L’actualité de la crise : ILS JOUENT AVEC DES ALLUMETTES, par François Leclerc

Billet invité

Les prévisions de croissance baissent, les trous financiers se creusent davantage que prévu, les manifestations et les grèves s’intensifient, les dirigeants européens ferment unes à unes les portes qu’ils avaient un peu entrouvertes. Telles sont sans surprise excessive les nouvelles du jour.

Obéissant à une loi non écrite, Standard and Poor’s confirme la prévision d’une récession européenne en 2012 (-0,8 %) et annonce une stagnation en 2013 : chaque fois que l’on s’approche de l’échéance, les résultats empirent pour toujours s’améliorer lorsqu’elle est plus lointaine, et ainsi de suite. La fois précédente, un rebond de 0,4 % était néanmoins prévu en 2013, il a disparu. L’Espagne et l’Italie sont en queue du peloton des pays de la zone euro. « Sombre tableau », annonce l’agence de notation.

Les unes après les autres, les régions espagnoles demandent l’aide du fonds mis en place par le gouvernement de Madrid : après la Catalogne, Valence et Murcie, l’Andalousie tend également la main. Le montant des requêtes atteint déjà 15 milliards d’euros – et ce n’est qu’un commencement – pour un fonds calibré à 18 milliards et dont le financement n’est pas encore effectif. Exprimant le sentiment de révolte nationaliste qui anime les Catalans, des élections régionales anticipées sont convoquées le 25 novembre prochain, afin d’exprimer leur droit à l’auto-détermination et faire une démonstration de force. L’enjeu est de pouvoir lever l’impôt et diminuer ensuite la part qui serait versée à Madrid, dans le but de diminuer le déficit.

En Italie, la Ligue du Nord n’est pas en reste. Elle revendique de s’inspirer du modèle espagnol pour exiger que 75 % du montant des revenus fiscaux soient conservés par ce qu’elle appelle une « macro région », qui pourrait englober le Piémont, la Vénétie et la Lombardie. Les riches se barricadent pour se protéger des pauvres.

On attend pour vendredi prochain le rapport sur les besoins de financement des banques espagnoles d’Oliver Wyman, le consultant mandaté, sans se faire d’illusion sur sa conclusion très circonstanciée, comme nous y sommes accoutumés. Les estimations varient entre 60 et 100 milliards d’euros… « pour commencer » ajoutent les analystes de la banque d’affaires japonaise Nomura.

Du côté grec, c’est Der Spiegel qui cite un rapport préliminaire de la Troïka estimant que le trou budgétaire devant être comblé afin de revenir dans les clous du plan de sauvetage est de 20 milliards d’euros, et non pas de 11,5 milliards puis de 13,5 milliards, chiffre qui continue d’être évoqué. En prenant en compte ce dernier montant, encore un tiers de celui-ci reste à trouver d’un commun accord avec les représentants de la Troïka qui ont quitté Athènes pour une semaine, ont-ils annoncé, le temps sans doute que la situation se décante au niveau européen. Cela n’en prend pas le chemin, la BCE ayant par la bouche de Jörg Asmussen fermé la porte à toute perspective de rééchelonnement de la dette grecque – dont elle est devenue la grande détentrice – car cela constituerait selon elle une aide budgétaire à un État formellement interdite par ses statuts. Retour à la case départ, puisque les Allemands ne veulent pas entendre parler d’une rallonge financière. Il se confirme que les représentants de la Troïka sont divisés entre eux, le FMI faisant bande à part.

On le sait, il faut protéger à tout prix le système financier, BCE – qui en est la clé de voûte – comprise. C’est toujours de ce côté-là qu’il faut chercher les vrais ressorts. Ainsi, les banques allemandes sont exposées en Espagne à hauteur de 139,9 milliards de dollars (dont 45,9 milliards aux banques), selon la Banque des règlements internationaux (BRI). Si elles se sont largement protégées en ce qui concerne la dette publique, il n’en est pas de même du reste de leur exposition. Ce qui a conduit Moody’s à dernièrement assortir leur notation de la mention « négative », soulignant que leur vulnérabilité pourrait coûter à l’Allemagne sa note AAA, s’il est également pris en compte leur exposition en Italie. Pour la petite histoire, les engagements des banques allemandes en Espagne – plus particulièrement des Landesbanken, les banques régionales – ont pris la forme de covered bonds (obligations sécurisées) qui sont couvertes par du collatéral. En l’occurrence des crédits hypothécaires… Le voile se lève lentement sur la situation effective du système bancaire allemand, expliquant le refus que leur surveillance soit attribuée à la BCE. Le sauvetage de l’Espagne, c’est aussi celui des banques allemandes…

Un communiqué commun des ministres des finances allemand, finlandais et néerlandais met en cause les décisions du sommet de juin dernier à propos de l’union bancaire. Le propos est que les banques malades doivent être soutenues par le FESF/MES et non pas sur la base d’une mutualisation du risque via une taxation des banques européennes. Seules les banques en bonne santé (comment le déterminer ?) seraient admises au sein de la future union bancaire… Aux États de prendre à leur charge le renflouement des banques suite à leurs turpitudes. Au moins, les choses sont claires. Quant à la rupture du lien d’endettement entre eux et les banques, identifié comme un danger majeur, elle passe aux oubliettes.

Wolfgang Schäuble est en passe de devenir un maître dans l’art de lever un rideau de fumée. « L’Espagne va très bien du point de vue économique et de la politique budgétaire » a-t-il affirmé. Ce qui lui manque « c’est la confiance des marchés ». Pourquoi ? Il ne le dit pas. « L’Espagne a besoin que s’arrête la spéculation » a-t-il ajouté. Comment ? Il ne le dit pas davantage. Tout au plus suggère-t-il sur le mode de la plaisanterie qu’elle a besoin d’un conseiller en communication. On est tombé bien bas.

Grève générale en Grèce, manifestation des Indignés hier à Madrid devant le Congrès des députés, confortés par l’ampleur des mobilisations portugaises, le chaos continue de s’installer dans les pays de l’Europe du Sud. « Mains en l’air, ceci est un hold-up » criaient hier soir les manifestants, exprimant à la fois le caractère non-violent de leur action et ce qu’ils subissent en raison de la multiplication sans fin des mesures de rigueur. Des pancartes proclamaient « démocratie économique », tandis que les manifestants scandaient « la démocratie est séquestrée ! ».

Le gouvernement allemand repoussant tout sauvetage financier de l’Espagne et la BCE refusant – avec l’accord des Allemands – de restructurer la dette grecque, les issues sont refermées. Jeu dangereux : les conditions sont réunies pour que le dérapage reprenne et atteigne l’Italie.

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112 réflexions sur « L’actualité de la crise : ILS JOUENT AVEC DES ALLUMETTES, par François Leclerc »

  1. Europe, la neurocratie du oui.
    “…en inventant une métaphysique de l’obéissance, une neurocratie qui permettrait de frôler le zéro absolu du politique…” Gilles Châtelet dans “Vivre et penser comme des porcs”

    « Crash », la revue politique bi-mensuelle du journaliste Trangas, publie une interview de Gertrud Höhler, universitaire et femme des lettres. Elle fut militante de longue date de la CDU, et conseillère en communication de responsables politiques, notamment de l’ancien chancelier Helmut Kohl. Dans son dernier essai : « Die Patin » (littéralement « la marraine » aux éditions Orell Füssli en Allemagne), il est question d’Angela Merkel, qualifiée par Gertrud Höhler de « louve assoiffée de pouvoir », une chancelière enfin « qui est sur le point de bâtir un système autoritaire dissimulé (…) et en même temps, d’imposer un jeu européen démoniaque ».

  2. En Italie, la Ligue du Nord n’est pas en reste. Elle revendique de s’inspirer du modèle espagnol pour exiger que 75 % du montant des revenus fiscaux soient conservés par ce qu’elle appelle une « macro région », qui pourrait englober le Piémont, la Vénétie et la Lombardie. Les riches se barricadent pour se protéger des pauvres.

    Voilà qui augure mal de l’avenir du fédéralisme européen, et d’une solution au différentiel de compétitivité dans le cadre de l’euro…

  3. Portugal : le gouvernement étudie des hausses d’impôts pour 2013.

    LISBONNE – Le gouvernement portugais s’est réuni mercredi pendant près de sept heures en conseil des ministres pour étudier de nouvelles hausses d’impôts afin de remplacer les mesures d’austérité qui ont provoqué une vague de contestation exceptionnelle.

    Au cours de ce conseil des ministres extraordinaire, le gouvernement a commencé à élaborer sa proposition de budget pour 2013 (…) qui sera présentée au Parlement avant le 15 octobre, a indiqué un communiqué du gouvernement sans préciser toutefois le détail des nouvelles mesures.

    Face à une contestation populaire d’une rare ampleur, le Premier ministre, Pedro Passos Coelho, a dû renoncer à son intention d’augmenter l’année prochaine les cotisations sociales des salariés de 11% à 18% et de réduire dans le même temps les cotisations patronales de 23,75% à 18%.

    http://www.romandie.com/news/n/_Portugal__le_gouvernement_etudie_des_hausses_d_impots_pour_201372260920121850.asp

  4. 700 emplois supprimés à Brussels Airlines?

    http://www.rtbf.be/info/economie/detail_brussels-airlines-etienne-davignon-dement-les-rumeurs-de-restructuration?id=7845701

    Trading ultra-rapide: le Parlement européen limite à une demi-seconde.

    La commission des Affaires économiques du Parlement européen a voté mercredi en faveur d’une limitation des échanges ultra-rapides de titres financiers par ordinateur (le « trading de haute fréquence »). Un amendement impose le maintien des ordres d’achat et de vente pour un minimum de 500 millisecondes.

    http://www.rtbf.be/info/monde/detail_trading-ultra-rapide-le-parlement-europeen-limite-a-une-demi-seconde?id=7845752

    Zone euro: nouvelles querelles concernant les remèdes à la crise.

    Obtenu de haute lutte lors du sommet européen fin juin, le principe d’une recapitalisation directe des banques semble remis en cause par le camp des « durs » au sein de la zone euro, qui conteste des aspects de ce mécanisme vu comme un remède à la crise de la dette.

    http://www.rtbf.be/info/economie/detail_zone-euro-nouvelles-querelles-concernant-les-remedes-a-la-crise?id=7845769

  5. Je reviens sur l’analyse de Thomas Rudolph qui dit sur son site depuis des années, qu’il ne s’agit pas de la crise de l’euro, et non pas des états, mais qu’il s’agit d’une crise financière sans précedent dont on est loin d’etre sorti.
    J’ai écrit que le budget de l’état était en équilibre, et on vient de ressortir ce matin sur France Culture que le déficit, par exemple celui de 2010 était de 149 milliards, alors que le cout de la dette était de 45 milliards. Donc si vous faites le calcul il y a un déficit « structurel » de l’état de 104 milliards.
    Sauf que:
    Les recettes brutes de l’état ( avec le manque à gagner de 93 milliards du aux « dégrevements ») sont de 275 milliards.
    Les dépenses brutes de l’état, hors le service de la dette sont de 274 milliards.
    Comptes de l’état parfaitement équilibrés!

    Le déficit de 149 milliards n’est pas du à l’état, mais:
    -Au service de la dette de 46 milliards.
    -Au sauvetage des collectivités territoriales qui malgrés les Impots fonciers et les impots locaux ont demandé à l’état pas moins de 86 milliards.
    Dans ses 86 milliards il y a:
    -68 milliards pour acquisitions mobilières et immobilières (!?)
    -15 milliards de remboursement d’emprunts et service de la dette (Pour acquisitions…)
    Notons que l’imposition locale boucle les budgets de fonctionnement et sociaux.
    -Au service de l’Europe pour 18 milliards.

    S’il y a des réforme structurelles à faire c’est:
    -Dans les collectivités territoriales, qui investissent de manière incontrolée aux dépends de l’Etat.
    -En Europe qui impose aux états devenus vertueux de payer des intérets ignobles selon les lois néolibérales.
    – Une bonne part des 18 milliards alloués à l’Europe revient en plus aux collectivités territoriales!!! (I want my money back?)

    Et pourquoi une somme aussi colossale de 93 milliards de « dégrèvements » dans le budget de l’état français?

    Notons que les déficits sociaux en France ne sont pas équilibrés par l’Etat, mais par le CADES qui se finance sur les marchés. Ce qui explique pas mal de choses sur la réforme des retraites par exemple.

    1. Izarn, sur la dépense fiscale et sociale ok (quoique les fraudes respectives mériteraient d’être citées aussi dans le « manque à gagner », mais soit). Par contre le coup du budget de l’Etat équilibré sans les vilaines collectivités locales et l’hideuse hydre européenne, faut arrêter les conneries là. On cause dette publique, pas dette d’État.
      2012, la dette publique s’établit à 1 789,4 milliards d’euros À la fin du premier trimestre 2012, la dette publique s’établit à 1 789,4 milliards d’euros
      Dette trimestrielle de Maastricht des administrations publiques– 1er trimestre 2012
      À la fin du premier trimestre 2012, la dette publique de Maastricht, qui est une dette brute s’établit à 1 789,4 Md€, en augmentation de 72,4 Md€ par rapport au trimestre précédent. Exprimée en pourcentage du PIB, elle se situe à 89,3 %, en augmentation de 3,3 points par rapport au trimestre précédent.
      La dette publique nette progresse beaucoup plus modérément (+17,9 Md€)
      …sous l’effet d’une hausse de l’endettement de l’État et des administrations de sécurité sociale…
      La contribution de l’État à la dette augmente de 46,8 Md€ au premier trimestre ; il s’agit pour l’essentiel de sa dette négociable à long terme (+38,4 Md€) et d’emprunts à long terme(+9,1 Md€)
      La contribution des administrations de sécurité sociale progresse de +31,4 Md€ sous l’effet de la hausse de l’endettement de la Cades (+22,4 Md€), qui augmente sa trésorerie, et de l’Acoss (+8,5 Md€)
      …alors que les dettes des administrations publiques locales diminuent
      Les administrations publiques locales se désendettent (-5,4 Md€) à un rythme comparable aux premiers trimestres des années précédentes, en remboursant des emprunts à long terme (-7,7 Md€). La contribution des organismes divers d’administration centrale à la dette diminue légèrement ce trimestre (-0,4 Md€)

      http://www.insee.fr/fr/themes/info-rapide.asp?id=40
      Le bilan de l’Insee au deuxième trimestre, c’est pour demain 28…

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