LE SPECTRE DE NÉRON (II) UNE INCARNATION RÉCENTE, par Un Belge

Billet invité.

Dans un billet récent (son millième !), François Leclerc dresse une liste provisoire des mises en cause de dirigeants politiques de haut niveau dans des affaires de corruption. Tout en gardant raison et en attendant prudemment le résultat d’enquêtes en cours, on reste stupéfait, tout de même, par l’ampleur du phénomène : pots de vin en Espagne, éclaboussant le Parti Populaire et Mariano Rajoy ; Affaire Monte dei Paschi en Italie, fragilisant jusqu’à Mario Draghi ; évasion fiscale en Grèce ; montages financiers à destination d’oligarques au Portugal ; sans revenir sur d’autres scandales retentissants ailleurs (affaire Karachi, scandale du LIBOR, …)

Diverses instances nationales ou internationales sont saisies pour mettre un terme à de tels forfaits mais, cocasse mise en abyme, elles sont dirigées par des personnes parfois très proches (ou issues) des institutions mises en cause. D’où, au minimum, des tergiversations, des accommodements, des demi-mesures. Tout discours ou toute action plus franche se heurte au refus de céder au « populisme ». Évidemment, à temporiser de la sorte, c’est un tout autre populisme qu’on nourrit.

Dans des conditions politico-économiques similaires, en 1936, un jeune homme charismatique montait sur le devant de la scène pour dénoncer les liens intolérables entre « Banksters » (c’était déjà le mot utilisé !) et classe politique. Il le faisait sans nuances, sur le ton péremptoire de celui qui se voit promis au rang de
Guide :

J’ai choisi : il faut aujourd’hui frapper. Et frapper avec force. Car la corruption de notre régime politique est telle que sans de vigoureux coups de bistouri tout le pays finira par être infecté. (…) Les Partis, d’ailleurs, ne se purifieront pas eux-mêmes : ils sont trop profondément enlisés dans les scandales politico-bancaires. A remuer, ils risquent fort de s’enfoncer plus encore dans leur boue. Ils ne bougeront pas. C’est du dehors, de lutteurs indépendants et vigoureux que doit venir le salut.

Un tel discours, prononcé par un quelconque tribun charismatique, n’emporterait-il pas, ici et maintenant, l’adhésion d’une foule de personnes en colère, indignées, humiliées, aux abois ? Combien de voix remporterait, par exemple aux élections belges de 2014, un homme (ou une femme) brandissant la promesse d’être ce « lutteur indépendant et vigoureux » ?

Il faut dénoncer sans relâche ce type de discours mensonger, promettant le salut au prix d’un simple (et sauvage) « coup de bistouri ». Mais il faut rappeler aussi que toute colère ne trouvant pas à s’exprimer par des voies civilisées trouve des moyens extrêmes de passer à l’acte, sous des formes isolées ou collectives.

Si les scandales politico-financiers continuent de se multiplier, si les agissements criminels de certains ténors du monde de l’Argent demeurent impunis et si dans le même temps une proportion croissante de la population bascule dans la précarité ou la misère, alors forcément, chez nous comme en Grèce, l’audience des paroles les plus venimeuses ne fera que croître.

Au fait, de qui est le discours cité plus haut? Il est tiré d’une vieille brochure éditée à compte d’auteur, intitulée « J’accuse M. (le ministre) Segers ». C’est l’œuvre d’un ambitieux de sinistre mémoire, avatar particulièrement hideux du spectre de Néron. Un certain Léon Degrelle, fondateur du parti national-socialiste belge Rex et promu SS-Hauptsturmführer, le 31 janvier 1944.

 

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