Keynes : La fin du laisser-faire (III) La doctrine du laisser-faire résulte d’un compromis entre courants de la pensée politique

Keynes : La fin du laisser-faire

(I) Comment les girafes nous font mieux comprendre l’esprit du capitalisme

(II) La rationalité économique et l’éthique sont inconciliables

Mais quelles sont les sources de la doctrine du laisser-faire au sein de notre culture ? En fait, affirme Keynes, qui en retrace alors la généalogie, il s’agit d’un compromis sur lequel sont tombées d’accord deux interprétations de l’histoire humaine a priori inconciliables, c’est le modus vivendi découvert comme une option viable entre la vision héritée d’Aristote qui voit l’homme comme un zoon politikon, comme une espèce sociale par nature, et celle qui découle du contrat social que développèrent Hobbes, Locke, puis Rousseau, qui voit les hommes, lassés de l’insécurité propre à l’état sauvage dans lequel ils vivent isolés, décidant d’abandonner par un pacte certaines de leurs libertés pour que la sécurité soit assurée dans le cadre d’une organisation politique telle qu’un État, le contrat social ayant été conclu par l’accord de tous.

Les deux courants s’accorderont sur le fait que l’individu doit pouvoir se protéger contre les impositions éventuellement arbitraires du cadre global au sein duquel il vit, que celui-ci soit un donné d’ordre naturel ou résulte du pacte par lequel a été conclu le contrat social.

Keynes écrit que

Le principe de la survie du plus apte peut être lu comme une vaste généralisation de la théorie économique de Ricardo. Les interférences à connotation sociale devinrent, à la lumière de cette synthèse grandiose, non seulement inopportunes, mais aussi impies, semblant calculées pour retarder la progression du puissant processus par lequel nous nous étions, telle Aphrodite, élevés de l’écume primordiale de l’océan. C’est pourquoi l’origine de cette unité particulière de la philosophe politique d’usage courant du XIXe siècle me semble être le succès avec lequel elle parvint à harmoniser des écoles de pensée en lutte et à unifier tout ce qu’il y avait de bon en elles en vue d’un objectif commun (Keynes [1926] 1931 : 276).

Dans cette vaste synthèse, les philosophes politiques de tout bord n’eurent aucun mal à se reconnaître :

Le principe du laisser-faire était parvenu à harmoniser l’individualisme et le socialisme, et à identifier l’égoïsme de Hume et le plus grand bien du plus grand nombre (ibid. 275).

La question centrale du libéralisme, qui émerge dans le sillage de l’individualisme militant naissant, sera celle-ci : où se situe le point d’équilibre entre l’exercice de la liberté individuelle et le fonctionnement sans entraves excessives du cadre collectif qu’est l’État dont la fonction est d’assurer le bien commun ?

C’est selon Keynes, Edmund Burke (1729 – 1797 – à l’œuvre duquel il avait consacré en 1904 un mémoire de près de 100 pages intitulé : « The Political Doctrines of Edmund Burke », alors qu’il était jeune étudiant à Cambridge [Skidelsky 1983 : 154]) qui avait le mieux défini le problème de l’équilibre optimal entre l’individu et l’État :

… ce que Burke avait désigné comme ‘l’un des problèmes législatifs les plus beaux, à savoir, de déterminer ce que l’État devrait prendre à sa charge afin de gouverner selon la sagesse publique, et ce qu’il devrait laisser, en interférant aussi peu que possible, à l’exercice individuel’ (ibid. 288).

En fait, souligne Keynes, l’accord sur une représentation unifiée parvint si bien à se faire que l’ensemble des options de la pensée politique apparemment antagonistes du XIXe siècle finirent par définir la question quasiment dans les mêmes termes, avec seulement de simples variations.

Le socialisme d’État au XIXe siècle est né de Bentham, de la libre concurrence, etc. et constitue par certains aspects une version plus claire, et par d’autres aspects, plus confuse, de la même philosophie exactement qui sous-tend l’individualisme du XIXe siècle. Tous deux mirent également massivement l’accent sur la liberté, l’un de manière négative pour éviter de limiter les libertés existantes, l’autre de manière positive pour détruire des monopoles naturels ou acquis. Ils constituent des réactions différentes au sein de la même atmosphère intellectuelle (ibid. 291).

Cette vision unifiée n’aurait pu acquérir cependant l’hégémonie qui allait devenir la sienne si elle n’avait satisfait les desiderata des milieux d’affaire :

… en dépit de leurs racines plongeant dans les philosophies politique et morale de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècles, l’individualisme et le laisser-faire n’auraient pu sur le long terme confirmer leur emprise sur la conduite des affaires publiques, s’ils n’avaient été conformes aux besoins et aux souhaits du milieu d’affaire de l’époque (ibid. 286).

Mais comment cette philosophe politique d’usage courant, dont le nerf est le laisser-faire, pourrait-elle être formulée de la manière la plus succincte ? En fait, dit Keynes, le principe sous-jacent tient en quelques mots :

La requête que l’agriculture, les industriels et le commerce présentent aux gouvernements est aussi modeste et raisonnable que celle que Diogène adressa à Alexandre : ‘Ôte-toi de mon soleil’ (ibid. 279).

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Keynes, John Maynard, « The end of laissez-faire » (1926), in Essays in Persuasion, Collected Writings Volume IX, Cambridge: Macmillan / Cambridge University Press for the Royal Economic Society, [1931] 1972

Skidelsky,Robert, John Maynard Keynes. Hopes Betrayed 1883-1920, London : Macmillan, 1983

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