Fukushima et finance : RAPPROCHEMENTS ET CONVERGENCES, par François Leclerc

Billet invité.

Comment suivre la catastrophe de Fukushima sans être frappé par les similitudes que l’industrie électronucléaire présente avec celle de la finance ? Par leur profonde opacité par construction, leur dangerosité, ainsi que par la nature oligarchique du pouvoir qu’elles génèrent ? Par la conviction qu’elles voudraient faire partager qu’elles œuvrent au bien de la société ? Plus qu’un simple rapprochement, ces traits communs illustrent une convergence. Une même approche recherchant d’autres convergences est tout aussi démonstrative. Ainsi, beaucoup sépare les sociétés des pays émergés des nôtres, ce qui rend d’autant plus intéressant l’exercice qui consiste à identifier ce qu’elles ont en commun et non pas à s’en tenir à ce qui de toute évidence les distingue.

En premier lieu, on ne peut plus ignorer, chiffres à l’appui, que les inégalités sociales progressent dans les deux mondes. Ce phénomène a été longtemps nié dans les pays émergés, en raison des bienfaits supposés de la mondialisation orchestrée, en confondant l’écart que les inégalités de distribution de la richesse mesurent avec la diminution de la pauvreté. Et même pas envisagé dans les pays avancés, pour s’en tenir à l’évolution des revenus et niveaux de vie moyens, sans se soucier des disparités grandissantes. La crise qui frappe l’Europe a depuis ouvert les yeux : le même phénomène se reproduit dans les deux cas, expression similaire de modèles de développement le favorisant en dépit de la dissemblance des terrains. Cette convergence est-elle si étonnante, dans un monde globalisé ?

D’autres étrangetés à nos yeux d’Occidentaux étaient croyait-on réservées aux pays émergés. À commencer par ce phénomène massif mais d’autant moins reconnu que nos outils d’analyse et nos méthodes de description ne permettaient pas de l’appréhender et de la restituer : l’omniprésence de l’économie informelle, qualifiée ainsi pour ne pas être formelle, c’est à dire régie par un État moderne.

L’informalité est aussi appelée économie parallèle ou souterraine. Ce sont de fausses images, car elles se nourrissent l’une de l’autre, de la même manière que le shadow banking et la finance régulée. L’informalité relève d’une construction encore incomplète de l’État, ou bien correspond à une tentative de survie quand ce dernier ne remplit pas sa fonction protectrice et qu’il faut trouver ailleurs. Ses exemples se multiplient dans nos propres pays. Dans les pays avancés, elle a longtemps été criminalisée en bloc pour mieux la rejeter, alors qu’elle correspond aussi à la recherche de la survie, royaume des petits boulots et de la débrouillardise quand il n’y a pas d’autre recours. Chez les émergés les nantis l’ignorent ou la traitent comme chose à part ne les concernant pas, préférant s’en tenir à leur confort et n’envisageant pas de le partager. Cultivant dans le meilleur des cas l’illusion qu’elle va se résorber grâce à la croissance du PIB. Tout comme les Occidentaux ont été persuadés qu’à force d’être en voie de développement, ceux qui étaient à la traîne allaient les rejoindre dans le meilleur des mondes.

Qui a vécu dans ces pays sait comment les classes aisées se protègent jusqu’à la caricature d’un environnement social menaçant pour vivre dans un monde exclusif, et qu’elle possèdent une étrange faculté leur permettant d’ignorer ce qui se passe en dehors de celui-ci, comme si celui des autres n’existait pas, révélant une autre manière de se protéger plus psychologique. A bien y regarder, n’assiste-t-on pas aujourd’hui à l’essor d’un phénomène de même nature dans nos pays avancés, même s’il n’est qu’embryonnaire et moins caricatural ? Les sociétés ne se séparent pas seulement par leur mode de vie et leurs cultures, mais aussi géographiquement.

Mais la comparaison ne s’arrête pas là, pour en prendre un dernier exemple. Parmi les traits communs aux grandes mégapoles des pays émergés figure une pollution urbaine catastrophique, résultat combiné de la dimension de ces cités à la dérive sous la poussée de l’immigration intérieure, d’un trafic congestionné de véhicules, du chauffage au bois ou au charbon quand il existe et de la présence d’industries dans la proche périphérie. Permettant de constater que si les nantis se protègent de la violence sociale des pauvres, il ne peuvent en faire autant de la pollution de l’atmosphère qui les atteint si l’on peut dire démocratiquement ! Toutes proportions gardées, nos modestes cités européennes prendraient-elles, la crise aidant, le chemin de mégapoles devenues le modèle mondial dominant du développement urbain ? Le chauffage au bois et au charbon réapparaissant, les autorités athéniennes ont enregistré des pics de pollution disparus depuis la réduction du trafic automobile consécutive à la chute du pays. Cela les a conduit à rendre gratuite l’électricité pour les ménages modestes les jours où la concentration des particules atteint un certain seuil, et de tenter de combattre les coupes sauvages de bois dans les forêts des alentours…

Tout serait une question de lunettes : celles que l’on chausse pour observer le monde et si possible abandonner les idées préconçues ! Peut-on aujourd’hui le décrire comme si de rien n’était et ne s’était passé ? Ignorer que la fracture sociale s’élargit ? Répéter une vision hagiographique de la mondialisation et de ses modes de développement ? Ou au contraire chercher partout son empreinte en se défaisant de l’idée que nos sociétés exprimeraient la normalité et seraient dénommées avancées au sens où elles montreraient un chemin pourtant devenu impraticable ?

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