Charlie Hebdo : être ET ne pas être, par Alain Farel

Billet invité.

Les massacres des 7-9 janvier dernier ont suscité de très nombreuses réactions. Hélas les lectures que l’on a pu en faire mettent mal à l’aise. Entre unanimisme et manichéisme, il est rare de trouver l’expression d’une attitude intellectuellement pertinente. Pourtant il s’agissait là de traiter des sujets essentiels pour notre vie collective. Examinons quelques sujets abordés dans les débats.

Liberté :

La liberté est un des fondements de notre république. Elle est intangible, non négociable. Mais, elle n’autorise pas à faire n’importe quoi, auquel cas vivre ensemble devient impossible. « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui » (Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789). Alors, même si nous en défendons le droit, est-il sensé, dans le monde tel qu’il est aujourd’hui, de heurter les croyances intimes de millions de personnes au nom d’une salubre rigolade ?

Religions :

Les religions ont joué un rôle civilisationnel dans l’histoire de l’humanité, donnant aux humains une morale, des règles de vie, parfois de l’espérance. Mais, elles ont suscité le fanatisme, les massacres au nom de Dieu (de tous les dieux), les guerres de religions, l’inquisition, l’antisémitisme, le djihadisme, etc. Chacun doit pouvoir pratiquer le culte de son choix librement. Mais il est intolérable que des religions imposent leurs lois à ceux qui n’en veulent pas.

Djihadistes français :

Les frères Kouachi, Amedy Coulibaly, Merah, Fofana, ont agi comme des barbares. Mais, il s’agit de citoyens français, nés dans notre pays, passés par l’école de la République. Peut-on se contenter de les considérer comme des « accidents de l’histoire » ? Ne devrions-nous pas essayer de tirer toutes les leçons de ce fait indiscutable : ils ont été produits par notre société.

Manifestation du 11 janvier :

Un magnifique réflexe a poussé des millions de personnes à défiler le 11 janvier. Mais, s’y sont montrés certains des pires ennemis de la liberté d’expression. La liste en est connue, inutile de la citer ; mentionnons quand même le représentant officiel de l’Arabie Saoudite, pays qui vient de condamner à mille coups de fouet et dix ans de prison un blogueur qui a eu l’audace de souhaiter seulement que soit adouci le poids de l’obscurantisme religieux dans son pays.

Politiques :

Les politiques de tous bords se sont précipités à la quasi-unanimité pour condamner ce qui venait de se passer et manifester leur solidarité avec un journal qui se moquait copieusement d’eux (à juste titre). Mais, ils n’ont rien fait de sérieux depuis des décennies pour éviter les misères économiques, sociales, culturelles voire existentielles, ou les traiter à la racine. Ne questionnons pas leur capacité à comprendre la complexité des problèmes ; constatons seulement qu’il est tellement plus facile et efficace de se faire élire sur des discours et des idées simplistes…

Ces rappels basiques sur quelques mots-clés permettent d’illustrer en quoi la réalité est tissée de contradictions. Cela s’appelle la complexité et conduit à ce qu’aucun point de vue réducteur ne saurait rendre compte de la situation.

Alors, suis-je ou ne suis-je pas « Charlie » ? Faux dilemme, tant il est vrai que ce qui précède révèle une profondeur de la question conduisant simultanément, indissociablement, à être ET ne pas être Charlie.

Dernière interrogation que l’on trouve de façon récurrente : et maintenant que faire ? Refuser le simplisme des différentes formes de prêt-à-penser. Les idées sont les seules armes dont nous disposons. Elles peuvent être des armes de construction massive. Discutons-les, affinons-les, diffusons-les, sans aucune certitude définitive mais opiniâtrement, encore et encore. Ainsi, peut-être, parviendrons-nous à obtenir un monde vivable. Pour une fois c’est vrai : « Il n’y a pas d’alternative ».

 

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78 réflexions sur « Charlie Hebdo : être ET ne pas être, par Alain Farel »

  1. Lors de la première guerre d’Irak (une dizaine d’années avant le 11 septembre 2001) la presse s’était étonnée et félicité du calme dans les banlieues. Alors effectivement que s’est-il passé depuis, quelle accélération, de quel ordre? Politique étrangère,politique économique. Il y a maintenant environ 25 ans, un siècle pour toute une génération. Mais osons revenir sur l’évolution de nos sociétés guidées allègrement par nos politiques au gouvernail, notre évolution, sans cette introspection nous n’aurons aucune chance de trouver la solution.

  2. J’ai honte que nos pauvres gamins aient pu se faire embrigader et retourner comme des crêpes par quelques voyages au proche-orient et quelques paroles islamistes.

    Ce soir je vois dans ces gamins manipulables des jeunes cons qui ont échangé leur vie de petits délinquants contre une promesse de gloire. Pauvres et lamentables petits cons ignorants des enjeux pour lesquels vous donnez votre vie, vous me faîtes pitié et honte. Vous étiez des hommes pourtant, pas des monstres.

    J’ai honte et pitié parce que vous êtes mes enfants. Honte de ne pas vous avoir appris à lire, pitié pour votre mort inutile, votre jeunesse sacrifiée pour le partage du gâteau de la drogue et du pétrole, honte pour ces vieilles barbes qui sacrifient les jeunes comme vous pour s’accaparer les biens, pitié pour les orphelins que vous laissez derrière vous errants à jamais, pitié pour vos pères et vos mères et pour tous ceux qui vont ont aidé. Pitié pour tous ceux qui vous aiment et pour ceux qu’ils vous restaient à aimer. Honte à ceux qui ne vous ont pas appris à lire et honte à ceux qui vous ont appris à ne pas lire.
    Vous étiez mes frères, mes contemporains, mes voisins. Vous êtes morts sans savoir pourquoi et pour qui. Les gens sont descendus spontanément dans la rue le 11 pour la fraternité. Si tu es mon frère je ne peux pas t’offenser avec une blague. Tu ne peux pas me tuer parce que je me moque de toi. Tu as le droit le penser que le blasphème devrait être réprimé. Il ne l’est pas en France.
    Tu penses que les juifs sont la cause de tous les malheurs; alors tu es juif aussi.
    Tu as le droit d’être islamiste.
    En France nous n’avons pas tous comme ancêtres les gaulois. Nous ne sommes pas tous pour la rigolade, salubre ou insalubre. Notre vie collective est organisée par des lois que nous votons, pas par le conseil des ulémas; bref si on a envie de se teindre la barbe en vert ou en bleu on est pas emmerdé comme dans les pays musulmans ou la seule couleur autorisée est le henné. Les femmes sont libres. La loi ne dépend pas de Dieu mais des hommes. Nous en sommes fiers et nous avons des armes et une police pour défendre ces droits que nous avons librement établis.
    Aurais-je moins que toi le sens du sacré, tu ne ferais pas reculer mes lumières.

  3. En réponse à
    Cèdre
    16 janvier 2015 à 12:18
    billet de Pascal

    La foule est l’expression d’une pensée paresseuse, c’est vrai, mais pourquoi d’une pensée qui se contente vite de ce que les média offrent à penser?
    Il me semble que les média courent derrière le sens à donner à cette manifestation, les politiques aussi, comme si ils cherchaient le vent.
    Comme le fait remarquer Paul, notre corps agit et notre conscience analyse après. Et les interprétations suivent et offrent à penser.
    Par exemple que se passe-t-il le 11: bouleversés, nous savons qu’il y aura un rassemblement et nous y allons. Nous trouvons l’endroit. Il faut qu’on y aille. Nous sommes en deuil. Notre pensée paresseuse se construit sur le chemin que nous faisons ce jour-là: la France c’est la liberté d’expression. Nous brandissons des stylos. Nous faisons le chemin paresseux de notre pensée. C’est dimanche, nous sommes dans la rue et nous réfléchissons avec nos pieds.
    Descendant pour la liberté, j’ai rencontré une fraternité silencieuse, vivante, ou au moins un esprit de fraternité, accueillante, tolérante. Comme tu le dis je marchais seul, ensemble. J’écoutais mes pieds. C’était très serein. Il n’y avait aucune peur, aucune illusion. Aucun slogan. Aucune revendication. Le bruit de nos pas, des applaudissements très étranges auxquels on se laisse aller, les petites conversations, les blagues et la solitude ensemble.
    Je me suis laissé conduire par cette pensée paresseuse que tu redoutes jusqu’à cette idée de fraternité parce que c’est là où mon corps m’a mené. Je ne redoute la pensée paresseuse.

  4. Mais enfin, quand même, je suis la seule à voir que l’équipe de Charlie Hebdo est complètement déglinguée, sidérée par l’effroi et le chagrin, hors raison ? Pouvions-nous éliminer a priori, après ce qu’ils ont vécu et dans l’état où ils sont, tout esprit de vengeance déguisé en laïcité à tout prix , en valeur ? Pouvions-nous anticiper après ce carnage que ces hommes et ces femmes ne pouvaient faire machine arrière sans se déjuger et se trouver face à une culpabilité insoutenable ?

    Aucun représentant de l’État n’a réalisé que confier les clefs de la liberté d’expression i.e. la raison à des personnes dans l’impossibilité physique, psychologique, intellectuelle d’en faire preuve et qui plus emprisonnées dans une unie-forme « Charlie » est était tout simplement irresponsable ?

    Irresponsabilité revendiquée en bandeau, i.e. victime/coupable donc radical, donc dans la croyance, donc dans la foi, donc dans la passion.

    Répondre à la passion avec la passion de la raison était répondre à la terreur en déclenchant la fureur.

    J’ai lu
    A lutter avec les mêmes armes que ton ennemi, tu deviendras comme lui.
    Nietzsche
    Je n’ai pas d’ennemi. Des opposants oui, mais pas d’ennemis.

    La parole, les écrits, tout est permis; liberté de rire de tout.
    Blesser autrui moralement est impossible.
    C’est la personne elle-même qui se blesse avec les propos d’autrui.

    Et non ! En public, une offense personnalisée liée aux origines etc …. est un délit.

  5. On a l »impression étrange à présent que celui qui ne se sent pas Charlie, expression qui me semble niaise, est mal perçu. Faut-il à tout prix « être Charlie » ? Là est la question. Pour ma part, je ne vois pas vraiment ce que ces caricatures apportent au débat. Ne vaudrait-il pas mieux s’acharner à dire et à redire qu’il est invivable à long terme que 2% de la population se soient appropriés les 85% de la richesse mondiale et qu’il est bien difficile d’envisager un futur viable dans une telle situation ?

  6. Ébahi de constater que le fanatisme est associé à la religion.

    C’est une insulte de plus à mes yeux à tous les pratiquants.

    Il y a confusion à mon avis entre les notions de suprématie, universalité, et religion. En rien une pratique religieuse induit un comportement fanatique. Le monothéisme, le rationalisme (l’homme transformé en démiurge) sont générateurs de fanatisme. Les goulags staliniens, les skinheads n’ont rien à voir avec une pratique religieuse, quelle qu’elle soit: c’est l’exacerbation d’une « vue de l’esprit ». Et Charlie Hebdo, Le Monde, en plaçant au dessus de tout la liberté d’expression (qui me paraît en réalité qu’un rituel du démiurge) sont tout aussi dangereux.
    Et à la différence du fanatisme rationnel, qui porte pour sacré la vie, le fanatisme monothéiste place la vie entre les mains de l’idée divine. Le combat semble perdu d’avance, et on pourrait vite se retourner vers le judéo-chrétien. Le rationalisme pourrait donc vivre ses derniers moments d’existence.
    Une fois de plus, je plaide pour l’art et un retour au polythéisme ou bouddhisme, taoïsme, bref, toute religion qui laisse place à la tolérance.

    1. « Une fois de plus, je plaide pour l’art et un retour au polythéisme ou bouddhisme, taoïsme, bref, toute religion qui laisse place à la tolérance. »

      Plutôt que religion, je voulais dire croyance.

  7. Puisque de toutes parts on nous somme d’être Charlie, pour ma part je choisirai la tendance Chaplin. Il s’est toujours moqué des puissants, jamais des pauvres. » Le dictateur » c’est tout de même autre chose que les caricatures de Mahomet !

      1. Chaplin fut accusé de sympathies communistes et les enquêtes du FBI et du Congrès lui firent perdre son visa, autrement dit l’expulsa. Il choisit de s’établir en Suisse en 1952. Déjà la liberté d’expression démocratique sans doute …

  8. Réaction d’amis FB musulmans au Liban, publiant une photo de la manif Charlie à République, avec un manifestant déguisé en croisé:
    Je lui expliquais qu’il ne s’agissait pas de croisade ou autre réaction religieuse contre l’Islam, mais du droit à être athé, de la liberté d’expression, de la défense de la laïcité, etc etc…. Il m’a été répondu que LA FRANCE N’AIME PAS LES MUSULMANS. Venant d’un pays le Liban, où la France avait une grande aura, j’ai pu mesurer l’impact de mesures telles que l’interdiction du voile, et les caricatures, sur les esprits : Nous voilà ennemis d’une religion ! Quel gachis.

  9. Basta, Charlie

    T’as entendu, Charlie, les nouvelles du Niger et d’ailleurs ?

    Je vais pas démolir tes caricatures du prophète Mahomet, des plus vieilles à la plus récente. C’est toi que je vais démolir, Charlie,

    T’as toujours pas compris, Charlie, que personne, dans aucun domaine, n’a jamais la pleine maîtrise des conséquences et de la signification de ses actes, comme nous l’a appris Sophocle. D’autant plus qu’à l’ère et l’aire d’Internet, le battement d’ailes d’un papillon, ici, peut se transformer, là-bas, en tempête, et nous revenir, ici, en ouragan,

    Quelle conclusion en tires-tu, Charlie ? « J’y peux rien ! Tant pis ! » ? Ou « Je m ‘en lave les mains !» ? T’as pas idée qu’il faudrait plutôt redoubler de responsabilité, de lucidité, d’attention … ? Mais t’es irresponsable, Charlie, et tu le revendiques sans vergogne,

    Arrête de te dédouaner de ta responsabilité, Charlie, en arguant que tu ne fais que de l’ « humour potache », dont tu ne connais même pas la définition : « L’humour potache est un humour moqueur (Oui, Charlie!) portant peu à conséquence (Ah oui, Charlie ?), qui n’offense pas autrui (Ah oui, Charlie ?), et qui n’est pas basé sur un mensonge (Ah oui, Charlie ?). Le mot potache fait partie du jargon scolaire et fait référence au collégien ou au lycéen (Oui, Charlie!) » (lu sur Internet),

    Adolescent (collégien ou lycéen)? Oui, Charlie, t’es pas sorti de ce « (…) stupide âge lyrique où l’on est à ses propres yeux une trop grande énigme pour pouvoir s’intéresser aux énigmes qui sont en dehors de soi (…) » (Kundera). Stupide (ou bête, c’est pareil !) ? Oui, Charlie, tu l’es et tu le revendiques, aussi, sans vergogne. Médite bien cette phrase de Sören Kierkegaard “Les gens exigent la liberté d’expression pour compenser la liberté de pensée qu’ils préfèrent éviter.” Tes caricatures du prophète Mahomet transpirent l’absence de pensée, forme supérieure de la bêtise humaine,

    Il serait grand temps, Charlie, que tu poses tes crayons sur ta table et que tu réfléchisses sérieusement aux tenants et aux aboutissants de ton métier. Peut – être que tu en arriveras à conclure que, à la seule exception de la liberté de pensée (qui doit être sans aucun tabou !), il n’y a aucune liberté sans limites et que celles-ci, à défaut d’être imposées par la Loi, doivent l’être par soi-même : cela s’appelle l’ « auto-limitation » (Castoriadis) ; cela s’appelle aussi la prise en considération de la « common decency » (Orwell et Michéa) des gens ordinaires pour qui « il y a des choses qui ne se font pas »,

    Mais je crains fort, Charlie, que tu n’entameras pas cette réflexion au vu du soutien, presque inconditionnel et unanime, que t’a reçu de toute part, et qui ne peut que te conforter dans tes turpitudes. Si c’était vraiment le cas, saborde-toi, Charlie, et consacre le magot que t’as récolté au financement de la reconstruction du centre culturel français et des églises incendiées au Niger et au dédommagement des victimes chrétiennes des émeutiers.

  10. « Bouleversée, je vous écris sous le coup de l’indignation », commence la lettre de la jeune femme.

    « Le 19 novembre 2014, le gouvernement espagnol a approuvé un projet de loi dont le but est d’en finir avec les manifestations et les contestations au régime actuel. La méthode est classique : instaurer le silence grâce à la répression. »

    L’Espagne, un pays qui serait selon elle tombé dans une crise sans précédent. Elle prend pour exemples l’affaiblissement du réseau de protection social, la privatisation des théâtres, les tentatives de privatisation des hôpitaux, les licenciements innombrables, les familles chassées de leur domicile, l’éducation civique suspendue dans les écoles et la réforme du droit à l’avortement.

    Des amendes entre 100 et 600 000 euros

    Mais ce qui semble ébranler d’autant plus Astrid Menasanch Tobieson c’est la proposition de loi sur la « Sécurité citoyenne ». Une proposition contenant 55 articles punissant les manifestants d’amendes allant de 100 à 600 0000 euros. Ainsi, cette loi sanctionnera toutes manifestations non-déclarées en rue et sur les réseaux sociaux: « se rassembler en tant que groupe sur Internet, autour d’une opinion, sera sanctionné de 30 000 euros. »

    Ce n’est pas tout, déshonorer le drapeau espagnol, utiliser des pancartes critiquant la nation espagnol, réaliser un dessin satirique prenant pour sujet un politique, filmer ou photographier un policier en service, sera formellement interdit et accompagné d’une amende de 30 000 euros. Et la liste n’est pas exhaustive.

    « Cette loi néofasciste qui va être votée n’est pas sans lien avec la montée des fascismes en Europe. Cela nous concerne tous. »

    Elle termine en s’adressant à tous les journalistes: Je vous demande sincèrement de briser le silence vis-à-vis du régime qui est en train de s’imposer en Espagne.Je vous demande de commencer à informer. Je vous demande de soutenir la liberté d’expression avec vos articles et vos apports au débat, je vous demande d’y apporter des analyses rigoureuses et profondes. »

    http://www.rtbf.be/info/societe/detail_espagne-totalitaire-la-lettre-qui-brise-le-silence?id=8786648

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