Qui est irresponsable ?, par Serge Boucher

Billet invité.

La Floride et l’Espagne ont beaucoup de points communs : deux péninsules atlantiques au climat doux, appréciées comme lieux de vilégiature par leurs voisins respectifs, où l’on parle en partie la même langue, et — ce qui nous intéresse ici — ayant tous deux souffert récemment de l’éclatement d’une immense bulle immobilière. Depuis, alors que la crise espagnole a failli désintégrer la zone Euro, ce qui peut encore arriver, et que le taux de chômage des jeunes y est toujours proche de 50%, la Floride se porte elle plutôt bien, et son taux de chômage est même inférieur à la moyenne nationale. Pourquoi cette différence d’évolution ?

Premièrement, parce que la Floride fait partie d’une union fiscale, pas seulement monétaire. Les pensions, les indemnités de chômage, l’assurance publique santé, et l’impôt sur le revenu sont payés et perçus par le gouvernement fédéral, pas par la Floride. Cela signifie que quand des floridiens perdent leur emploi, l’impact sur les finances publiques est relativement faible : non seulement le gouvernement fédéral encaisse une bonne partie du choc, mais il déclenche de façon purement automatique ce qu’on appellerait en Europe un programme d’assistance. Les pertes d’emplois entraînent une diminution des flux d’impôts des Floridiens vers le fédéral, et une augmentation des flux du fédéral vers les Floridiens.

Même avec les indemnités de chômage américaines relativement faibles, l’effet est colossal. Selon une estimation de Paul Krugman, cette assistance « automatique » vaudrait 4% de PIB. Au plus fort de la crise, le déficit public espagnol a atteint 11% du PIB. Si des transferts automatiques avaient contenu ce déficit en-dessous de 7%, l’Espagne aurait dû faire face à une situation fâcheuse, mais pas du tout à une crise institutionnelle comme cela a été le cas.

De plus, les jeunes chômeurs Floridiens ne restent pas longtemps en Floride. Ils migrent là où il y a de l’emploi, par exemple au Dakota du Nord, qui connait un boom pétrolier et cherche des travailleurs. Passer d’un climat tropical à des hivers à -20˚ expose certainement les individus concernés à quelques épisodes traumatiques, mais d’un point de vue économique, c’est un énorme bonus à la fois pour la Floride et pour le Dakota du Nord. Dans le même temps, des retraités américains affluent vers la Floride, attirés par des logements soudainement très abordables, et y dépensent leurs retraites payées par le fédéral, dopant ainsi l’économie floridienne et les caisses de son gouvernement.

Ces processus d’équilibrage automatique n’ont pas cours dans l’union européenne. Non seulement l’Espagne doit assumer seule les indemnités de chômage de ses citoyens sans emploi, mais approximativement aucun ne quitte le pays pour aller travailler dans le bassin de la Ruhr. Les traités européens leur donnent le droit de le faire, mais des barrières culturelles et linguistiques rebutent l’immense majorité d’entre eux. Pire : les rares européens aussi mobiles que leurs homologues américains sont des cadres et techniciens polyglottes très qualifiés, à savoir ceux-là même qui sont les moins susceptibles de perdre leur emploi durant une récession.

D’autres phénomènes interviennent, mais cette courte présentation suffit à comprendre pourquoi une monnaie unique pose des problèmes structurels en Europe mais pas aux États-Unis. Mais dans ce cas, pourquoi donc a-t-on adopté l’Euro ?

Une théorie cynique prétend que le seul but de l’Euro a toujours été d’engendrer une situation de crise permanente, forçant les peuples européens à accepter des salaires toujours plus bas imposés par des politiques soumises aux multinationales. Si je dois admettre que la réalité de l’évolution du pouvoir d’achat depuis l’introduction de l’Euro ne permet pas de rejeter cette hypothèse, je reste un partisan du rasoir d’Hanlon : «Ne jamais attribuer à la malveillance ce que la stupidité suffit à expliquer.»

L’Euro est une étape indispensable de n’importe quel scénario menant à la création d’une nation européenne unie et solidaire, projet souvent appelé «États-Unis d’Europe», remontant au moins au XIXème siècle, et soutenu par de nombreux intellectuels peu suspects de vouloir asservir les peuples, de Victor Hugo à Léon Trotsky en passant par Mikhail Bakunin. Il me semble probable que les architectes de la construction européenne soient coupables non de trahison, mais seulement d’avoir commis l’erreur fort regrettable de placer la charrue monétaire avant les boeufs politiques et fiscaux.

Cette interprétation de l’histoire de la construction européenne, que certains jugeront généreuse, n’empêche aucunement de poser un regard extrêmement critique sur les actions récentes de nos dirigeants. Car si, jusqu’à la crise, on pouvait raisonnablement considérer que l’union monétaire était un bon moyen de renforcer les liens entre les peuples européens, en vue d’une intégration fiscale et politique à venir, il est évident depuis au moins 2010 que la structure actuelle de l’union monétaire est bancale, et qu’à moins de la réformer très rapidement, elle est condamnée à devenir un obstacle à la construction européenne et à la prospérité de ses habitants.

Cette réforme ne peut reposer uniquement sur des institutions technocratiques, telles que le Mécanisme Européen de Stabilisation Financière. Le plus grand obstacle est politique : une union monétaire ne peut fonctionner entre pays démocratiques que si les peuples concernés se sentent porteurs d’une destinée commune, et sont solidaires entre eux.

La première priorité des dirigeants européens doit être, et aurait dû être depuis bien avant 2010, de convaincre leurs constituants du bien-fondé de cette solidarité sur le continent, ou au strict minimum, au sein de l’eurozone. Car tant que la mobilité entre les travailleurs européens reste faible, ce qui est inévitable à moyen terme rien que pour des raisons linguistiques, le projet européen a absolumment besoin de solidarité continentale, et que tous les européens soient prêts à aider financièrement les habitants de pays de l’union souffrant de chocs asymétriques — particulièrement la Grèce, mais c’est également vrai pour l’Espagne, le Portugal, et même la Finlande.

Ceci ne recquiert pas nécessairement que l’habitant lambda de Neder-Over-Heembeek soit épris d’amour fraternel pour tous les employés de la marine marchande grecque. La crise grecque actuelle, et la crise de l’Euro en général, causent de tels remous dans les marchés financiers et une telle incertitude politique et économique qu’il est extrêmement probable qu’une plus grande générosité des créditeurs de la Grèce serait bénéfique pour tout le monde, y compris les allemands. Si les responsables politiques sont d’honnêtes partisans de la construction européenne, il en va de leur responsabilité de proposer des mécanismes concrets pour favoriser cette prospérité commune, et de convaincre leurs constituants quand leur état doit mettre la main au porte-feuille.

Il est indéniable que l’opinion publique européenne ne penche pas aujourd’hui dans cette direction. La plupart des commentateurs « à gauche de la gauche » ont salué le recours de Tsipras au referendum… Mais comment auraient-ils réagi si Angela Merkel avait proposé un referendum en Allemagne sur un allègement de la dette Grecque ? Qui peut douter que les allemands se seraient prononcés contre ? Et n’y-a-t-il pas une certaine hypocrisie à admirer l’élan démocratique du gouvernement grec tout en demandant à la chancelière de faire des concessions contre l’avis de son peuple ?

L’opinion publique est en évolution constante. Si depuis 2010 les responsables politiques européens s’étaient employés à convaincre leurs constituants que leur prospérité était mieux servie par la solidarité que par l’intransigeance fiscale, le débat sur la Grèce, et bientôt sur le Portugal et l’Espagne, serait totalement différent.

Mais qu’ont donc fait nos élus et haut-fonctionnaires depuis le début de la crise de l’Euro, pour rendre l’union monétaire viable et construire le consensus politique solidaire sans lequel elle ne peut fonctionner ?

En résumé :

  • Confrontés à un gouvernement grec ayant durant des années emprunté de façon déraisonnée à des banques principalement françaises et allemandes, mettant le gouvernement comme les banques dans une situation périlleuse, ils ont choisi de sauver leurs banques tout en prétendant aider généreusement le peuple grec. Après les sauvetages de 2008 et 2009, leurs populations étaient hostiles à toute aide financière accordée aux banques, et c’était donc politiquement avantageux de présenter le programme comme une aide aux grecs, même si les grecs n’ont jamais vu la couleur de cet argent, destiné en pratique à sauver les banques européennes de leurs excentricités.
  • En contrepartie de cette fausse aide, les institutions européennes ont proposé à la Grèce un plan d’austérité justifié d’un côté par des arguments idéologiques farfelus (à la BCE), de l’autre par des modèles erronés (au FMI, qui, soyons juste, a reconnu cette erreur en 2012). Ce plan, présenté comme du simple bon sens, conçu par de sages experts prenant la main d’un gouvernement irresponsable, s’est révélé totalement désastreux, particulièrement comparé à ses propres prédictions, augmentant la charge de la dette grecque tout en détruisant l’économie du pays.
  • Alors que ce plan échouait lamentablement à épancher les dettes grecques, il a été plusieurs fois reconduit, ses échecs étant toujours justifiés par un manque de volonté et de sérieux des gouvernements grecs successifs, incapables de lutter contre la fraude fiscale ou de réformer correctement. S’il est vrai que les grecs n’ont pas été irréprochables au début, cet argument est devenu totalement absurde en 2014, quand le gouvernement a pour la première fois dégagé un excédent primaire. Il est plus qu’un peu ridicule de blâmer la faible performance économique d’un pays sur la fraude fiscale quand son gouvernement collecte plus d’argent qu’il n’en dépense — ce qui en fait objectivement un des pays les plus fiscalement « responsables » de l’eurozone.
  • Après que la Grèce ait accompli grosso-modo tout ce qu’on lui demandait, à savoir retourner à la croissance, et équilibrer ses dépenses publiques (ce que, encore une fois, aucun autre pays ne fait, certainement pas les créditeurs de la Grèce), et que le constat d’un endettement toujours ingérable rendait évidente la conclusion que la rigueur fiscale du gouvernement grec n’était pas le problème, les électeurs grecs ont finalement dit non à cette politique.
  • Ceci a mené directement à des élections anticipées, et à l’arrivée au pouvoir d’un premier ministre qui pour la première fois depuis le début de la crise avait pour mission de promouvoir une autre politique de redressement économique. Au début de son mandat, ses propositions se limitaient à demander un remboursement plus lent de la dette et une flexibilité sur les coupes de dépense et les augmentations d’impôt, tout en conservant un excédent primaire. Ces demandes parfaitement raisonnables ont conduit après cinq mois de « négociations » au plus important défaut de payement d’un pays au fond monétaire international.

Jamais les dirigeants responsables du catastrophique premier plan de sauvetage n’ont admis leurs torts — le rapport technique du FMI de 2012 ayant eu très peu de publicité. À aucun moment, en quatre ans, les chefs-d’états européens n’ont même tenté de formuler le problème autrement qu’autour de l' »irresponsabilité » des grecs. Pas une fois, l’un d’eux n’a saisi l’opportunité d’identifier les problèmes structurels ayant mené à la crise, et la nécessité de réformer pour éviter des crises similaires dans d’autres pays. Lequel a jamais appelé à l’union entre les peuples, à tous se serrer les coudes, à prendre la meilleure décision pour le continent tout entier, plutôt que pour son seul pays ?

Le constat est sans appel : le soutien pour l’intégration économique est minoritaire dans presque tous les pays d’Europe, et la majorité des Allemands veulent voir la Grèce quitter la zone Euro. Le peuple allemand ne s’oppose même plus qu’au soutien de l’économie grecque, mais contre la participation même des grecs au projet européen.

Siriza n’est pas irréprochable dans cette histoire : la rhétorique combative de certains de ses membres contre l’allemagne n’a certainement pas aidé. Mais Siriza n’est au pouvoir que depuis quelques mois. La crise grecque a commencé en 2010, et la crise financière en 2007. Huit années durant lesquelles il fallait être réaliste sur nos problèmes, et courageux sur les solutions. Huit années pour expliquer que nous faisons face à des dangers que l’on ne peut vaincre qu’ensemble : les dettes publiques, les inégalités, la pauvreté, l’environnement. Huit années pour convaincre que nos institutions ne sont pas viables sans solidarité entre les nations, sans volonté de destin commun.

Huit années gâchées par nos dirigeants, trop contents de désigner des coupables — les Grecs, les Espagnols, les Italiens — plutôt que de construire un projet commun. Si la Grèce sort de l’Euro, et est suivie par l’Espagne, puis d’autres jusqu’à la désagrégation complète de l’Union Europénne, ce sera à cause de cette rhétorique-là.

En attendant, ce sont les coupables de cette erreur stratégique monumentale qui se permettent de traiter Alexis Tsipras d’irresponsable.

O

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