LE SOIR, Trading à haute fréquence : « La panacée ? Taxer les opérations annulées », samedi 17 mai 2014

ENTRETIEN avec Alain Jennotte

Faut-il tirer la prise des super-ordinateurs qui moulinent des millions d’opérations à la minute? Économiste et observateur attentif du système financier, Paul Jorion estime que le trading à haute fréquence est tout le contraire d’un levier favorable à la bonne santé de l’économie.

Les technologies se font de plus en plus sophistiquées. Ne risque-t-on pas de perdre tout espoir de contrôler le fonctionnement des places de marché ?

De 50 à 60% des opérations sont maintenant faites par des robots. Le mini-krach de 2010 avait eu lieu en quatorze secondes. À peine les observateurs ont-il pris conscience qu’il se passait quelque chose que tout était déjà terminé. Par comparaison, en 1929, le krach s’est étalé sur trois semaines. Contrôler en direct est devenu impossible à la vitesse où vont maintenant les opérations.

On met en avant des techniques comme le « quote stuffing », l’envoi d’un gros volume d’ordres destinés à déstabiliser les algorithmes de ses concurrents, qui perdent un temps précieux à analyser ces opérations. C’est ce genre de pratique qui rend inacceptable l’automatisation à outrance?

On parle de « quote stuffing » comme une manière pour les robots de créer un écran de brouillard autour de leurs propres opérations mais la fonction première de ces techniques est de faire une cartographie complète du marché. Les opérateurs lancent des coups de sonde afin de déterminer où sont les acheteurs et les vendeurs potentiels. On parle de 96% de transactions qui sont annulées quasi immédiatement et qui ont ainsi servi à du repérage. Du coup il y a de moins en moins d’erreurs car on sait de manière précise qui on a en face de soi. Ceci augmente paradoxalement le risque de krach, car les robots savent plus précisément si le marché est à la hausse ou à la baisse et poussent tous ensemble dans la même direction.

Les transactions automatisées n’ont pas totalement remplacé les opérateurs humains malgré l’évolution fulgurante des algorithmes et des vitesses d’exécution…

Ce n’est pas innocent. Le trading à haute fréquence permet de plumer et il faut laisser un certain nombre de pigeons à plumer.

Les promoteurs de ce type d’opération boursière insistent sur le rôle positif qu’elles jouent dans l’économie, en assurant un bon niveau de liquidité. Ce n’est pas la réalité?

Les robots du trading à haute fréquence apportent de la liquidité qui leur permet de jouer entre eux mais quand le marché a besoin de celle-ci, ils se retirent. Au total il sont prédateurs de liquidité ! Lord Adair Turner, l’ancien président de l’autorité financière britannique, a attiré l’attention là-dessus.

Comment pourrait-on réguler la mécanique du trading à haute fréquence ?

D’une certaine manière il s’autorégule parce qu’avec l’intensification de la concurrence, le coût d’une opération gagnante ne cesse d’augmenter. La panacée, c’est de taxer les opérations annulées. Ça changerait complètement les règles du jeu car faire la cartographie des différents joueurs deviendrait alors trop coûteux.

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