Thomas Piketty, Frédéric Lordon et Guy Sorman à Ce soir (ou jamais !), le 17 avril 2015, par Cédric Chevalier

Billet invité à propos de Ce soir (ou jamais !), le 17 avril 2015.

Il y aurait mille choses à dire. Florilège :

–          Dans le style, le ton verbal et l’attitude corporelle, nous avons :
un Guy Sorman souriant, presque béat en sympathique grand-père « Tout n’est pas si terrible », avec une voix mielleuse, en dépense d’énergie minimale ;
un Piketty calme mais déterminé, vainement en recherche de consensus vis-à-vis de Lordon « nous ne sommes pas ennemis », à la voix et à l’attitude urbaine, diplomate, en dépense d’énergie maîtrisée ;
un Lordon survolté sous une façade contenue, toute sa force intellectuelle et sa révolte de philosophe prêtes à faire craquer sa chemise, à la voix éraillée et à l’attitude déchirée, tranchante, sans concession, probablement en dépense d’énergie maximale.

–          Chacun a une ambition différente, un projet d’ampleur nettement différenciée :
Sorman accepte et approuve le système tel qu’il est, n’est pas porté par caractère à la critique radicale, mais admet les errements et souhaite qu’ils soient corrigés (aménagements du capitalisme – utilise les bataillons existants et accepte le champ de bataille et les forces en présence) ;
Piketty critique le système en lui-même et propose des modifications fondamentales concrètes qui pourraient modifier la nature de ses effets (transformation du capitalisme – veut de nouveaux bataillons sur le champ de bataille) ;
Lordon s’attaque aux racines philosophiques, anthropologiques du capitalisme pour le mettre à nu et le dépasser complètement (abandon et remplacement du capitalisme – veut déplacer le champ de bataille).

–          Chacun brille à sa manière :
Sorman, malgré son air béat, marque des points réels contre Lordon avec un discours plus rond, et plus acceptable par le sens commun, mais surtout parce qu’il démontre l’inanité a priori d’une critique aussi monolithique que celle de Lordon, notamment en rappelant que le MEDEF n’est pas équivalent au monde de l’entreprise. Il dit en gros : vous nous faites peur et vous en devenez caricaturaux. Il sait refuser le piège manifeste de l’enfermement dans le rôle du « bourgeois de droite de service » face à deux poids lourds de la gauche assumée.
Piketty, sans aller aux racines du capitalisme dans son discours, s’attache à ses conséquences et propose des mesures concrètes qui s’adossent au système actuel pour le contaminer et le transformer en profondeur. Il est plus proche de la vitesse d’accroche de l’embrayage sociétal. Il est audible et parle au sentiment général de la gauche.
Lordon est sans concession, puriste, le plus radical, en vrai philosophe. Il n’admet que la Vérité et a son propre langage issu d’années de lectures et de réflexion (il bafouille « affect » puis remplace par « sentiment », car il fonde toute son analyse personnelle sur le système de Spinoza). Il est donc bien plus inaudible, parlant une langue nouvelle qui crée un futur qui n’existe pas encore et auxquels les gens ont du mal à se raccrocher (comme Spinoza dans son Ethique d’ailleurs). On en a pour preuve qu’il est systématiquement en désaccord sur les termes employés par les autres débatteurs. Il a l’ambition de changer le cadre même du débat. Malheureusement dans cette tâche, à la télévision, le philosophe est frustré du temps pour poser son système (« dans ce que vous avez dit, il y a tellement de choses… »).

–          Politiquement :
Sorman fait manifestement partie de ces hommes du centre-droit ouverts à la critique du capitalisme, c’est un allié potentiel des deux autres débatteurs, même s’ils le pourfendent. Pour peu qu’ils acceptent des compromis qui soient acceptables à ce centre-droit, ils pourraient engranger des soutiens inespérés. Mais jamais ils ne seront d’accord sur la lecture sous-jacente du Réel (épistémologies par trop différentes).
Piketty est selon moi le plus efficace. Sans entrer dans la philosophie, sans révéler son système éthique et philosophique sous-jacent, il propose déjà des pistes de transformation en démontrant les failles du système. Malgré la charge qu’il subit de Lordon, il l’admire et adhère majoritairement à ses analyses profondes.
Lordon court le risque de se fâcher avec ses alliés objectifs et potentiels, ou pire, de les décrédibiliser. Philosophe sans concession, il pourfend Piketty pour ses moindres zones d’ombres, incohérences, superficialités réelles ou supposées. En recherche de Vérité, il reste cantonné dans une analyse très radicale et rationnelle dans la recherche des causes ultimes, qui passe cependant trop vite sur les affects (pourtant il connaît Spinoza) de la population actuelle, qui pour partie par exemple, « aime bien l’idéal européen ». Bref, il préfigure un monde qui n’existe pas encore, il a sans doute le plus raison sur le fond, mais il court le risque de paraître péremptoire et binaire à force de radicalité, et de perdre son pouvoir d’influence sur le Réel et les vrais gens, tels qu’ils sont aujourd’hui.

–          La question de la « nature » est transversale à tout le débat. Lordon pose que Piketty, en utilisant le langage du capitalisme et ses catégories, le conforte indûment (le « naturalise ») et manque du coup l’essentiel de la critique. Piketty réfute ce procès d’intention et estime que rien n’est « naturel » dans le capitalisme. J’en ressors avec une question : c’est quoi « naturel » pour ces débatteurs ? Et un désaccord personnel : il y a bien derrière le capitalisme un instinct colonisateur et un instinct de domination de l’espèce (intra-espèce et extra-espèce) dont on peut poser légitimement la « naturalité », avec à l’appui des archives historiques édifiantes depuis la naissance de l’espèce. Je sais que la sociologie et la philosophie (française) ont détesté l’évocation de bases « naturelles » aux structures sociétales et aux individus, par une sorte de refus du déterminisme. Les Anglo-saxons assument beaucoup mieux l’interaction entre les lois de l’évolution, la biologie, et les phénomènes sociaux et individuels.

Sur le fond, en conclusion :
Personne n’évoque deux faits majeurs en lien avec les thèmes du débat :
–          crise environnementale globale ;
–          automatisation et robotisation et destruction technologique de l’emploi humain ;

Le téléspectateur moyen ne retiendra malheureusement pas grand-chose de mobilisable de la part de Lordon. Il reste cependant indispensable aux intellectuels pour formuler d’autres possibles. Moi qui suis un peu philosophe amateur, j’ai été impressionné par la puissance de sa pensée.
On ne retiendra rien de Sorman qui n’a pas d’ambition transformatrice concrète.

On retiendra donc seulement de Piketty des propositions concrètes et directement mobilisables : l’idée d’avancer vers une fiscalité européenne, une démocratisation des structures de l’entreprise et une remise en question des traités européens via une coalition de pays menée par la France, contre l’Allemagne et ses dogmes économiques.

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