LE TEMPS QU’IL FAIT LE 5 DÉCEMBRE 2014 – (retranscription)

Retranscription de Le temps qu’il fait le 5 décembre 2014. Merci à Olivier Brouwer !

Bonjour, on est le vendredi 5 décembre 2014. Et si j’ai l’air un peu grippé, ne vous inquiétez pas, c’est parce que je suis un peu grippé ! Voilà. Mais ça va mieux, ça va mieux qu’il y a deux jours…

Alors, de quoi est-ce que je voudrais parler aujourd’hui ? Eh bien, je voudrais parler des robots, voilà : des robots. Des robots et moi, en fait, parce que, vous l’avez vu il y a quelques années, c’était en 2012, j’étais invité à « Ce soir (ou jamais !) », l’émission de Frédéric Taddéï, il y avait cette émission sur le chômage, et j’avais voulu dire, frapper un grand coup en disant : « Mais le problème est mal situé », et j’avais fait cette intervention, j’avais un peu répété ça dans ma tête, en me disant : « Ça, il faut absolument le dire : le travail disparaît, mais c’est nous qui l’avons voulu ! ».

Et ça a marqué, c’est repris même par le Figaro, on en parle. Evidemment, évidemment, du coup, on parle de plus en plus de robotisation, j’interviens sur ce sujet-là, justement, du point de vue du travail, le remplacement par le logiciel, par les robots. Et alors, dans les discussions qui ont lieu, là je m’énerve un peu, parce que les gens disent « Oui, mais enfin, les robots… », etc., et alors ils me racontent un truc, une représentation des robots, qui date de 30, 40 ans, 50 ans… Ce n’est pas du tout ce qui se fait maintenant.

Alors, bon, moi j’ai travaillé dans le domaine de l’intelligence artificielle. Et je n’y suis pas resté. Pourquoi est-ce que je n’y suis pas resté ? Eh bien, pour la raison suivante, c’est que, en fait, ma carrière c’est essentiellement qu’on m’a appelé dans des domaines qui étaient des domaines tout à fait expérimentaux. On m’a fait venir, parce que j’avais – et je crois et j’espère que j’ai toujours ! – une certaine capacité à coder assez facilement, c’est-à-dire à programmer, à transformer en langage informatique des idées qui me viennent, et aussi, j’ai une certaine capacité – ne m’enviez pas tout de suite ! – mais voilà, à pouvoir me représenter des modélisations mathématiques assez complexes.

Alors je dis : « Ne m’enviez pas tout de suite » parce que c’est sans doute pour ça que je n’ai absolument aucune imagination, et malheureusement, aucun talent artistique par ailleurs. Enfin, ça me permet d’admirer les autres. Mais bon, du coup, j’ai eu une carrière vraiment en dents de scie, parce qu’on m’a chaque fois fait venir dans des domaines qui étaient à leur tout début, c’est-à-dire qu’ils n’avaient pas beaucoup de financement, et dès qu’il y avait une fluctuation, dès qu’il y avait une hésitation, eh bien c’était terminé. Ça a été le cas à l’époque où j’ai fait de l’intelligence artificielle, les années 87 à 90, et ça a été le cas quand j’ai fait de la banque aussi, on m’a fait venir dans des trucs, d’abord j’étais parmi les tout premiers qui ont fait les choses qu’on appelle le travail des « algos », maintenant, c’est-à-dire, eh bien, des optimisations de stratégies qui permettraient à une machine d’acheter et de vendre automatiquement, etc.

Et chaque fois, ce sont des choses qui ont bien réussi, mais il s’est fait que moi je me trouvais là à l’endroit, au moment où c’était complètement expérimental, voilà. Et c’est pour ça que je n’ai pas fait carrière dans ces trucs-là. J’ai fait, bon, c’est formidable, j’ai fait partie des pionniers dans un nombre incalculable de trucs qui sont devenus des gros trucs, mais je n’étais plus là au moment où la mayonnaise a vraiment pris.

Et d’une certaine manière, moi je n’ai pas vraiment regretté de quitter l’intelligence artificielle à ce moment-là, au moment où je l’ai quittée, parce que je m’étais engagé dans une voie absolument différente de tout le monde. On verra si un jour on appelle ça « novateur », mais à ce moment-là, bon, j’ai fait la chose qui surprenait tout le monde. Les gens qui travaillaient autour de moi, ils avalaient des gros traités de logique formelle, et moi j’ai dit : « Eh bien, on va prendre Freud et Lacan et on va faire marcher une machine à partir de ça. » Voilà ! Alors, c’était l’époque où dans le domaine des scientifiques – je ne parle pas de la société dans son ensemble – la psychanalyse, ça passait pour un truc de charlatans. Ça va changer, bien entendu, on va se rendre compte que la psychologie dont on a besoin dans ce domaine de l’intelligence artificielle, et ça, je l’ai déjà dit dans mon bouquin que j’ai écrit en 89, « Principes des systèmes intelligents », le type de psychologie dont on a besoin pour rendre des machines intelligentes, c’est le type de compréhension qui vient de Freud, de Lacan, de Mélanie Klein, enfin un certain nombre de personnes qui ont réfléchi à ces trucs-là.

Et alors, ce qui se passe, c’est que moi je me suis dit : « Je vais regarder si l’intelligence artificielle part dans la bonne direction, finalement ». Et les années passaient, les années passaient, non, il ne se passait rien. Il y a eu, il y a cinq ou six ans, non il va y avoir sept ans, il y a eu Monsieur Minsky, un pionnier – ce n’est pas le Hyman Minsky, le keynésien, c’est Marvin Minsky, un chercheur en intelligence artificielle, qui a dit : « La seule chose qu’il faut faire maintenant, c’est donner de l’émotion à une machine. » Alors je lui ai envoyé un mail en disant : « Eh bien écoutez, moi j’ai fait ça dans ce bouquin-là », et il n’a pas répondu, bon… Mais il n’était pas du genre à comprendre ce que je disais, de toute manière, donc voilà ! Je ne veux pas dire qu’il est bête, mais il était parti tout à fait dans une autre direction, de logique formelle et compagnie…

Mais alors, voilà, nos discussions sur les robots me font me réintéresser à l’état actuel de la recherche dans ce domaine-là. Et alors, il y a cette équipe qui s’appelle « DeepMind », qui viennent d’être rachetés, je ne retrouve pas le nom de ces gens, mais enfin, bon, je les mentionnerai en-dessous [Demis Hassabis, Alex Graves, Greg Wayne et Ivo Danihelka], et puis ils sont apparus dans les discussions que nous avons eu ces jours-ci, et là, ça c’est des gens qui, voilà, maintenant ils sont bloqués. Ils sont bloqués devant un truc, et le truc qui leur manque, eh bien, c’est ce qu’il y avait dans mon projet ANELLA, Associative Network with Emerging Logical and Learning Abilities. Voilà. Réseau associatif avec capacités d’apprentissage et logique émergeante. Voilà. Et je suis sûr que, rien que de voir le nom de ça, les gens de cette équipe vont se dire : « Ah ah, ça c’est intéressant ! », parce que c’est exactement ça qu’ils sont en train de chercher, quelque chose de ce type-là.

J’avais fait aussi un papier qui se trouve sur l’internet depuis pas mal d’années. En fait je l’avais mis sur l’internet à l’époque où j’étais l’hôte de l’université de Irvine, en Californie, qui m’avait donné un prix pour, justement pour la mise au point d’un algorithme que j’avais fait dans les années 80 pour l’analyse des généalogies, et où j’avais inventé un type de graphe, un type de dual de graphe qui n’existait pas. C’était Gisèle De Meur qui avait formalisé la chose, elle l’avait appelée « P-graphe », « P » pour « Paul ». Il y a des gens qui se posent la question maintenant de savoir d’où vient ce « P » – dans le domaine de l’analyse généalogique – eh bien, ce « P », il vient pour « Paul », ce n’est pas très compliqué.

Alors, voilà, qu’est-ce que j’ai fait ? Eh bien, il y a quelques heures, j’ai envoyé un message aux gens de cette équipe en disant : « J’ai l’impression que ce que vous cherchez maintenant, c’est le genre de choses sur lesquelles j’ai travaillé. » Alors, on va voir ! On va voir… Si c’est vraiment ce genre de choses qu’ils cherchent, ils vont avoir tout de suite la puce à l’oreille. Parce que j’ai donné une petite description, en un paragraphe, de ce que je faisais. Et c’est des choses qu’ils comprennent, je le sais, vu les papiers qu’ils écrivent. Parce que il s’agit de la descente d’un gradient sur un univers de mots qui est constitué comme un réseau mnésique associé à une dynamique qui simule l’affect, et la forme de ce réseau, la topologie de ce réseau, eh bien c’est celle que lui donne ce P-graphe quand le système ajoute des éléments supplémentaires, parce qu’il extrait de la connaissance des conversations qu’il a avec les autres. Et alors, il renforce sa connaissance aussi. Je veux dire, il valide sa connaissance par le fait qu’on lui pose des questions là-dessus, et qu’on soit satisfait des réponses [qu’il nous] donne. Voilà, donc il y a vraiment une, comment dire, il y a vraiment une simulation de la manière dont nous fonctionnons. C’est-à-dire qu’il y a cette dynamique émotionnelle, qui est en même temps une dynamique de pertinence du linguistique, de ce que nous disons. Les choses qui nous intéressent, c’est, en même temps, eh bien, les choses dont nous avons envie de parler. Voilà.

Alors on va voir, le test est maintenant… Ben je leur ai écrit ça en anglais ! Heureusement, il y a, en fait depuis pas mal d’années, il y a une notice Wikipedia, aussi, qu’ils peuvent aller voir, en anglais, qui ne ressemble pas du tout à celle qui existe en français, parce qu’elle met justement l’accent sur mes recherches en sciences cognitives, en intelligence artificielle, en analyse mathématique de la parenté, etc. C’est un autre accent que celui qui a été mis dans la notice en français. Ça a été écrit par des gens tout à fait différents, manifestement.

Voilà. Alors, on va voir, on va voir. La question, c’est, bon, est-ce que je joue le rôle du savant fou ? Non, ça je l’ai déjà dit : un jour ou l’autre, il y a quelqu’un d’autre qui va retrouver ce que j’avais inventé en 89. Bon. Ça prendra peut-être encore beaucoup de temps, mais moi, j’aime autant que je sois là, non pas pour la reconnaissance, mais parce que justement, parce qu’il y a un danger. Parce qu’il y a un danger ! Quand on voit que les Norvégiens créent des systèmes de munitions avec munitions intelligentes, c’est-à-dire des robots tueurs, il est temps d’intervenir sur ce qu’on peut faire, ce qu’on ne peut pas faire, à ce niveau-là. Alors, ce que j’essayerai de faire, moi, en me faisant reconnaître là-dedans – bon d’abord il y a toujours le plaisir de travailler sur des questions intéressantes -, mais c’est surtout d’avoir mon mot à dire, d’avoir mon mot à dire sur ce qui va se passer. Plutôt que, si c’est réinventé un jour, je dirais, par quelqu’un, ça peut être un crétin absolu ! Je ne veux pas dire du point de vue mathématique, mais du point de vue de ce qu’il pense sur les robots et de la cohabitation qu’on doit avoir entre nous. Voilà.

Alors, d’autre part aussi, il y a quand même une chose : c’est que les problèmes que nous devons résoudre, puisqu’on n’est pas tellement géniaux dans la manière de les résoudre, eh bien on peut mettre quand même les robots à travailler là-dessus aussi. Faut quand même qu’ils servent à quelque chose.

Voilà, on va voir ce que ça va donner. Si je n’ai pas de nouvelles la semaine prochaine, eh bien, c’est qu’ils ne sont pas encore là, ou qu’ils n’ont rien compris à mon message. Ça m’étonnerait, parce que j’ai envoyé le message aux trois chercheurs, principalement, qui sont mentionnés dans le papier, je [leur] ai envoyé le message collectivement aux trois. Voilà : pour que ça ne se perde pas entièrement dans la nature. Alors, je vous tiens au courant [P. J. : j’ai déjà eu des nouvelles hier dimanche, ils vont en discuter].

Aujourd’hui, c’était de ça que j’avais envie de parler. Je voulais ajouter quelque chose sur la finance, mais on ne va pas se lancer sur un million de choses [simultanément]. Si ça me taraude vraiment, eh bien, je ferai une vidéo séparée. Voilà.

Allez, à bientôt !

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