Le dernier baromètre de la confiance politique Cévipof (I), par Pierre-Yves Dambrine

Billet invité.

Le dernier baromètre de la confiance politique Cévipof, (d’après un sondage réalisé du 25 novembre 2013 au 12 décembre 2013) nous offre une image saisissante de l’état de défiance qui règne aujourd’hui en France. En seulement quatre années, se sont produits quelques renversements de tendance extrêmement significatifs. Et précisons le tout de suite, cette défiance ne recoupe pas les clivages partisans. Les facteurs d’instabilité sont donc beaucoup plus profonds.

Les Français sont plus méfiants que jamais vis à vis des institutions, seuls hôpitaux, armée, police, école sont au-dessus de la moyenne. Et dans le lot ce sont les institutions du maintien de l’ordre (armée et police) qui augmentent leur score. À une majorité écrasante, 75 %, les sondés ont le sentiment de n’être jamais assez prudents quand ils ont affaire aux autres. Autrement dit, la vision dominante de la société, c’est la jungle !

87 % ne se sentent pas représentés puisqu’ils estiment que les politiques en général ne se préoccupent pas ou peu de ce qu’ils pensent. 60 % n’ont confiance ni dans la gauche ni dans la droite pour gouverner le pays.

Quant au fonctionnement de la démocratie, c’est un renversement de tendance phénoménal.

Alors qu’en 2009, les Français étaient 50 % à penser que la démocratie fonctionne très bien ou assez bien, ils ne sont plus aujourd’hui que 30 %. Ceux qui pensent que la démocratie fonctionne mal ou pas du tout sont aujourd’hui 69 % alors qu’ils n’étaient que 48 % en 2009.

Sur la question de l’ouverture de la France sur le monde d’aujourd’hui, 47 % demandent plus de protection, soit une augmentation de 17 %. Là aussi les courbes s’inversent, les français ne sont plus que 23 % à penser que la France doit s’ouvrir d’avantage, alors qu’ils étaient 33 % en 2009. A rapprocher également du niveau de confiance à l’égard des institutions locales qui sont au-dessus de la moyenne, toutes les autres institutions politiques ne franchissent pas la barre des 50 %.

Pour les solutions les choses se compliquent.

Il y a une demande de protection grandissante, une méfiance grandissante, mais dans le même temps « l’adhésion » au libéralisme semble augmenter puisque dans le sondage à la question « pour faire face aux difficultés pensez-vous que l’Etat doit faire davantage aux entreprises et leur donne plus de liberté, les tendances s’inversent. Ceux qui répondent oui sont 43 % en 2009 et 59 % aujourd’hui. Cela n’a pas dû échapper aux équipes d’Hollande et les confirmer dans l’idée que la politique de l’offre c’est ce qu’il faut faire !

Il y a pourtant bien une contradiction parce que donner plus de latitude au libéralisme c’est précisément ce qui favorise la compétition internationale, laquelle est justement à l’origine de la méfiance générale. De plus un autre sondage (Ifop, réalisé du 15 au 17 janvier) qui paraît ce dimanche fait apparaitre que 73 % des français ne font pas plus confiance aux entreprises pour créer des emplois en échange d’une baisse des cotisations patronalesdont 57 % de sympathisants UMP.

Quand la question est posée de savoir si l’on veut que le système capitaliste soit réformé en profondeur, réformé sur quelques points, ou pas réformé du tout, la demande de réforme surpasse l’absence pure et simple de réforme. L’opinion en faveur d’une réforme en profondeur ou a minima n’est pas encore majoritaire, 46 %, mais chose intéressante, les courbes de la demande de réforme se croisent, puisque la demande pour des réformes en profondeur partait de 40 % en 2009, tandis que celle pour une réforme de moindre importance, partait de 53 %. Autrement dit, la demande pour une « réformette » du capitalisme a perdu 7 points.

La conclusion qu’on peut tirer de tout ça il me semble c’est que, de l’avis général, le sentiment est que les choses fonctionnent mal. Mais que faute de visibilité et de compréhension suffisante de solutions nouvelles, la majorité de nos concitoyens choisissent encore spontanément les recettes éculées, qui ont échouées, mais tiennent encore le haut du pavé parce que la peur, mauvaise conseillère, incline à penser qu’il faut soigner le mal par le mal : opposer aux forces du monde ouvert qui nous menacent une force contraire de même nature. Le pilonnage médiatique des poids lourds de l’information ne favorise bien entendu pas la sortie de cette logique infernale de suspicion généralisée et n’invite pas à faire le saut des solutions inédites.

Pourtant la vision d’un nouveau cadre apparaît en filigrane quand les français s’accordent pour demander une réforme du capitalisme, mais faute de questions précises dans le sondage quant aux solutions qu’il faudrait adopter ou pas pour réformer le capitalisme on reste dans le flou sur le fait de savoir quelles remises en cause du cadre existant cela supposerait dans leur esprit et donc jusqu’où il seraient prêts à aller.

Cette frilosité qui alimente la défiance et incline au repliement sur soi pourrait ne pas durer, car le sentiment d’injustice sociale prédomine. 55 % de nos concitoyens sont tout à fait d’accord ou plutôt d’accord avec l’idée qu’il faut prendre aux riches pour donner aux pauvres (petit recul d’un point entre 2009 et aujourd’hui). La propension actuelle à participer à des manifestations a fait un bond de 11 % entre 2009 et aujourd’hui, passant de 51 % à 61 %. Il manque donc le déclic, l’étincelle, l’évènement qui conjugué avec la dislocation structurelle toujours plus avancée du système, pourrait rompre les digues de l’inertie aussi bien sur le plan des idées que sur celui de l’action. 

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