Le Monde, Et le Luxembourg apparut soudain sur la carte, mardi 18 novembre 2014

Et le Luxembourg apparut soudain sur la carte

Le Grand-Duché de Luxembourg est apparu sur la carte de l’indignation mondiale, ou en tout cas européenne, le 5 novembre, avec la parution des documents dits Luxleaks : 28.000 pages dérobées aux archives de la firme d’audit PricewaterhouseCoopers, révélant le rôle joué par elle dans l’obtention de « tax rulings » pour 548 sociétés, décisions administratives délivrées par le service Sociétés 6 et permettant à une firme domiciliée au Luxembourg de bénéficier d’une imposition privilégiée dont le taux est en général très inférieur aux 29% officiels et parfois proche de zéro, ainsi, le moins d’1% d’imposition dont bénéficie le service postal FedEx.

Comment expliquer cet émoi alors que tout ouvrage consacré aux havres fiscaux consacre un de ses premiers chapitres au Grand-Duché ? Comment l’expliquer alors que l’affaire ne date pas d’aujourd’hui puisque c’est en 1929 que le pays s’est engagé dans cette voie en exonérant d’impôt les compagnies holding qui s’y domicilient ? « Secret de polichinelle ! » titre un article de la presse financière, et en effet. C’est qu’il existe une différence essentielle entre un secret de polichinelle pour les gens du métier et pour Monsieur et Madame Tout-le-monde.

Qu’on se souvienne d’une autre affaire, datant d’il y a quelques années : la révélation par le magazine allemand Der Spiegel que la Grèce était entrée dans la zone euro en présentant un dossier falsifié, le niveau de sa dette ayant été camouflé à l’aide d’un faux « swap de change », un produit financier trafiqué, concocté à son intention par la banque d’investissement Goldman Sachs. Là aussi il s’agissait en fait d’un secret de polichinelle puisque Der Spiegel se contentait en 2010 de reproduire le contenu d’un article publié sept ans auparavant dans la revue Risk magazine, la différence entre les deux revues étant que la seconde ne se trouve pas dans les kiosques.

Pourquoi la révélation, ou la fuite, maintenant ? Est-ce pour embarrasser M. Jean-Claude Juncker, nouveau président de la Commission européenne, qui fut plus de vingt ans Ministre des Finances ou Premier ministre luxembourgeois et dont il serait curieux qu’il ignore ce qui est écrit dans Treasure Islands : « Îles au Trésor : les havres fiscaux et les hommes qui ont volé le monde », de Nicholas Shaxson, un livre publié en 2011, et vendu à des dizaines de milliers d’exemplaires.

Non, c’est plutôt que l’on manque de sous dans les pays où l’on soumet les populations à des plans d’austérité, et que celles-ci grognent, et qu’il s’agit maintenant de faire rentrer dans le rang les nations que nos dirigeants considéraient dans l’avant 2008 comme de sympathiques braconniers dont le recours aux services était lu comme un jovial signe de réussite. Alors, on rappelle à l’ordre le Luxembourg, ce que l’on n’avait fait jusque-là que très mollement, alors que le Grand-Duché fut pourtant présent à chacune des étapes de la construction européenne : membre du Benelux en 1944, de la CECA, la Communauté européenne du charbon et de l’acier, en 1951, membre en 1957 de la CEE, la première communauté économique européenne, etc.

Que va-t-il se passer ? Le Luxembourg va obtempérer : avec un demi-million d’habitants, le rapport de force n’est pas en sa faveur. Ce sera une tout autre paire de manches quand il s’agira d’un coupable autrement impressionnant : la City de Londres, araignée au centre d’une toile de havres fiscaux, l’ensemble représentant, dit-on, la moitié du volume de la finance mondiale.

Le fait que l’on signale aujourd’hui à l’opinion publique ce que « tout le monde savait » sauf elle précisément, signifie paradoxalement que les choses sont en train de changer : que l’on se soucie désormais de ce qu’elle pense – de peur de voir des foules faisant désordre défiler soudain à ce propos dans la rue – et plutôt que de provoquer sa colère par la découverte soudaine d’une vérité embarrassante, il vaut mieux, à titre préventif, livrer celle-ci dans le cadre plus apaisé de la presse internationale.

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