Appel aux esprits forts, par Bertrand Rouziès-Leonardi

Billet invité.

Oui, la révolte est là, qui sourd de tous côtés.
La révolte qui sourd est déjà saignement.
Oui, la récolte est là, rage montée en blés,
La moisson d’hommes fous qu’un fou va moissonnant.
Cette révolte en crue abonde un champ stérile.
Elle gagne en volume et perd de sa substance.
S’en remettre au chaos fait que l’espoir s’exile
Au plus profond des coeurs, livrant l’âme à l’errance.
Chacun se bat pour soi dans la foule qui frappe,
Charge plus volontiers son pair en infortune,
Que ne défend personne, et tire à soi la nappe.
Avec mille enragés fait-on cause commune ?
Pourquoi dans sa misère accuser le voisin
À peine mieux loti d’être encor trop à l’aise
Pour connaître ce dont les révoltés ont faim ?
Est-ce que l’on nourrit un affamé de braise ?
Un demos conséquent se mue-t-il en démon ?
Pêche-t-on l’avenir dans les mares de sang ?
Faut-il contre le crime armer la déraison ?
Est-ce trahir déjà que de rester vivant ?
Pourquoi proteste-t-on en élevant le poing ?
Faut-il pour être libre affirmer sa rudesse ?
Pour vaincre le système, il faut n’y croire point.
Le poing suppose un mur où nul mur ne se dresse.
Notre prison, c’est nous. Nous l’avons érigée,
C’est nous qui la gardons. Nous nous y ramenons
Chaque fois que pour fuir on peuple un hypogée
Des mêmes sacrifiés aux dieux de nos pulsions.
Sans esprit rien ne naît aux lieux où tout explose ;
Sans force rien ne croît de ce qui vient de naître.
L’esprit est le liant quand tout se décompose.
La force qui s’en passe est nulle avant que d’être.

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