Ils cherchent le paradis, ils ont trouvé l’enfer (II), par Jeanne-Favret-Saada

Billet invité.

Le 11 octobre dernier, un billet portant ce titre m’a valu un courrier abondant. Au bout de quelques jours, j’ai interrompu ma participation au débat en annonçant que j’allais m’instruire un peu plus avant de continuer à émettre des opinions. Nous étions partis d’un livre, et la discussion cahotait d’une manière qui me paraissait périlleuse entre des considérations sur les jeunes Français qui partent faire le jihad en Syrie et un contenu supposément essentiel du Coran.

Voici ce que m’a conduite à penser la lecture des livres de Dounia Bouzar et, accessoirement, du dernier livre d’Olivier Roy (En quête de l’Orient perdu, 2014) : mon appréciation de Ils cherchent le paradis, ils ont trouvé l’enfer (2014) reste ce qu’elle était, mais je peux l’inscrire dans une perspective plus large (car les premiers travaux de Bouzar méritent d’être lus et travaillés), et avancer quelques propositions sur nos jeunes concitoyens partant au jihad.

Selon sa biographie, Bouzar est née en 1964 d’un père algéro-marocain et d’une mère française d’origine corse. Son père a été absent de son enfance, et c’est à la suite d’une conversion à l’islam à l’âge de 27 ans que Dominique B. est devenue Dounia B. Elle a longtemps été éducatrice à la Protection judiciaire de la Jeunesse, a préparé une thèse sous la direction d’Olivier Roy (soutenue en 2003), a été membre du Conseil Français du Culte Musulman, dont elle a démissionné en 2005 pour absence de débat, et elle a fondé, en 2008 avec sa fille Lilya le cabinet privé Cultes et cultures. Au fil des ans, elle a été reconnue comme une experte, elle a été décorée, fêtée par les uns et honnie par les autres, et elle a écrit 18 livres, seule ou avec des collaborateurs. Ses ouvrages portent sur l’enfance dans les « quartiers », l’identité musulmane vécue par les jeunes, le voile, la laïcité (en particulier dans l’entreprise), et l’attrait de l’islam radical pour la jeunesse.

Pour aller vite, je ne partage pas sa conception de la laïcité, sujet de plusieurs de ses livres. Elle la tient de Jean Baubérot, dont j’ai longuement critiqué la justification historique de la « laïcité ouverte » dans les Temps Modernes (2000) : « La concorde fait rage ». Cette « laïcité ouverte » conduit à privilégier la « tolérance », le « vivre ensemble », et la « liberté de religion », et à rejeter dans la « laïcité ringarde » les considérations sur l’Etat et la citoyenneté — soit l’essentiel de la construction des lois de 1880 à 1905. Toutefois, les réflexions de Bouzar méritent toujours d’être lues parce qu’elles s’appuient sur l’analyse de cas précis.

Pour ce qui concerne notre propos — la trajectoire qui conduit de très jeunes gens et jeunes filles en Syrie –, son livre le plus intéressant me paraît être Quelle éducation face au radicalisme religieux ? (2006, Dunod). Issu d’une recherche-action menée par le département Recherche-études-développement du Centre national de formation et d’études de la protection judiciaire de la jeunesse, il signale à peu près tout ce qui manque à Ils cherchent le paradis, ils ont trouvé l’enfer (2014) : la prise en compte de la complexité des parcours individuels, la mise au second plan de l’impératif idéologique (défendre l’islam, défendre les « musulmans », accuser les « sectes » pour dédiaboliser les « religions »).

En 2006, Bouzar et son équipe (dans laquelle figurait Olivier Roy) montraient la diversité des choix possibles s’offrant aux adolescents français en quête de rupture, qu’ils soient nés musulmans ou non : la conversion à l’islam n’en était qu’une modalité parmi d’autres, à côté de la drogue, de la délinquance, de l’entrée dans la profession ou dans les études supérieures, du détachement de la communauté d’origine, etc. et l’islam avait de multiples visages, qu’il s’agisse des deux variétés du piétisme, « tabligh » ou « salafi », du radicalisme « jihadi », ou d’un « islam modéré » plus traditionnel. En ce temps-là, Bouzar rencontrait encore quantité de jeunes, du fait de son travail à la Protection judiciaire de la Jeunesse. En 2014, dans le cadre de son Cabinet Cultes et cultures, elle ne rencontre plus que des parents affolés par le départ de leurs enfants au Jihad.

Bouzar a publié deux livres en 2014 aux Éditions de l’Atelier : Désamorcer l’islam radical. Ces dérives sectaires qui défigurent l’islam, et  Ils cherchent le paradis, ils ont trouvé l’enfer. La manière dont ces ouvrages opposent les « sectes » aux « religions », en lavant les secondes de tout radicalisme, est tout bonnement idéologique. Bouzar, en effet, s’appuie sur une étymologie imaginaire qui opposerait « religion » = re-ligare = « faire lien », avec « secte » = « séparer ». Outre qu’on n’a jamais vu l’étymologie prescrire des conduites aux personnes, cette distinction est bonne pour la Miviludes (l’agence gouvernementale chargée de poursuivre les « sectes »), mais pas pour comprendre ce qui se passe dans les vraies têtes des vrais jeunes. À ceux que le sujet intéresse, le livre d’Arnaud Esquerre (2009), La manipulation mentale. Sociologie des sectes (Fayard) offre une critique décisive des concepts et de l’appareil légal de la Miviludes.

Revenons à nos jeunes gens candidats au jihad.

Bien sûr qu’il existe des groupes ou des individus — disons, des « agents du jihad » — entre autres sur FaceBook, qui entrent dans une relation virtuelle avec des gamins, musulmans ou non, qui leur annoncent, au nom de l’islam, la fin du monde, et qui leur proposent le salut pour eux et pour leurs proches. (Je ne doute pas du fait, mais j’aimerais avoir des informations précises sur ce point : qui sont-ils ? des groupes ou des individus ? missionnés par eux-mêmes ou par une organisation ? avec quels moyens financiers, quelle économie ? liés à quelle politique du jihad ?).

Bien sûr que certains de ces agents parviennent à convaincre certains de leurs correspondants des deux sexes, de 13 à 30 ans. Bien sûr qu’ils obtiennent une conversion à cet islam millénariste. (Là encore, j’aimerais avoir des détails sur les parcours des convertis, sur le tempo de la conversion, et sur les échanges entre les agents du jihad et leur correspondants.) Bien sûr qu’ils obtiennent parfois que tel(le) jeune parte secrètement en Syrie. (Des détails sur l’organisation de ce transfert seraient les bienvenus.) Et bien sûr que ces convertis se retrouveraient soudain en Turquie ou en Syrie, mais on manque vraiment de détails sur ce moment précis du passage du virtuel au réel, et sur ce qui s’ensuit.

Ce que ne montre pas le livre de Bouzar, c’est en effet l’inévitable déperdition des efforts des agents du jihad, l’inévitable scepticisme d’une partie (importante ou non ?) des « cibles » de ces messages Facebook ; et enfin, l’inévitable choix, par ces derniers, d’autres issues que le départ en Syrie à leur malaise adolescent.

En somme, il ne suffit pas qu’il y ait des « sectes », des agents du « lavage de cerveau » et de la « manipulation mentale » pour que notre jeunesse soit plus menacée aujourd’hui qu’elle ne l’était hier. Evidemment, nous sommes secoués d’apprendre que la jeune Julie (13 ans), Lila (15 ans), Omar, etc… se retrouvent en Syrie et, parfois, y trouvent la mort. Mais cela signifie seulement qu’il existe désormais une issue millénariste de plus au malaise de la jeunesse. Et, chez nous (voir l’affaire d’Ottawa), une cause supplémentaire d’accidents mortels — cette fois provoqués par la haine contre « nous » –, à côté de bien d’autres.

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12 réflexions sur « Ils cherchent le paradis, ils ont trouvé l’enfer (II), par Jeanne-Favret-Saada »

  1. Il serait peut-etre souhaitable de ne pas oublier ces histoires de sorte de hierarchie des representations cher a Bourdieu. Il y a des comportements tres etonnants ou rare qui pourtant sont d’une grande banalite historique.

  2. Le paradis comme l’enfer relèvent de la morale.
    Faut-il utiliser ces mots-outils (enfer et paradis) pour chercher une explication au djihad chez des adolescents ?
    C’est donner la réponse avant de la poser.
    Je préfère parler d’aventure, de risques, d’adolescence, d’adrénaline comme autant de causes possibles plutôt que de morale.
    La morale est au mieux un paravent au pire un embrigadement qui sert effectivement à canaliser et brider ce cheval sauvage qu’est l’adolescence pour peu qu’il soit sans repaires.
    La morale n’aboutit qu’à dresser une morale contre une autre. C’est inévitablement le retour des guerres de religions.
    À ÉVITER.
    Je vous rejoint dans votre conclusion.

  3. Prendre le problème à la racine sur la sociologie semble évident si l’on veut le comprendre et le résoudre.
    J’ai été soulagé d’entendre une analyse similaire du Maire de Lunel ce matin sur France Inter à 8H15. Conscient que ces personnes sont d’abord « victimes » avant d’être de potentiels « criminels ».
    Apres le pire entendu sur France Inter dimanche, Xavier Bertrand, candidat à la primaire de l’UMP demandait une justice d’exception systématique, avec présomption de culpabilité, assignation à résidence et ou emprisonnement sans procés, pour tous les candidats au Djihad (entendu comme tous ceux qui partent du territoire) . Un point de vue qui ne semble pas susciter beaucoup de réactions (car il instrumentalise le sujet?). Je me suis dit qu’avec des dirigeants comme ça à l’UMP le FN va bientôt passer pour un parti modéré.

  4. « En somme, il ne suffit pas qu’il y ait des « sectes », des agents du « lavage de cerveau » et de la « manipulation mentale » pour que notre jeunesse soit plus menacée aujourd’hui qu’elle ne l’était hier. Evidemment, nous sommes secoués d’apprendre que la jeune Julie (13 ans), Lila (15 ans), Omar, etc… se retrouvent en Syrie et, parfois, y trouvent la mort. ».

    Non, par contre il suffit quand même qu’une projection dans le futur par le système proposé soit réduit à néant pour se tourner beaucoup plus facilement vers des idées transcendantes comme Dieu, et ainsi donner sens à sa vie.
    Le problème, c’est que ces idées transcendantes sont pris dans un carcan, soit religieux (monothéiste), soit culturel (code de pensée bourgeois). Ce dernier étant devenu le luxe de ceux qui peuvent se l’offrir (joie de comprendre et de se promener dans les musées pour faire court), reste le premier. Et seul, parmi les religions monothéiste, l’islam véhicule un certain sentiment de révolte.

  5. pour que notre jeunesse soit plus menacée aujourd’hui qu’elle ne l’était hier.

    Et en quoi serait-elle, aujourd’hui, effectivement « plus menacée qu’hier »

    1. Hier un emploi stable, et décemment rétribué, suffisait généralement pour sortir de la menace d’inexister.
      Aujourd’hui, vous proposez quoi à part le jihad?
      Et pour un habitant du tiers monde, à part le jihad ou tenter de rejoindre nos côtes?
      Sinon, il y a aussi braquer une banque ou le trafic de drogue, mais bon…

      1. Braquer une banque aujourd’hui, reviendrait à nous braquer nous-même…:-)
        Ou alors, pour récupérer l’argent de la schnouff…?

      2. Adonques « un emploi stable décemment rétribué » suffirait pour protéger la jeunesse des marchands véreux de romantisme de rébellion ? Quel monde enchanté…

  6. qu’en est-il de la quête d’un esprit de soumission ( pour ce qui est de la religion musulmane ) à cet age ? Avec , par exemple, la disparition du service militaire et son aspect d’initiation ou de passage obligé à une vie d’ adulte. Y a t-il un lien ?

  7. Désolé Jeanne, j’ai juste eu le temps de survoler votre billet, (je reprends le boulot dans cinq minutes), mais il me semble que vous évoquez un problème qui est à mes yeux très très important et qui est la relation, en quelque sorte « souterraine » entre, je vous cite : des « cibles » de ces messages Facebook et l’inévitable choix par ces adolescents n’ayant d’autres issues à leur malaise que le départ pour le jihad.

  8. Je n’a pas les éléments globaux me permettant de me faire une idée pas trop fausse d’une situation qui recouvre des personnes ,des influences extérieures , des conditions psychologiques ,des parcours familiaux, des fragilités, un moment de l’histoire du monde .

    Je sais juste que ces jeunes se perdent un peu plus en pensant s’extirper de quelque chose qui les oppressent que cette oppression nous concerne tous.

    E que leur mort jette dans le désarroi leurs parents quand ceux ci les aimaient.

    Comme c’est le cas des familles de 4 jeunes lunellois morts récemment en Syrie ,des » musulmans combattant des musulmans » ;

    Une journaliste du midi libre (Caroline Froelig) semble s’être attelée à la compréhension de tout ça ,à la lueur malgré tout restreinte de ces cas là. Je vous laisse à tout hasard son mail :

    cfroelig@midilibre.com

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