Montée en puissance de l’économie sociale et solidaire, par Bertrand Rouziès-Leonardi

Billet invité.

C’est le printemps. Cela ne vous aura pas échappé. Le regain d’activité génésique dans les principales Bourses se trouve facilement des têtes creuses où s’épancher. Les plus accueillantes d’entre elles infèrent de l’apparente saisonnalité des crises que le système traverse que celui-ci est « résilient », que ses fondamentaux sont sains. C’est le propre de la bêtise de se figurer que son entêtement de rocher découragera la morsure océanique du monde sensible. S’en remettre à la science oraculaire de la Bourse revient à s’orienter à la lueur de balises dérivantes. Mais le rebond boursier n’explique que partiellement le réensemencement du prêt-à-penser libéral. L’annonce d’une augmentation conséquente des rentrées fiscales aux États-Unis parle aux nostalgiques de l’empire américain, qui le voient déjà recouvrer son statut de modèle indépassable, à opposer au modèle chinois bien sûr, qui n’en est pourtant que la version dégradée, ou plus exactement la version purifiée, nettoyée des dernières chiures de la morale (le journaliste Albert Londres n’écrivait-il pas, dans La Chine en folie, à propos du Shanghai des années 1920, Jérusalem du lucre, que « si Lénine [l’]a[vait] vu, il [était] excusable » ?). Si en plus le pays qui héberge Wall Street reprend des couleurs, c’est-à-dire reconquiert la marge de manoeuvre budgétaire dont a besoin une politique impériale turgescente, alors tout va bien, nous sommes ramenés à une forme connue de puissance et de prédation, l’alliance du sabre et du billion. On se gardera d’ajouter que si les plus riches contribuables ont contribué davantage, le budget fédéral a été raboté en profondeur (85 milliards de dollars de coupes automatiques), déstabilisant l’action publique, à l’égard des plus démunis entre autres, en sorte que la ponction plus importante sur les nantis apparaît moins comme une mesure d’équité fiscale, qui débloquerait des fonds pour l’amélioration des services collectifs, que comme un contrat léonin passé au nom du peuple avec des vautours qui ne veulent bien de l’État que s’il prospecte pour eux de nouvelles carcasses à dépouiller : nous paierons volontiers un peu plus, concèdent les charognards, mais à condition que le gouvernement lève les dernières entraves à l’accroissement des gains de productivité et affermisse celles qui attachent l’homme au travail. L’activité du salarié, en dehors des heures travaillées, ne doit relever que des fonctions digestives et copulatoires, encore qu’il s’agisse là d’une tolérance, car ces fonctions sont par trop énergivores. Il faudrait voir à faire des économies aussi de ce côté.

Mais que se passe-t-il par chez nous ? Il se trouvera probablement quelques ânes pour espérer que la prospérité étatsunienne renaissante ravitaille en picotin la croissance française. Il n’y a que dans les très petites largeurs que la prospérité des uns fasse la prospérité des autres. Aux États-Unis, l’augmentation du PIB s’accompagne d’une baisse de l’indice de bonheur. Le gras du riche, à moins qu’il ne cuise à la broche, ne ruisselle pas sur l’assiette du pauvre. Ce n’est pas comme en amour, où un câlin vous en cale deux. Les Français passent déjà pour être les plus pessimistes des Européens. Il ne manquerait plus qu’ils deviennent champions du monde. Un comble serait mis à leur chauvinisme négatif. Oh, certes, la France n’est pas la Grèce, nous serine-t-on, comme si le choix des repoussoirs se limitait aux pays en faillite. Sa signature reste crédible, sans doute parce qu’il lui reste encore quelques gros bijoux de famille à vendre, mais si l’on quitte le plan de l’Olympe pour celui des mortels, on découvre un tableau moins engageant : 16 % des Français métropolitains âgés de 18 à 64 ans renoncent aux soins pour raisons financières ; le taux de pauvreté monétaire (nombre de personnes vivant dans un ménage dont le niveau de vie est inférieur au seuil de pauvreté, qui est de 964 euros par mois) a grimpé de 13,5 % en 2009 à 14,1 % en 2010 (440000 personnes de plus) ; si le taux de pauvreté en condition de vie (qui intègre des paramètres tels que la restriction de consommation, les retards de paiements et les mauvaises conditions de logement) est en recul en 2011, à 12,6 %, il est toujours supérieur au taux de 2009 ; le nombre de ménages surendettés à augmenté de 26 % depuis 2008. L’évolution d’un autre indicateur est plus alarmante, qui devrait s’inviter dans le débat sur les retraites et balayer définitivement la vieille antienne sur le thème « les Français vivant plus vieux, il est juste qu’ils travaillent plus longtemps » : l’espérance de vie en bonne santé, qui est de 63,5 ans pour les femmes et de 61,9 ans pour les hommes, régresse depuis 2008. Céruse sur le gâteux, il semblerait que le secret d’une vie en bonne santé repose non seulement sur un régime alimentaire peu carné et très diversifié, sur des activités physiques régulières, mais encore sur une solidarité intergénérationnelle et intragénérationnelle dont nous ne sommes pas près de donner l’exemple. Dans l’archipel japonais d’Okinawa, on rencontre 61 centenaires pour 100000 habitants, deux fois plus qu’ailleurs au Japon, trois fois plus qu’en France. Les centenaires okinawaïens totalisent en moyenne deux petites années et demi de problèmes de santé sur toute leur vie, un record mondial. Pareil exploit ne date pas d’hier. Le premier empereur de Chine, Qin Shi Huangdi, l’araseur de montagnes, envoyait déjà au IIIe siècle avant J.-C. ses espions pour en découvrir le secret. Le secret, pour l’époque moderne, ce sont peut-être les moai, ces groupes d’entraide, fraternités et tontines, nés de la fréquentation d’une même classe d’école. La communauté, à Okinawa, n’est pas ce concept grandiloquent dont raffolent les aménageurs démiurgiques et synergiques du territoire. C’est une société très soudée dont chaque membre se sent solidaire en actes de son voisin et de l’ensemble. Si l’on n’est que de passage sur cette terre, autant l’être en bonne compagnie. Toute la communauté se mobilise, par exemple, pour la construction d’un nouveau logement, comme cela se pratique chez les Amish. Autant dire qu’il n’est fait aucune place au moins-disant immobilier dans le genre des pavillons Borloo. À Okinawa, la politique, qui se définit proprement comme la gestion de la vie en commun, est l’affaire des citoyens et des citoyennes, qui en sont les rhizomes galopants et les premiers ambassadeurs.

Nous touchons ici le nerf de l’action réaliste. L’obsession de nos partis politiques est de trouver un fantoche pour « incarner » les idées qu’on leur souffle, un prêt-à-recevoir pour du prêt-à-penser. Ce fantoche dira moipersonnellementje, pronom personnel sujet de création assez récente dans notre langue et que Raymond Queneau moquait naguère sous sa forme familière mouaque (pour « moi que », « moi qui »), à travers le personnage de la veuve Mouaque de Zazie dans le métro (1959) ; il dira : « J’ai fait ceci, j’ai fait cela » parce qu’une fois qu’il règne, l’homme oublie qu’il a servi, parce qu’il faut qu’un prince, fût-il républicain, satisfasse un minimum ce besoin d’incarnation miraculeuse du changement dans la continuité, mais que pourrait-il changer sans les petites mains, fonctionnaires, militants associatifs, entrepreneurs de tous ordres, qui s’affairent en coulisse pour faire se rejoindre l’idée et le bien public ? Dans nos fréquentations politiques, fuyons la secte des Mouaque, des faiseurs aux grandes ambitions stratosphériques. Prêtons plutôt l’oreille à ceux qui disent « nous » et qui bricolent à plusieurs une société meilleure, sans chercher à breveter leur procédé. Ils en font moins, mais ils le font mieux.

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