PROJET D’ARTICLE POUR « L’ENCYCLOPÉDIE AU XXIème SIÈCLE » : Dette (de l’État), par Bertrand Rouziès-Leonardi

Billet invité. Après la version sortie en salle le 11 juillet, voici le « Director’s cut ».

Dette (de l’État) : Artifice par lequel le gouvernement mal élu d’un État prétendument souverain masque à son peuple le tribut qu’il verse à un Empire insaisissable, celui de la finance internationale, dont le triomphe tient moins à des victoires éclatantes qu’à la faible combativité de ses adversaires déclarés. Payer sa dette, si possible sur une durée tendant vers l’infini et par le biais d’un service dit « de la dette » mis sur le même plan que les dépenses nécessaires du budget de l’État, cela s’appelle, dans la novlangue ministérielle, « honorer ses engagements », comme s’il s’agissait d’un règlement entre gens d’honneur où la cupidité n’eût aucune part. Autant organiser vos obsèques avec des vautours en feignant de croire qu’ils attendront que vous soyez tout à fait mort pour passer à table. Puisque la lâcheté, dans les cercles décisionnaires, distingue l’homme d’honneur, décrétons que le défaut sur la dette signale l’homme de qualité.

Des hommes de qualité, il s’en est trouvé et il s’en trouve encore heureusement quelques-uns. Ils se sont glissés parmi les acéphales ectoplasmiques qui incarnent la politique pour leur rappeler que ce n’est rien de l’incarner si on ne l’anime pas. La liste est longue des hommes et femmes politiques animés qui ont dénoncé les « dettes odieuses » (Alexander Nahum Sack), autre nom des ardoises laissées par les dictatures, friandes de projets pharaoniques et de matériels létaux dernier cri (d’agonie) dont l’utilité ne saute aux yeux du citoyen qu’en les lui arrachant. À côté des dettes odieuses, on rencontre – bonjour, désenchanté de vous connaître – les dettes illégitimes, qui ne sont pas forcément des dettes à taux variables usuraires, mais le plus souvent des dettes qui n’en finissent pas de rouler et d’amasser mousse. Cette mousse amalgame la dette publique et la dette privée.

Pour prendre un exemple récent et exotique qui nous changera de l’Islande, le président équatorien Rafael Correa, s’appuyant sur les résultats d’un audit général de la dette, décida en 2008 de découpler dette publique et dette privée, et suspendit le remboursement de cette dernière, constituée de titres arrivant à échéance en 2012 et en 2030. Stupéfaction chez les agioteurs, qu’un silence radio gouvernemental savamment entretenu devait maintenir longtemps dans l’expectative ; stupéfaction chez les vampires de la Banque Mondiale, qui ne pensaient pas que Correa leur retirerait si vite son peuple de la bouche. Avec la complicité de la banque Lazard, qui fit bien les choses comme représentant officieux, l’État équatorien racheta à prix cassés sur le marché secondaire la quasi totalité des titres de cette dette : avec 900 millions de dollars, il s’offrit pour près de 3,2 milliards de titres, économisant par là même 7 milliards d’intérêts. Ce tour de maître eut pour conséquence immédiate d’assécher le service de la dette et de décorseter les budgets des postes essentiels. Correa ne s’arrêta pas en si bon chemin. Il fit inscrire dans la nouvelle Constitution de son pays l’interdiction d’étatiser les dettes privées (article 290-7). Comme pour achever de rendre sa dignité à la fonction politique, ce président, réélu deux fois, et bien réélu, en 2009 et en 2013, n’a pas hésité, dernièrement, à faire un généreux cadeau aux expatriés équatoriens revenus de l’eldorado dédoré espagnol : l’ignorance de leurs dettes auprès des banques espagnoles. Manière de dire qu’on a le droit de se tromper de rêve sans que cela vire au cauchemar.

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