« Les merveilleux nuages »

Quand on est enfant, on passe beaucoup de temps à deviner les vagues qui s’ébauchent dans le lointain, puis à les regarder gonfler, culminer jusqu’à ce que leur crête se dessine, avant qu’elles ne s’effondrent. Ou bien à tenter de déchiffrer l’eau qui s’écoule dans un ruisseau, incapable semble-t-il de le faire deux fois exactement de la même manière – aussi nombreuses que soient les heures que l’on consacre au spectacle.

On passe aussi un temps infini à fixer les nuages, à tenter d’interpréter la manière imprévisible dont leur forme évolue.

Un jour enfin on prend l’avion et l’on voit, fasciné, s’approcher le nuage que celui-ci s’apprête à percer et l’on retient son souffle au moment où il y pénètre, et l’on écarquille alors les yeux par le hublot pour s’efforcer de découvrir ce que l’on peut y voir !

Las ! la déception est immense : l’intérieur d’un nuage n’est pas la caverne d’Ali-Baba que l’on avait espérée ! Au centre d’un nuage, comme dans le mystère enfin révélé des religions antiques, il n’y a hélas absolument rien à voir !

L’étranger

– Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?
– Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
– Tes amis ?
– Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.
– Ta patrie ?
– J’ignore sous quelle latitude elle est située.
– La beauté ?
– Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.
– L’or ?
– Je le hais comme vous haïssez Dieu.
– Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
– J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !

Baudelaire : Petits poèmes en prose, I (1869)

 

Partager :

Contact

Contactez Paul Jorion

Commentaires récents

  1. Ah ! Les Platters, on ne les retrouve que là : Only You(tube). Dommage que la synchro soit défaillante, le…

Articles récents

Catégories

Archives

Tags

Allemagne Aristote bancor BCE Boris Johnson Bourse Brexit capitalisme centrale nucléaire de Fukushima Chine Confinement Coronavirus Covid-19 dette dette publique Donald Trump Emmanuel Macron Espagne Etats-Unis Europe extinction du genre humain FMI France François Hollande Grèce intelligence artificielle interdiction des paris sur les fluctuations de prix Italie Japon John Maynard Keynes Karl Marx pandémie Portugal robotisation Royaume-Uni Russie réchauffement climatique Réfugiés spéculation Thomas Piketty Ukraine ultralibéralisme Vladimir Poutine zone euro « Le dernier qui s'en va éteint la lumière »

Meta