La plus grande arnaque juridico-mathématique de tous les temps, par Pierre Sarton du Jonchay

Billet invité. Le film « Margin call » de J. C. Chandor (2011) a déjà inspiré ici des billets de François Leclerc et de moi-même Paul Jorion.

Le film « Margin call » dit tout ce qu’il faut comprendre de la faillite de Lehman Brothers. On devine tout de suite que l’intrigue se noue un jour avant le 15 septembre 2008. La firme est déjà en train de congédier ses traders à cause de l’effondrement de ses positions de marché ; lesquelles sont de pures anticipations, à travers des modèles mathématiques de risque, de la variation de la variation des prix futurs de ce qui n’est pas concrètement visible au présent.

Dans la première scène, des zombies vont on ne sait où. On comprendra par les premiers dialogues que les hommes sont éliminés pour que les pertes ne soient pas visibles sur le marché. Le paiement des appels de marge se fait uniquement en chair humaine. Margin call est une interpellation sur la marge de la finance : travaille-t-elle dans la vie réelle des êtres humains ou est-ce un jeu de l’imaginaire numérique sur
l’inhumain ?

Tout le « business » de Lehman alias la firme se fait sur la volatilité des prix dans un marché qu’elle « contrôle » par l’énormité de ses positions. Dans Margin call, les traders qui découvrent que leur poule aux oeufs d’or est en faillite nous expliquent comment ils travaillent. Il y a d’abord une différence entre les jeunes et les vieux. Les vieux ont fait leur droit et ne connaissent rien aux mathématiques.

Les jeunes virevoltent avec les maths et ignorent totalement la finalité du droit. Très intéressant : l’ingénieur qui calcule les pertes de la firme est spécialiste des moteurs de fusée. Il a juste constaté que les positions de risque sont sorties du couloir d’incertitude référencé dans l’équation d’approximation du prix des actifs. Quand la fusée sort de sa trajectoire, il faut la détruire… Echapper à la gravitation ou spéculer, c’est théoriquement la même chose. Mais comment shooter une fusée spéculative ?

On découvre que l’ignorance dans laquelle sont les vieux des modèles mathématiques n’a aucune importance pour la marche du « business ». En juristes chevronnés, les managers de la salle des marchés de la « firme » savent qu’une bonne négociation de prix se fait en asymétrie d’information. Peu importe ce qu’on achète, ce qu’on vend et ce que ça coûte : la contrepartie de « marché » doit toujours en savoir moins que le « boss » de la firme qui sait tout.

Le fait est infiniment supérieur à la théorie. Il suffit de vendre des modèles de prix de rien sur l’instabilité possible des équations de calcul de la vitesse de la lumière. Qui connaît le poids de la lumière : cette hypothèse de performativité de l’intelligence humaine à « programmer » ses représentations de la réalité… avant qu’elles ne soient visibles. Le boss de la firme fait le même boulot que son collègue de Goldman Sachs : celui de Dieu… Les pouvoirs de Wall Street sont théocratiques.

En bons juristes, les spéculateurs de la « firme » savent que le vrai modèle de « business » n’est pas dans le modèle mathématique du prix de n’importe quoi, mais dans le contrat qui dit ce que le « n’importe quoi » est. Et çà marche ; car il n’y a dans le contrat qu’un scenario illisible de « story telling » que le « seller » va rendre le plus « sexy » du monde à coup de stimulations neuro-linguistiques et de vraies rondeurs féminines. « Sex » plus « money » : qui peut résister à de tels arguments de prix ?

Ce que les « compliance officers » et les « risk managers » de la firme négocient, c’est de l’adrénaline. Une substance archi-volatile qui fait valser les prix dans le cerveau de tout trader. Cela tombe bien : les contrats de la firme sont des « swaps » de prix. Tu m’achètes le pari que ça va baisser et je t’achète le pari que « ça » va monter. Nous ne paierons que la variation du prix à celui qui aura gagné sans avoir à échanger la réalité de l’objet juridique acheté ou vendu. Dans un swap, le prix n’est pas une information mais un truc quantique indubitablement réel. On ne peut pas sortir de la caverne de Platon !

Le jeu est-il honnête ? Oui … mais non : bien sûr,  » I do not tell » à ma contrepartie que c’est probablement moi qui contrôle le dire du « ça » ; elle le sait déjà. Je ne te dis pas qu’une fois ma parole vendue, je vais la racheter à d’autres pour que son prix monte alors que ma réalité sous-jacente n’a aucune consistance ni aucun prix réellement positif. Je ne dis pas que le prix du « ça » qui n’existe pas, va forcément baisser quand son propriétaire juridique « normal » s’avisera d’en revendre ce qu’il croit réalité.

Est-il vraiment honnête de se poser la question de l’honnêteté du jeu ? Le monde n’est-il pas un grand casino avec des « winners » et des « losers ». Des winners qui n’y peuvent mais : la masse est trop bête pour ne pas voir où se trouve le camp des winners. N’est-il pas nécessaire d’assumer le jugement dernier ? De séparer le paradis de l’enfer ? « Jesus, oh my God ! ».

C’est ici, que les vieux gagnent toujours sur les jeunes traders, fous bien sûr. Les vieux ne négocient rien eux ; ils connaissent la Loi et sont rétribués selon leur expérience du paradis sans cesse attaqué par les démons de l’argent. Quand les jeunes découvrent effarés dans leur modèle que la firme a potentiellement perdu plusieurs fois ce qu’elle possède réellement, ils savent immédiatement que leur jeu s’arrête. Pour les vieux dirigeants, c’est une autre affaire : ils SONT le système. Par construction, ils sont les winners ! « In God we trust » !

Quand l’associé gérant de la firme apprend que ses traders savent qu’ils sont en perte, la question ne peut pas être : comment allons-nous honorer nos engagements de crédit ? La vraie question que le patron doit inculquer à ses jeunes traders c’est : à combien de cents le dollar, nous DEVONS vendre « the shit » pour ne pas sombrer avec les contreparties.

Fort heureusement pour le réalisateur du film, l’histoire de Margin call s’arrête là. Comment le patron de la firme fait-il en effet pour échapper aux accusations de ses camarades des autres firmes englouties dans le cataclysme qu’ils ont construit en toute prudence et en toute légalité ? En mouillant la « Federal Reserve » et le « US Treasury » et toutes les banques centrales du monde garanties par les gouvernements étrangers.

Comment les banquiers centraux et les gouvernements sont-ils embarqués dans l’arnaque ? Simplement parce que les Etats-Unis n’ont pas d’Etat réel et pas de gouvernement responsable. Le bien commun des citoyens étatsuniens n’est pas inscrit dans la constitution des Etats-Unis, juste le droit formel au bonheur. Historiquement, la fondation de la Fédération des Etats-Unis n’a jamais été qu’un abus de droit rapidement noyé dans un océan de dollars.

La loi aux Etats-Unis ne dit rien sur un bien commun propre à la Fédération qui serait le bien commun des Etats fédérés par lesquels les citoyens étatsuniens se gouvernent effectivement. La loi aux Etats-Unis est juste un principe de distinction des intérêts privés pour éviter que la propriété ne soit discutable selon la démocratie locale, nationale, mondiale et humaine.

Les institutions fédérales des Etats-Unis sont une firme qui fait du business en concurrence avec la firme de Margin call. Le boss de Margin call est un membre-associé de la firme fédérale. Il sait que ses pertes sont tellement énormes que ses camarades de la Fed, du Treasury et du Congrès ne peuvent pas faire autrement que les « racheter » avec de la monnaie centrale gratuitement distribuée aux milliers de contreparties financières en difficulté. Le système ne peut pas faire faillite : personne ne sera responsable.

Le patron de la firme en faillite sait que l’armée fédérale des Etats-Unis est en patrouille pour terrasser tout gouvernement qui trouverait incongru de rembourser les pertes des banquiers. Pourquoi Nicolas Sarkozy s’est-il tû après son discours de Toulon ? Pourquoi François Hollande fait-il de la « rigueur budgétaire » ? Pourquoi le socialiste Gerhard Schröder a-t-il réduit les travailleurs allemands à la pauvreté dès avant la faillite du système ? Pourquoi l’Union Européenne dirigée par un Portugais et un Italien liquide-t-elle la Grèce, l’Italie, l’Espagne et le Portugal ?

Parce qu’il faut rémunérer les « managers » du système. Parce qu’il faut rémunérer les traders qui liquident le système pour rembourser la faillite des dollars subprimes des Etats-Unis d’Amérique. La faillite de Lehman est une conséquence directe de la faillite du dollar inconvertible en droit depuis le 15 août 1971. Richard Nixon a soldé les comptes depuis quarante ans déjà.

Le cataclysme financier qui depuis 2008 attaque l’économie réelle est la conséquence du rejet de Keynes en 1944 dans le non-système issu de Bretton Woods. Depuis 1945, les Etats-Unis « régulent » le crédit mondial avec les intérêts spéculatifs constitutionnellement illimités de Wall Street et de Washington. Le dollar n’est pas gagé par le bien commun. S’il faut relever le plafond de la dette publique fédérale, il suffit de reverser directement aux Congressmen en guise d’impôt l’argent emprunté à la Réserve Fédérale.

Margin call montre le système de l’intérieur : « We must survive, so we make money ». « To make money », il faut détruire l’homme qui a une conscience de l’Autre. Il faut détruire la prudence en rémunérant le travail mathématico-juridique à proportion de son immoralité. Aux traders qui ne sont pas licenciés, le patron de la salle des marchés de Margin call déclare que ceux qui sont sortis du jeu n’existent plus ! « You’ve got an opportunity : take it » !

Ce système est tellement merveilleux que les « démocrates-chrétiens » et les « socialistes » fondateurs de l’euro l’ont importé au coeur de la vieille Europe. N’est-ce pas fantastique de pouvoir maintenir les citoyens de l’Europe dans l’infantilité financière pour leur fournir le bonheur clé en main ? Ne faut-il pas promouvoir la fraternité universelle dans l’unité du genre humain ?

Margin call ne va pas jusqu’à nous expliquer comment le coeur du système est fait en Europe. Comment il s’est mis à battre avec la réforme protestante inventée pour dispenser les bourgeois pieux de partager les fruits de leur labeur avec les paysans impies et incultes. La théorie des winners et des losers est la privatisation de la relation d’amour à la Vérité des personnes. La Vérité n’est pas partageable : tout le monde n’est pas capable de savoir ce qui a du prix.

Depuis la Réforme protestante il y a les élus et ceux qui ne le sont pas. Et depuis les révolutions mercantilistes des Pays-Bas, de l’Angleterre et de la France, il n’y a plus de transcendance pour limiter la prédation financière. L’euro est une simple transcription de la livre sterling et du dollar sur les anciens domaines de la papauté de Rome. Les indulgences ne remplissent plus les caisses de charité mais les comptes bancaires des paradis « off-shore ».

Bien sûr, les technocrates de Bruxelles, Berlin, Rome et Paris ne comprennent pas un mot de la théorie keynésienne de la monnaie. Quel rapport peut-il bien y avoir entre l’Etat, le Bien, la monnaie et le citoyen ? Quelle économie de profits y aurait-il à proportionner la masse monétaire aux fruits effectifs du travail des pauvres. Les pauvres ne produisent pas de vraie richesse…

Seuls les riches connaissent les modèles théologiques, juridiques et mathématiques de la vraie richesse. Il est évidemment absolument inutile de régler des appels de marge sur l’application effective de la loi publique. La loi n’est pas faite pour rémunérer les travailleurs qui se nourissent de leur travail. Le travail est l’expiation du pécheur qui ignore la Loi…

Techniquement la compensation des prix réels en euro-bancor serait la grande liquidation de la ploutocratie. On verrait tout de suite que la monnaie inscrite dans les comptes bancaires est fictive : les emprunteurs mis au chômage ne peuvent évidemment pas produire les vrais biens et services qui justifient le prix des actifs cotés par les marchés !

Les euro-technocrates n’ont aucun mal à expliquer que ce sont les hommes qui provoquent la faillite des banques car ils ont trop de droits par rapport à ce qu’ils produisent réellement. O my God !

Dernier enseignement de Margin call. Les gamins qui jouent à Wall Street ont encore suffisamment de conscience PERSONNELLE pour montrer crument dans un film ce qu’ils sont et ce qu’ils font. Ils croient en la Résurrection. Peut-être inverseront-ils le système quand ils auront liquidé moralement leurs managers gavés de stock-options. En Europe, les saints ploutocrates ne décrocheront que sous la pression des peuples en colère. En Europe, c’est le peuple qui verse son sang… Cujus regio, ejus religio !

Ecoutons le boss : tous les krachs depuis la crise de la tulipe en 1637 sont paramétrés dans les modèles. So, this is it ! the big one ! We are out but still alive ! in the real world… Do you ?

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