).

La formule de la règle d’or implique qu’aussitôt que le coupon moyen de la dette souveraine d’une nation dépasse le taux de croissance de son économie, le rapport dette / PIB se dégrade inéluctablement. Or, les politiques d’austérité malavisées des dirigeants européens impactent négativement la croissance, augmentant le risque de dégradation de la notation de la dette souveraine de leur pays, et provoquant l’effet de ciseaux redouté puisque le taux de croissance baisse tandis que les taux exigés par le marché des capitaux pour la dette émise, montent de leur côté.

La règle d’or censée garantir aux États un budget équilibré, que l’Allemagne a eu la naïveté d’inscrire dans sa constitution et tente d’imposer aujourd’hui à ses partenaires européens, n’est – on l’a vu – rien d’autre qu’une blague de potache. C’est en son nom pourtant que l’on malmène aujourd’hui la démocratie en Europe et qu’on assassine sa monnaie commune.

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(*) Guy Abeille, « Pourquoi le déficit à 3% du PIB est une invention 100% française », La Tribune, le 1er octobre 2010

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29 réflexions sur « LE MONDE-ÉCONOMIE, Comment on assassine l’euro, lundi 9 – mardi 10 janvier 2012 »

  1. Werrebrouck avait très bien expliqué pourquoi l’euro est en perdition…

    Effectivement on enlevait aux « petits gros » le moyen de redevenir compétitifs avec des cours des changes flottants, donc on les forçait soit à s’endetter soit à appliquer l’austérité comme on veut le faire maintenant.

    L’euro tel quel n’est pas viable…

    Les mécanismes de redistribution interne ont été insuffisants…

  2. La construction de l’UE telle quelle était déjà une mauvaise blague, qui a entrainé celle de l’euro et ainsi de suite, comme une fin de repas trop arrosée qui tourne mal.

    On passe à la phase aspirine contre gueule de bois.

    1. L’euro est une sorte de camisole pour la plupart des pays adhérents, au profit de l’Allemagne.
      Cette monnaie artificielle est un pur produit technocratique; c’est Jacques Delors, lui aussi un technocrate, qui a favorisé et développé l’idée d’une monnaie commune.
      C’est un problème général: il y a trop de technocrates au pouvoir, des gens qui vivent dans un univers clos, enveloppés de théories et faux raisonnements.

  3. Remonterez vous jusqu’à l’histoire du haut fonctionnaire (un certain M. Abeille, de mémoire) qui récupéra/bidouilla cette idée sous le gouvernement Fabius de 198x, pour permettre à MittMitt (notre Mitt…errand) de s’en tirer « dialectiquement » vis à vis du clientélisme budgétaire qui le menaçait et du contexte international (déjà un TINA sous forme faible). Ce fut rapporté notamment par liervol il y a bien des temps sur le blog.

    1. Les déséquilibres décrits sont bien en regard d’une marche des choses qui se veut inaltérable.
      Peut-on conclure cette vidéo comme suit ?:

      -Le moins que l’on puisse dire, c’est que tant que l’on gagne de l’argent avec des diagnostics, pas la peine de soigner le patient.
      …et encore moins de changer de médecine!
      -Le sale air de la croissance toujours en verve, les fondements de son injuste répartition renforcée, et tout cela en suivant quelque vent…

    2. Monsieur Gave n’apprécie pas les opinions hétérodoxes sur son blog, et encore moins celles qui proviennent de ce blog. Pourquoi faut-il l’accepter ici?

  4. Tant mieux si leuro est foutu!
    C’est une monnaie unique totalement inadaptée à la zone euro aux économies à ce point différentes. L’euro est trop faible pour l’Allemagne et trop fort pour l’Europe du Sud, y compris la France.
    Les tentatives de sauvetage de l’euro ont déjà englouti des centaines de milliards sans que l’on puisse y arriver – au seul bénéfice des créanciers – c’est-à-dire des 1% les plus riches.
    Une mise en ordre passe par des faillites ordonnées de la plupart des pays de la zone et le retour aux monnaies nationales.
    Le cri d’horreur pathétique de François Bayrou n’y changera rien! Il ne comprend tout simplement rien à la monnaie
    Le retour aux monnaies nationales nouvelle mouture permettrait de regagner en compétitivité un peu partout et aboutira à des balances commerciales équilibrées.
    Evidemment, cela ne dispense en rien d’une réelle rigueur fiscale et budgétaire, bien sûr!
    Le retour à des taux de croissance intéressants est possible si on décrète des moratoires de deux ans un peu partout- tant pis pour les rentiers!
    La reprise de remboursements d’une partie des dettes souveraines deviendra possible, comme après 2000 en Argentine, et 99% de la population se retrouvera soulagé.
    Ceux qui vont paumer quelques milliards ne les empêchera pas, hélas de rester encore trop riches.
    Au diable l’euro!

    1. Ce que fait l’Angleterre.
      Grâce à sa monnaie nationale, elle peut rester relativement compétitive, et, par conséquent, est-elle est mieux apppréciée par les marchés financiers.

    1. @ blob
      Marre de ces vieux militants marxistes à la ramasse , yen a des pelletées comme lui ; se trompent sur à peu près tout , toujours en retard d’une guerre … Regarde donc son parcours , socialisme ou barbarie puis trotskyste puis le parti ouvrier révolutionnaire ( t’en as entendu parler ? il est au bord de la faire , cette prétendue révolution ! ) puis la LCR puis le NPA , à côté de la plaque tout le temps, de la constance quoi !

      1. taratata

        vous l’avez lu au moins cet article ?
        J’y vois plutôt une grande convergence avec Jorion :

         » …l’avenir des travailleurs et des jeunes dépend très largement, sinon entièrement, de leur capacité à s’ouvrir des espaces et des «temps de respiration» politiques propres, à partir de dynamiques dont désormais eux seuls peuvent être le moteur. Un autre monde est très certainement possible, mais il ne peut plus se dessiner que pour autant que l’action ouvre la voie à la pensée, laquelle, plus que jamais, ne peut être que collective. C’est un renversement complet avec les périodes où il existait, au moins en apparence, des plans préétablis de la société future, que ce soit ceux de certains socialistes utopiques ou du Komintern de Dimitrov [1882-1949, secrétaire général du Kommintern de 1934 à sa dissolution en 1943].

        Les navigateurs anglais ont forgé au XVIe siècle la belle expression «uncharted waters», des eaux où on n’a encore jamais navigué, pour lesquelles il n’y a aucune carte. C’est notre cas aujourd’hui. (Début décembre 2011)

      2. >taratata

        Ben justement, François Chesnais, c’est l’un des rares militants marxistes que j’apprécie parce qu’il a très longtemps été à contre courant: c’est d’ailleurs pour cela qu’il a été régulièrement boulé de ses différents partis (il a même été vidé une fois pour « non conformisme »!).

        Son style et son élocution sont plutôt pénible (en conférence, c’est un cauchemar…) mais franchement, c’est vraiment un marxiste hors du commun, dont le point de vue est finalement assez hétérodoxe dans ce milieu. J’ai l’impression par exemple qu’il a pas mal influencé Gérard Duménil et Dominique Lévy, deux universitaires marxistes que je trouve très pertinents.

        Son bouquin, la mondialisation du capital, paru en 1995 chez Syros a été pour moi une révélation, par sa rigueur et son ampleur de vue.

        C’est l’un des premiers a souligner l’importance de la finance et des déréglements qu’elle suscitait dans le fonctionnement du capitalisme.

        D’ailleurs, par beaucoup de point, il a anticipé dans ce livre l’analyse de Paul Jorion.

        Paradoxalement Chesnais a longtemps travaillé pour l’OCDE!

        Comme quoi, le talent est des fois bizarrement reconnu…

      3. « Ce qu’on a nommé la financiarisation a été la plongée quasi structurelle dans une situation décrite par Marx dans un passage peu commenté du premier chapitre du livre II du Capital. Il y note qu’aussi bizarre qui cela puisse paraître en plein triomphe du capital industriel, «le procès de production capitaliste apparaît seulement comme un mal nécessaire pour faire de l’argent», de sorte que «toutes les nations adonnées au mode de production capitaliste sont prises périodiquement du vertige de vouloir faire de l’argent sans l’intermédiaire du procès de production». » (extrait du Chesnais)

        Le capitalisme ne s’envisage comme mode de production qu’en tant que mode d’exploitation. Les deux aspects sont indissolubles. C’est pourquoi briser la réalité du cadre ne consiste pas à contester seulement la face la plus apparente de l’illusion, à savoir la financiarisation qui relève de son affirmation autoproclamée, le libéralisme. Il ne faut oublier que si le  » poids du capital s’exerce sur les salariés à la fois sur leur lieu de travail et comme débiteur auprès des banques. », il s’exerce en même temps hors des aspects économiques de l’existence, ni que ces aspects apparaissent, heureusement, de moins en moins secondaires.

  5. La Belgique a perdu toute souveraineté puisque contrainte de trouver 1 milliard d’€ d’ici lundi pour réduire ses dépenses budgétaires. Nous sommes donc poings et mains liés aux marchés. Il faut les rassurer puisque c’est eux qui ont le pouvoir. La souveraineté nationale étant perdue, la solution, pour sortir par le haut de la crise, n’est-elle pas de faire un budget fédéral européen? C’est en se solidarisant que seulement on pourrait retrouver une maîtrise de souveraineté.

    1. Oui et non. C’est la COMMISSION qui prend son air de GENDARME des budgets nationaux qui nous tombe dessus, parce que nous sommes les derniers à présenter le budget. Et qu’il vaut mieux attaquer un petit pays, socialiste et sans élections prochaines.
      Mais la Commission, plus néolibérale que tous, sert de Gendarme du marché. C’est elle aussi une agence de notation qui fait des « prédictions auto-réalisatrices » (si je le dis, cela sera).
      Il faudrait lui rappeler qu’elle est l’auteur sans rire de « la stratégie de Lisbonne pour faire de l’économie européenne l’économie la plus compétitive du monde ».

  6. Le début de la fin
    Oligarchie contrôle la démocratie ou démocratie contrôle l’oligarchie.
    Voilà le choix auquel nous sommes confrontés, à nous de décider. Nous, les citoyens, avons une force inouïe qu’aucune aristocratie (maintenant oligarchie) n’a réussi à complètement contrôler. Notre force: le nombre, des milliards d’individus vont-ils plier l’échine devant une poignée de ploutocrates psychopathes? Réveillons-nous, attrapons le gouvernail.
    Depuis environ trois ans je consulte différents blogs. Beaucoup de brassage d’idées, de concepts, on visite notre passé : Adam Smith, Keynes, Jean-Jacques Rousseau, on cherche des solutions. Tout cela provoque des débats, des controverses, les idées foisonnent et c’est très bien. Mais, il faut en sortir; on soit focusser sur un objectif commun, canaliser nos énergies vers une solution concrète.
    Les intellos conceptualisent entre eux; les plus ou moins politisés discutent entre eux; les citoyens lambda ne veulent rien entendre; conclusion : nous sommes divisés. Faut pas oublier le classique « diviser pour mieux régner ». Les oligarques l’ont bien assimilé…
    Les intellos doivent faire un effort pour rejoindre la majorité; 25 % d’illettrés en Amérique, plus de 40 % d’apolitiques, il y a du boulot… La démocratie, c’est le nombre et il faut que tous comprennent le message, c’est notre liberté qui est en jeu. Je crois qu’il est possible d’être clair, net et précis avec un langage accessible à tous. Il faut faire passer le message aux forces de l’ordre (police, armée etc.) que la démocratie ça les concerne aussi et ne pas attendre d’être face à face dans la rue à crier le message lorsqu’ils sont en devoir; ils ne comprennent plus rien sauf les ordres et de plus leur job est en jeu.
    Nous sommes confrontés à un problème de gouvernance. La catastrophe à laquelle nous ferons face est due aux politiques. Nous devons trouver une autre façon de se diriger, de se gouverner. La démocratie représentative est obsolète, il faut revenir à une démocratie plus directe. Le citoyen doit retrouver le pouvoir perdu, le pouvoir qu’il a troqué pour devenir con-sommateur. Lobotisé par la télé, on lui a proposé un bonheur préfabriqué auquel il a adhéré.
    Concrètement qu’est-ce qu’on fait?

  7. Je crois avoir compris que les tripatouilleurs de la city et de Wall Street peuvent émettre autant de CDS que nécessaire pour couler nos économies. Ensuite lorsqu’un pays comme la Grèce, par exemple, se trouve à genoux il suffit de racheter à tour de bras ses actifs dépréciés et de mettre à sa tête un directeur bien choisi et le tour est joué. En cas de révolte populaire, on trouve toujours un colonel pour remettre de l’ordre. Lorsqu’on a besoin de matières premières et que le pays détenteur de la richesse ne dispose pas de l’arme atomique on est bien sûr plus brutal.
    N’hésitez pas à me reprendre si j’oublie quelque chose.

  8. Bonjour monsieur Jorion,

    N’ayant pas la possibilité d’avoir un exemplaire du  » Monde  » sous la main, je ne peux pas prendre connaissance de votre article. Qui doit être intéressant, comme d’habitude.

    Francis Keymeulen

  9. Si on calcul les déficits de l’année par rapport aux recettes de l’année l’effet numérique serait encore plus dramatique et nos dirigeants demanderait encore plus de rigueur (70% de déficit cette année!!)

    Si on change le mode de calcul il faut aussi changer l’image mentale qu’on utilise pour le comprendre. Par exemple cela ne choque personne qu’un français qui gagne 50000€/an fasse un emprunt à la banque de 100000€ pour acheter un appartement.
    Or avec le calcul Jorion, il faudrait dire qu’il est endetté à 100% ce qui est assez flippant.
    Donc oui pour la méthode de calcul, car on compare des pommes à des pommes ce qui est un mieux, mais il faut aussi prendre en compte la temporalité, un déficit de 50% une fois n’est pas grave si c’est de l’investissement et pas du fonctionnement.

  10. Si l’État était un ménage, il ne serait autorisé à emprunter que ce qu’il peut rembourser aujourd’hui, et dans ce cas, il faudrait effectivement rapporter les recettes aux dépenses pour calculer la capacité de remboursement.

    Mais l’état n’est pas un ménage, ou alors un « very grand » ménage, et il peut emprunter sur ses entrées futures, à peu près sûrement en augmentation si ses affaires sont correctement gérées , avec suffisamment d’investissements pour produire davantage demain qu’aujourd’hui. Un état emprunte donc sous le régime des prêts hypothécaires, sur ses capacités futures. D’où le recours au PIB, c’est à dire sa capacité de remboursement estimèe. Cela est toujours le cas, même s’il a sa monnaie propre, et un fonctionnement monétaire uniquement interne au pays. La nécessité de maintenir une parité raisonnable avec ses voisins est dans ce cas une charge qui s’ajoute à celle du remboursement à sa propre banque centrale. Que nous ayons l’euro ou pas est à cet égard totalement inintéressant. Si maintenir la parité est une charge fondamentale (achats d’énergie à l’extérieur etc..) l’Euro , par son volume est une aide. Souvenez vous de la nécessité de « racheter du Franc » à tours de bras quand celui ci chutait. C’était bel et bien une charge.
    Le vrai problème est de développer la recherche publique de façon à créer des richesses et non la monnaie. le vrai problème est de faire rentrer tous les impôts, et de retrouver une justice sociale, une vraie démocratie, de vraies possibilités de création pour chacun, et les entrées compenseront les sorties. La solution ne peut être dans la récession.

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