L’actualité de la crise : DES SORTIES SANS ISSUE, par François Leclerc

Billet invité.

Les pays que désormais on n’appelle plus avancés, car cela sonne mal ces temps-ci, ont vécu au dessus des moyens d’un système financier porteur de la promesse d’une prospérité à jamais, plus particulièrement destinée aux classes moyennes. Des années durant, celle-ci a été remplie en l’assortisssant de l’approfondissement des inégalités sociales, au prix de la création de bulles d’endettement indigérables et de la fragilisation extrême d’un édifice financier devenu hydrocéphale. On connaît la suite.

La théorie des miettes, selon laquelle elles tombent de la table des plus aisés et finissent par profiter à tous, a clairement cessé de fonctionner. Là où elle n’existait pas ou plus, la pauvreté est réapparue, depuis devenue structurelle et s’étendant. Aujourd’hui, le désendettement s’opère chaotiquement, la mer se retire et que découvre-t-on ?

Le cas des États-Unis est éclairant. Le répondant de cette théorie s’y appelle « trickle-down economy » et repose sur l’idée, toujours en vogue, que si l’on diminue les impôts des riches, les pauvres finiront par en bénéficier. Apparue lors de la Dépression, elle a connu son heure de gloire sous Ronald Reagan et est toujours farouchement défendue par les républicains qui s’opposent à l’arrêt des mesures provisoires de baisse des impôts des riches au nom de la création d’emplois. Nous évoquons souvent les années Thatcher pour en craindre un retour qui ne soit pas réservé aux Britanniques, mais nous devrions les appeler Thatcher-Reagan.

Les États-Unis sont depuis longtemps un pays où la pauvreté est immense et la richesse tout autant. La fin du rêve américain vient d’y sonner, celui d’un niveau de vie et de consommation élevés profitant à des classes moyennes aisées et grandissantes. Selon un rapport du Centre de recherche du Congrès intitulé « Analyse de la distribution de la richesse entre les ménages de 1989 à 2010 », les inégalités ne cessent d’y progresser ces quinze dernières années. La moitié de la population détient désormais 1,1% de la richesse nationale contre 2,8% en 2001 et 2,5% en 2007. A l’opposé, 1% des Américains détient 34,5% de cette même richesse en 2010, contre 32,7% en 2001. Les 10% les plus riches possèdent en 2010 74,5% de la richesse du pays.

Selon le rapport, la crise intervenue en 2007 a contribué à creuser les inégalités. 15,1% des Américains vivent en 2010 sous le seuil de pauvreté. Le taux d’imposition des plus aisés n’a cessé de baisser : pour la catégorie des 5% d’Américains les plus aisés, il est actuellement de 20,5%, sans prendre en compte toutes les facilités de détaxation des niches fiscales.

Le Boston Consulting Group a apporté un éclairage mondial au même phénomène dans son rapport annuel consacré à l’extension de la richesse. La fortune des plus riches croît rapidement, particulièrement dans les pays émergents d’Asie, d’Amérique latine et d’Europe de l’Est. Une progression de 18,5% a été enregistrée pour la seule année dernière dans le périmètre des pays du BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine). Aux États-Unis et en Europe, elle ne progresse que de 6,5% pour la même période. Il est prévu que ces tendances fortes vont se poursuivre dans les prochaines années.

La croissance de la richesse peut également se mesurer à la demande enregistrée dans les centres « offshore », où elle trouve un abri fiscal, telle qu’il est possible de l’estimer. En dépit des initiatives contre l’évasion fiscale des particuliers dernièrement engagées surtout aux États-Unis et en Allemagne, elle se révèle en constante augmentation d’après le même rapport, depuis Singapour et Hong Kong jusqu’à la Suisse et le Royaume-Uni, en passant par les Caraïbes et Panama.

Pour les moins bien pourvus, quand ils ne font pas partie des plus démunis, il apparaît progressivement que la prospérité à crédit a vécu, et avec elle un système créant une valeur financière virtuelle et des valeurs de consommation socialement inutiles, toutes deux insouciantes de la préservation de l’environnement et des sociétés humaines. Avec comme seule porte de sortie proposée de rendre la victime responsable d’une crise dont l’assassin n’est pas coupable.

La recherche de gisements de croissance alimente encore un rêve en train de s’évanouir, à la rencontre de miracles qui n’auront pas lieu. L’énergie à bas prix du gaz de schiste et de nouvelles innovations technologiques sont pointées, quand on ne se rabat pas sur une valeur certaine : la diminution du coût du travail. Michel Barnier, le commissaire européen au marché unique et aux services, a dernièrement défendu la nécessité d’une politique industrielle et des investissements correspondants sous forme de mise en garde : « Nous devons préserver sur le plan de l’industrie notre souveraineté européenne, rester à la table, sinon nous serons définitivement consommateurs, même pas sous-traitants, consommateurs de produits chinois ou américains ». Quels secteurs propose-t-il afin de ne pas « disparaître des écrans radar » dans les trente ans, selon son expression suggestive ? La tarte à la crème du photovoltaïque, des ampoules basse consommation et des batteries électriques… C’est maigre, d’autant que l’industrie subventionnée allemande du photovoltaïque est déjà sinistrée en raison de l’afflux d’une production chinoise moins coûteuse dont le gouvernement cherche à se prémunir.

Le basculement des centres économiques mondiaux du centre vers la périphérie du système n’est vu que sous un seul angle restreint : celui de la délocalisation de la production vers des zones à moindre coût salariaux et de production en général. Avec des conséquences que l’on ne sait pas traiter, faute de sortir du cadre, une fois enfoncée la dernière ligne de défense selon laquelle l’avance technologique des pays développés garantirait leur prospérité.

L’autre conséquence de ce changement radical est qu’au monde d’hier opposant régions prospères et pauvres est en train de succéder une autre vision peu encourageante. Sont enregistrés le développement des inégalités sociales et la tiers mondialisation des sociétés développées, ainsi que le délitement qui est engagé des classes moyennes, tandis que si la pauvreté recule en valeur moyenne au sein du pôle émergent, ce n’est pas le cas des inégalités qui croissent. Finalement, en dépit de tout ce qui différencie ces régions du monde, des traits communs à leurs développements réciproques peuvent être dégagés : ils expriment ce dont le système en crise est porteur. Notamment l’illusion de pouvoir recommencer dans les pays émergents ce qu’il ne peut pas poursuivre dans ceux qui ont fait sa fortune. Cette porte de sortie-là ne débouche pas non plus sur une issue.

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87 réponses à “L’actualité de la crise : DES SORTIES SANS ISSUE, par François Leclerc”

  1. Avatar de Genetais

    Quand les Grecs empruntaient aux dieux

    Les empires de l’Antiquité vivaient des ressources qu’ils prélevaient sur leurs sujets. La dette publique, au sens contemporain du terme, était inconnue. Mais il arrivait déjà aux Grecs de commettre quelques écarts…

    LE TEMPS économie et finance Genève

    1. Avatar de setaregan

      Si l’économie grecque fonctionnait si bien , c’est pas parce que seuls les citoyens les plus riches jouaient les Bercy et répondaient des sous de la cité sur leur propre cassette ?

  2. Avatar de step

    ce qui m’inquiete le plus dans ce très bon résumé de ces dernières années, c’est la nécessité de devoir le faire, comme quoi notre histoire récente est très malcomprise.

  3. […] "Le cas des États-Unis est éclairant. Le répondant de cette théorie s’y appelle « trickle-down economy » et repose sur l’idée, toujours en vogue, que si l’on diminue les impôts des riches, les pauvres finiront par en bénéficier. Apparue lors de la Dépression, elle a connu son heure de gloire sous Ronald Reagan et est toujours farouchement défendue par les républicains qui s’opposent à l’arrêt des mesures provisoires de baisse des impôts des riches au nom de la création d’emplois. Nous évoquons souvent les années Thatcher pour en craindre un retour qui ne soit pas réservé aux Britanniques, mais nous devrions les appeler Thatcher-Reagan.   Les États-Unis sont depuis longtemps un pays où la pauvreté est immense et la richesse tout autant. La fin du rêve américain vient d’y sonner, celui d’un niveau de vie et de consommation élevés profitant à des classes moyennes aisées et grandissantes. Selon un rapport du Centre de recherche du Congrès intitulé « Analyse de la distribution de la richesse entre les ménages de 1989 à 2010 », les inégalités ne cessent d’y progresser ces quinze dernières années. La moitié de la population détient désormais 1,1% de la richesse nationale contre 2,8% en 2001 et 2,5% en 2007. A l’opposé, 1% des Américains détient 34,5% de cette même richesse en 2010, contre 32,7% en 2001. Les 10% les plus riches possèdent en 2010 74,5% de la richesse du pays.   Selon le rapport, la crise intervenue en 2007 a contribué à creuser les inégalités. 15,1% des Américains vivent en 2010 sous le seuil de pauvreté. Le taux d’imposition des plus aisés n’a cessé de baisser : pour la catégorie des 5% d’Américains les plus aisés, il est actuellement de 20,5%, sans prendre en compte toutes les facilités de détaxation des niches fiscales.   Le Boston Consulting Group a apporté un éclairage mondial au même phénomène dans son rapport annuel consacré à l’extension de la richesse. La fortune des plus riches croît rapidement, particulièrement dans les pays émergents d’Asie, d’Amérique latine et d’Europe de l’Est. Une progression de 18,5% a été enregistrée pour la seule année dernière dans le périmètre des pays du BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine). Aux États-Unis et en Europe, elle ne progresse que de 6,5% pour la même période. Il est prévu que ces tendances fortes vont se poursuivre dans les prochaines années. (…)"  […]

  4. Avatar de Lionel

    Un oeil captif essaye quelques portes… l’une d’elles illustre « la sortie sans issue »
    Il vous suffira de cliquer sur déplacer.
    http://lionel.petithory.pagesperso-orange.fr/index.html

  5. Avatar de stephane.grim

    Un mot pour une fois sur ce site passionnant.

    Vous parlez de cette fameuse dernière ligne de défense sans fondement (l’avance technologique garantissant la prospérité) et de ci de là je lis que nos « élites » ne comprendraient pas ce qui se passe.
    Je crains que nous n’ayons une combinaison. Parmi d’autres exemples, je cite celui ci :

    Je me souviens de l’intervention de FABIUS au meeting de ROYAL à ROUEN en 2007. Il disait approximativement ceci : « croire que nous pouvons éternellement rester technologiquement devant d’autres pays comme la Chine est une illusion, pire cela relève de l’ethnocentrisme ».

    Or ce même « dirigeant » se garde bien de tenir ces propos ni de relever l’imbécilité du discours ambiant consistant à nous vanter la compétitivité par l’innovation, c’est à dire tout le fond de la campagne du PS, axé sur l’éducation, car c’est bien ça qui est derrière.

    Alors quoi…
    Si certains de nos « dirigeants » relèvent clairement de l’aveuglement idéologique tel que le fut et le reste DELORS, d’autres sont évidemment dominés par des calculs à courts termes. Car quand bien même, FABIUS, comme d’autres (à droite et gauche), auraient une vague stratégie derrière les gros mensonges proférés en public, on doit constater ceci : soit ils sont engagés consciemment dans une sortie assumée de la démocratie avec la violence répressive armée à la clef, soit ils ont considéré le rejet de la population comme problème négligeable et sans grand risque. Dans les deux cas ils ont déjà perdus sans que la sortie soit forcément positive.

  6. Avatar de keskizpass

    Pas vu cet article à sa sortie mais excellent sur l’accroissement de la richesse en tps de crise pr le 1% les + riches

    Sur la théorie du ruissellement, base du néolibéralisme et le fameux consensus de Washington
    L’avis de Stiglitz sur cette belle théorie en milieu d’article
    http://essaidereinformation.blogspot.fr/2011/01/la-crise-essai-de-reinformation_1940.html

    Sur les inégalités, les chiffres de piketty en un beau graphique surréaliste
    http://essaidereinformation.blogspot.fr/2012/01/revenus-et-fiscalite.html

    1. Avatar de Paul Jorion

      Il y a quelque chose qui ne va pas dans vos deux graphiques : ils sont incompatibles et l’un des deux (au moins) est faux.

      1. Avatar de Dr Georges Clownet

        Ah ok, c’est Keskizpass qui doit poser la question !

        Désolé.

        Mais vu que le gars trouve un article du 22 juillet 2012 le 15 Août 2012, que dix minutes après vous lui collez une remarque et que deux heures plus tard on attend encore tous suspendus le début de l’échange, on peut se demander si le gars il n’est pas un peu long à la détente et si même il va revenir avant cet automne… Plus c’est long plus c’est bon dit ma femme remarque.

        Bref, avec tout ça moi je ne vois pas où ça cloche ses graphiques. Mais c’est pas très grave, ça ne devrait pas changer la face du monde ! Hein boss !

      2. Avatar de keskizpass

        Désolé je n’avais pas vu la réponse de Paul Jorion et je suis ravi de la consultation de l’article Paul Jorion.
        Désolé pour le temps de réponse

        Comme mentionné dans l’article c’est un tableur excel avec les chiffres de Piketty de révolution fiscale

        Le premier suit les percentiles
        Le deuxième met après le 99ème percentile les dixièmes de percentiles comme le fait Piketty quand il donne les barres d’entrée en terme de revenus pour faire partie des 99.9% les plus riches. On peut considérer que le graphique est faux puisqu’il y a un changement d’échelle mais la représentation graphique ne masque pas le fait que la répartition des revenus dans le dernier percentile (après l’entrée dans le 99ème %) continue de croitre plus fortement encore dans la réalité.
        http://www.revolution-fiscale.fr/simuler/distrib/tableau.php?conceptrev=y&champ=18
        Mais je peux me tromper…

        Et petite dédicace à Fabrice Borel Mathurin à qui j’ai tweeté cet article qui lui répétait mordicus que les plus riches ne s’enrichissent pas en temps de crise

        1. Avatar de Paul Jorion

          Soit l’information dans les deux graphiques est différente, et dans ce cas, le titre ne peut pas être le même, soit elle est la même, et dans ce cas, les points pour la partie commune doivent avoir même abscisse et même ordonnée, ce qui n’est pas le cas. À vue de nez, je dirais que c’est le second graphique qui est faux, probablement parce que l’échelle en ordonnée est fausse.

  7. Avatar de keskizpass

    Les points sur la partie commune ont même abcisse et même ordonnée sauf que pour contenir les nouveaux points d’abcisses, l’échelle des ordonnées est multipliée par 10.
    La barre d’entrée dans les 1% les + riches, 140 000 euros est 10 fois plus faible que celles des 0.1% les + riches 1,4M euros…

    Et ce changement d’échelle a pour conséquence le lissage complet du reste de la courbe.

    Par contre oui il faudrait réfléchir à rendre plus lisible le tout, notamment sur le titre, l’échelle inversée en abscisses, la confusion entre les deux échelles en ordonnées…

    1. Avatar de Paul Jorion

      Voilà, on est d’accord.

    1. Avatar de Paul Jorion
  8. Avatar de keskizpass

    Oh c’est moi qui vous remercie mais par contre je tombe sur ceci pour continuer de parler répartition de revenus le coeur de l’article
    http://richkidsofinstagram.tumblr.com/post/29351797304/100k-receipt

    Richkidsof instagram déjà, le concept en dit long

    le twit originel :
    XX ‏@XXX
    Le prix de la nourriture augmente à toute allure : j’en connais qui à Ramatuelle en on eu à 16 pour 105000€ de restau http://richkidsofinstagram.tumblr.com/post/29351797304/100k-receipt

    Là franchement j’ai pas les mots…

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