Technologies de pointe : « Si une attention suffisante est portée aux questions éthiques et aux besoins sociétaux… », par Jean-Paul Vignal

Billet invité.

En juin 2002 un rapport intitulé  Converging Technologies for Improving Human Performance:  Nanotechnology, Biotechnology, Information Technology and Cognitive Science fut publié par World Technology Evaluation Center, Inc. et sponsorisé par la très officielle National Science Foundation américaine (NSF). Ce rapport explorait les immenses possibilités ouvertes par la « convergence » de ces quatre domaines scientifiques relativement nouveaux.

Ce document a été complété l’an dernier par un rapport sur le stade suivante de la grande convergence, entre savoir, technologie et société (Convergence of Knowledge, Technology, and Society: Beyond Convergence of Nano-Bio-Info-Cognitive Technologies), qui outre la NSF, était  cette fois sponsorisé par une prestigieuse brochette d’organismes publics américains incluant le NIH (santé), la NASA (espace), l’ EPA (environnement), le DOD (Pentagone), et l’USDA (agriculture et alimentation)

Ces deux documents sont des références très utiles pour tous ceux qui s’interrogent sur la place de la science, de la technologie et de l’innovation dans nos sociétés postindustrielles. Ils posent en particulier une question sans doute essentielle quand le premier d’entre eux énonce benoitement dans son résumé pour gens pressés que « With proper attention to ethical issues and societal needs, converging technologies could achieve a tremendous improvement in human abilities, societal outcomes, the nation’s productivity, and the quality of life » : si une attention suffisante est portée aux questions éthiques et aux besoins sociétaux, ces technologies convergentes pourraient réaliser une amélioration spectaculaire des capacités humaines, des retombées sociétales, de la productivité de la nation, et de la qualité de la vie.

Le propos a de quoi faire frémir, car qui dans nos élites se soucie vraiment d’éthique ou de représenter les intérêts et les préoccupations du plus grand nombre dans un système qui est de plus en plus marchandisé, « régulé », – c’est un comble -, par la spéculation financière et la règle d’or de la compétition/exclusion de tous contre tous organisée par la main magique du marché, et qui, en prime, ignore de plus en plus toute forme d’éthique sous couvert de « compétitivité » et se permet unilatéralement et avec un minimum de contraintes, de façonner les besoins sociaux à grands renforts de marketing et de propagande au nom de l’efficacité économique, et donc du pouvoir d’achat marchand. « Vous ne pouvez plus payer, vous êtes exclu ».

Comment peut-on accepter sans mot dire que de tels critères déterminent des choix scientifiques et techniques qui sont d’autant plus importants que les ressources, qu’il s’agisse de crédits, mais aussi de ressources naturelles et de temps, sont de plus en plus rares et précieuses, mais en toute logique dans ce contexte, confisquées par les puissances d’argent, ne serait-ce que pour « sauver les banques » ?

On ne peut faire meilleure publicité aux tenants de la décroissance qui contestent de plus en plus ouvertement le bien-fondé du progrès des connaissances scientifiques en condamnant, à juste titre, leur orientation et leur exploitation par un système corrompu par le profit financier.

Mais ce qui est en cause ici, ce n’est pas la connaissance en elle même, qui n’est jamais que la possibilité de faire des choix de plus en plus conscients, mais bien la façon dont ces choix sont faits à tous les niveaux.

Seul un processus participatif et démocratique, bottom up – que l’on appelait jadis la planification démocratique avant qu’elle ne devienne une maladie socialement honteuse -, pourrait permettre d’éviter que la combinaison des avancées scientifiques et techniques dans ces quatre domaines ne se traduise par le pouvoir absolu de quelques privilégiés sur la totalité de l’humanité, dans lequel le « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil et ça sera encore mieux quand vous serez morts » des sectes et des religions ordinaires, sera ringardisé et remplacé par une connaissance et une maitrise technique fine et totale des comportements humains individuels et collectifs. Ce type de processus est évoqué dans le second document, « beyond NBIC convergence », mais la façon dont ce document a été élaboré par cooptation des cognoscenti entre eux laisse planer quelques doutes sur la sincérité du propos.

12 ans d’accumulation exponentielle de connaissances capables du pire comme du meilleur, et quelques crises financières dues aux errements browniens de la main magique des marchés plus tard, il est sans doute temps d’aviser, et de ne plus se résigner à abandonner au 1% et à ses prêtres l’exclusivité de penser notre avenir collectif en fonction de leurs intérêts particuliers.

La convergence n’est pas une affaire d’experts cooptés par une élite éclairée à la bougie de son âpreté au gain pécuniaire. C’est l’affaire de tous. Faisons le savoir et organisons nous avant que Big Brother ne rythme nos vies à l’épouvantable diapason du retour maximum sur investissement financier.

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