ON RECONNAÎT L’ARBRE À SES FRUITS (une journée au LH-Forum sur l’économie positive), par Bertrand Rouziès-Léonardi

Billet invité

Nous sommes un mercredi. La mise en scène est imposante, la signalétique luxueuse, digne des grand-messes internationales. Il ne faut pas moins d’un hangar portuaire réaménagé pour abriter l’arche intellectuelle qui doit nous embarquer vers le troisième millénaire, ce troisième millénaire où nous ne sommes toujours pas entrés, quoique les attentats du 11 septembre 2001 aient été vus comme une semonce préapocalyptique, un échauffement des trompettistes du Jugement dernier. L’évènement a lieu aux Docks Océane. Le choix est excellent. L’océan, c’est la vague, le vague diront les mauvaises langues, or la vague se confond avec la sinusoïde à amplitude croissante dont parlera Jacques Attali, dans son duo inaugural avec Joseph Stiglitz, pour décrire la trajectoire de l’histoire. La métaphore est forte : jusqu’à présent, l’humanité a toujours su remonter la pente. Y parviendra-t-elle cette fois-ci ?

Il y a beaucoup de monde. Il y a les habituels gorilles à oreillette, pour nous rappeler sans doute que si l’homme descend du singe, il est toujours près d’y remonter, à condition toutefois que son berceau forestier n’ait pas été anéanti dans l’intervalle par quelque entreprise « verte » spécialisée dans l’écolotissement en bois. Il y a les habituelles hôtesses d’accueil, jeunes, accortes, sveltes, tout sourire, tout fond de teint, pour nous rappeler sans doute que les apparences sont trompeuses. La jeunesse est d’ailleurs partout, dans le personnel, dans le public, sur les estrades aussi – et ce n’est pas une mauvaise idée en soi -, où elle vibrionne, émancipée de la cravate, sûre d’elle, gonflée comme un zeppelin de projets « porteurs », la bouche pleine d’« opportunités » à saisir, comme si l’économie positive ouvrait de nouveaux fronts pionniers pour l’entreprenariat terrestre, dans un mélange, plus détonant que pétillant, de recyclage des vieux comportements (pillage – intelligent, économe, responsable, durable, que sais-je encore -, mais pillage toujours ; scie de l’économie circulaire qui oublie d’interroger son coût énergétique) et d’innovation suspecte (troisième révolution industrielle, éloge béat de l’imprimante 3D par un Jeremy Rifkin rajeuni et monté sur ressorts). Cette jeunesse-là fait paraître encore plus sinistre et démodé Louis Gallois, venu faire l’apologie du modèle allemand, modèle dont on voit mal, sauf à en prendre le contrepied, ce qu’il a à nous dire sur le moyen de rompre avec l’économie négative. Parmi les jeunes et les moins jeunes, beaucoup de conquérants carnassiers, dans le genre nichée de gerfauts s’élançant hors du charnier natal, ivres d’un rêve héroïque et brutal, puisque toujours inscrit dans une perspective capitaliste, c’est-à-dire d’accumulation après réorientation des capitaux, ce qui revient à faire une embardée avant de se payer le mur. Il s’agit avant tout, pour ceux-là, de faire des affaires, de concilier cet objectif avec l’intérêt général, et non de l’y subordonner. Ce dernier cap est encore loin d’être franchi. Les conquistadores d’autrefois œuvraient aussi pour la gloire de la Couronne, tout en veillant férocement à ce que leur quote-part ne fût pas rabotée.

Étrange forum que celui-là. Les intervenants sont majoritairement des présidents, des vice-présidents, des directeurs généraux, des fondateurs de ceci ou de cela. Ils échangent entre eux quelques mots et les accolades d’usage mais quasiment rien avec le public, un public pourtant beaucoup plus représentatif du matériau bigarré et déboussolé dont est fait l’avenir de nos sociétés. Des débats digne du forum romain, ce jour-là, il y en a peu et d’éphémères. De loin en loin, entre deux pirouettes de ludions ambitieux pas toujours guéris de la tentation de la démesure et de la profitabilité à court terme, on voit tout de même flamber quelques aérolithes bizarres : Joseph Stiglitz, Paul Jorion, fidèles à leurs convictions, et même Jacques  Attali, grave et presque désabusé au milieu de son propre feu d’artifice, qui, dans sa quête de relais élévateurs pour nous sortir de l’ornière, a dû se résigner, non sans réticences, à laisser quelques squales « utiles » se glisser parmi les exocets de sa dream team. Le contraste entre les réquisitoires de ces trois-là et certains discours trop optimistes pour être honnêtes met au jour ce que la formule du forum s’efforce de masquer et que le visage préoccupé d’Attali ne masque aucunement : il faut plus qu’un repassage pour aplanir des plis de pensées encore solidement établis, comme le signale Rifkin en évoquant l’enseignement de l’économie, qu’il accuse d’ignorer les lois de la thermodynamique.

Oui, étrange forum que celui-là. Les organisateurs ont déployé sur de grands panneaux des citations d’économistes et de penseurs morts ou vivants. Toutes sont pleines de bons sentiments et d’intentions louables, toutes sauf une, une variation d’Adam Smith sur le thème mandevillien des vices privés qui feraient le bonheur public. Serait-ce une autre manière de dire que le loup est dans la bergerie de l’économie positive ? Cela justifierait la présence de l’ami Paul, fût-elle noyée dans la masse des interventions. Un autre indice qui ne trompe pas : juste après le débat entre Jean-Michel Beacco, directeur général de l’Institut Louis Bachelier, et Paul, Philippe Zaouati, directeur général délégué chez Natixis Asset Management, s’est félicité que le président Hollande, redevenu ami avec la finance, ait publiquement misé sur une « finance qui fructifie ». Encore une de ces formules troubles qui peuvent faire miroiter une chose aussi bien que son contraire. Les gros rusés ne feront qu’une bouchée de l’économie positive si d’un côté elle est encouragée par l’État par toutes sortes d’incitations mais que de l’autre elle n’est pas mise à l’abri des appétits d’une finance casino capable de rabattre fissa le long terme sur le court terme, dès lors qu’on lui en donne toute latitude. Ils pourront s’acheter une conscience à peu de frais et ajouter un greffon résurrecteur à l’arbre existant, pourri jusqu’au cœur.

Ce mercredi 25 septembre, il ne s’est rien passé, s’est félicité en ouverture le maire du Havre en se savonnant les mains, ce qui n’est pas vraiment une bonne manière de lancer un forum consacré au changement. Pas de protestations bruyantes, pas de projections d’œufs.

Finalement non, il s’est passé quelque chose. Une Havraise a tenté de s’immoler par le feu dans son jardin. Le 28 mai dernier, une autre femme avait été dissuadée in extremis de le faire sur le perron de l’Hôtel-de-Ville. On lui avait refusé un logement social.

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