Les propositions de Paul Jorion et Bruno Colmant dans « Penser l’économie autrement » (IV) Effacer la dette

Couverture choisie

Mais un défaut de paiement, ce serait une catastrophe pour les banques qui détiennent la dette mais aussi pour les particuliers, rentiers ou pas, qui détiennent des obligations étatiques.

Paul Jorion : C’est toutefois la seule façon de remettre les compteurs à zéro et de repartir sur des bases assainies. De toute manière, le défaut de paiement est déjà à mes yeux la réalité sous-jacente.

Bruno Colmant : Il est intéressant de noter que les rentiers ne constituent plus une classe sociale segmentée, puisque nous sommes tous débiteurs et créanciers d’un système d’impôts, de cotisations, de transferts sociaux et de pensions. De surcroît, si la solution est d’appauvrir les rentiers, ces derniers sont dilués dans toute la population au travers de systèmes de pensions et de protection fondés sur la répartition collective et non pas sur la capitalisation individuelle.

En d’autres termes, la dette publique a « déstratifié » les classes sociales. Nous sommes solidairement liés les uns aux autres dans un inextricable imbroglio intra- et intergénérationnel, à savoir un schéma sociologique compliqué qui assure un certain ordre social en empêtrant chaque citoyen dans une relation compliquée à l’État.

Mais les prochaines générations vont-elles accepter l’héritage des dettes publiques sans exercer un droit d’inventaire ? Je ne le pense pas.

Pendant longtemps, j’ai cru que la fin de l’État-providence allait découler d’un choc de marché d’une envergure comparable à celui qui fut traversé en 1979-81. Mais j’ai peut-être commis une erreur de jugement en ce que la crise actuelle met le modèle social global en question. Au risque d’être mal guidé par mon intuition, nous entrons peut-être dans des turbulences idéologiques. Comme la protection professionnelle est fondée sur un système d’assurance collective, elle-même bâtie sur l’emprunt public, la résorption de ce dernier pourrait inciter certains à évoquer une étatisation accrue de toute l’économie.

L’État devrait, par exemple, conserver une forte tutelle sur le secteur financier pour canaliser l’épargne populaire vers son propre financement. En bonne logique intuitive, le système d’État-providence risquerait de se transformer en piège financier pour toute la population et non pas pour certaines classes de contribuables.

Comment pourrait se dérouler ce défaut de paiement européen dont vous parlez? La décision serait-elle prise lors d’un week-end après une réunion de crise?

Paul Jorion : Oui, cela se ferait inévitablement au cours d’un week-end, quand les marchés financiers sont fermés. Mais cela demanderait une longue préparation. Et, parallèlement à cette décision de défaut généralisé, il faudrait simultanément unifier le système budgétaire et fiscal européen et mutualiser la dette pour en faire une dette européenne unifiée. Les dettes nationales auraient cessé d’exister, il n’y aurait plus qu’une seule dette : la dette globale de la zone euro. Elle s’émettrait à un taux unique par maturité et s’achèterait et se vendrait également sur le marché secondaire des instruments de dette à un taux unique, ce qui est bien entendu le principe qui prévaut pour toute dette souveraine et qui aurait dû prévaloir pour l’euro depuis sa création en 1999.

La prime de crédit comprise dans le taux serait celle d’une dette souveraine saine, sans risque de défaut, sans risque de restructuration ou de rééchelonnement, c’est-à-dire une prime de crédit de 0 %. En fait, exactement comme pour l’Allemagne aujourd’hui. De même il n’y aurait pas non plus, compris à l’intérieur de ces taux par maturité, de prime de conversion en une autre devise, comme celle qui accable aujourd’hui dans la zone euro les dettes souveraines des pays dont on craint qu’ils ne doivent un jour la quitter et qui devraient s’acquitter alors de leurs engagements dans leur ancienne devise : drachme, escudo, punt, peseta ou lire, nécessairement fortement dévaluée à la suite de la sortie de la zone euro du pays en question et de son défaut sur sa dette.

C’est le message qu’il faut faire passer à l’Allemagne. Lui rappeler que les autres pays ont fait un sacrifice pour permettre la réunification allemande, mais que cette fois-ci, c’est l’Allemagne qui doit se montrer solidaire. J’ai déjà expliqué ce point de vue sur une radio allemande et les réactions avaient été très positives dans la presse. Un chroniqueur dans l’un des grands quotidiens allemands avait d’ailleurs suggéré au président de la république de me rencontrer.

Bruno Colmant : Je penche pour des solutions nationales comme cela a été le cas pour la Grèce ou Chypre. On pourrait se dire que la monnaie étant unique, le défaut doit être généralisé. C’est la vue de Paul. Pour ma part, je considère l’euro comme une monnaie artificielle. Nous n’avons jamais connu un fédéralisme budgétaire et fiscal. L’union économique et monétaire est redevenue centrifuge. Les dettes publiques ont par ailleurs « remigré » vers les pays d’origine. C’est une tendance assez lourde de ces dernières années, notamment pour éviter un risque systémique. Les dettes sont revenues dans les mains de créanciers nationaux. Tous ces éléments me laissent à penser que des solutions nationales de défaut seront privilégiées.

Paul Jorion : Le retour de la dette souveraine dans le système financier local des pays en crise de la zone euro s’est fait par un mouvement naturel : comme les banques locales et l’État s’entraînent mutuellement dans leur chute, la prime de crédit comprise dans le taux d’intérêt (le « coupon ») de la dette souveraine ne compte pas. Et la prime de conversion ne joue évidemment pas non plus : si le pays sort de la zone euro, l’État et les banques commerciales locales retourneront conjointement à l’ancienne devise. Ce qui fait que pour une banque domestique, d’un point de vue purement pratique, la prime de crédit et la prime de conversion peuvent être engrangées comme un profit au lieu de devoir être réservées comme provisions à constituer en cas de défaut sur cette dette souveraine. Après le retour à l’ancienne devise, d’un point de vue local, tous les compteurs auront été remis à zéro.

En octobre 2013, un rapport publié par des experts du Fonds monétaire international (FMI) assurait qu’une taxe exceptionnelle de 10 % sur la richesse des ménages permettrait aux pays de la zone euro de ramener leurs déficits aux niveaux d’avant-crise. Est-ce le signe avant-coureur que des choses vont bouger ?

Bruno Colmant : C’est possible. N’oubliez pas que pas mal de Belges ont en mémoire l’opération Gutt, une opération de confiscation monétaire. Cette opération consista, en octobre 1944, au remplacement du papier-monnaie tout en bloquant les avoirs en banque et aux comptes chèques postaux. L’objectif était de confisquer les bénéfices de guerre et de réduire la masse monétaire afin d’éviter l’inflation et de financer la dette publique. A l’époque, les citoyens reçurent, en échange de leurs billets, 2000 nouveaux francs belges, le surplus étant transformé en emprunt forcé. La masse monétaire fut réduite d’environ 80 %.

Les Etats ne pourraient-ils pas transformer la dette existante en dette perpétuelle, c’est-à-dire une dette sans échéance ?

Bruno Colmant : Oui, mais je me demande si nous ne sommes pas déjà dans ce cas de figure, celui d’un défaut implicite, que je qualifierais de sociétal. Ma véritable inquiétude, c’est la dette publique. Il s’agit non seulement de la dette apparente, égale à une année de richesse nationale, mais aussi de la dette latente et différée du vieillissement de la population, des pensions légales et des soins de santé. Il faut honorer ces contrats moraux et collectifs. Mais on n’y arrivera pas sans avoir la lucidité de structurer des solutions à long terme, c’est-à-dire un nouveau contrat social et fiscal. La question n’est plus de savoir si les Etats de la zone euro sont en défaut : la plupart le sont sociétalement dans la mesure où le poids des dettes publiques n’est plus transposable dans le futur. Ce n’est pas la dette, en tant que telle, qui importe, mais sa cohérence avec la prospérité et les revenus futurs. Cette dette ne finance d’ailleurs plus des investissements mais des transferts sociaux. Au surplus, comment expliquer qu’une crise de l’endettement se règle à coups de rigueur budgétaire et de chômage, c’est-à-dire au détriment de ceux qui devront la rembourser ? Comment sortirons-nous de ce piège infernal ? Nombreux sont ceux qui invoquent la sortie « par le haut et par l’extérieur » de l’endettement public, c’est-à-dire par la croissance (qui diminue le poids relatif de la dette publique) ou par l’inflation (qui dilue la valeur de la dette). Malheureusement, il n’y a pas de croissance et l’obstination politique allemande écarte l’inflation. Concrètement, il faudra se préparer à un effacement des dettes dans des pays faibles. Ce ne sera pas un défaut généralisé de la dette européenne, mais des dissolutions et compensations nationales de dettes. La stupéfiante opération chypriote en est l’exemple parfait. Mais il y aura d’autres modalités : défauts (Grèce), annulation des dettes bancaires (Irlande) et confiscations (affectation obligatoire des pensions publiques au Portugal et réserves d’assurances en Hongrie).

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