LE TEMPS QU’IL FAIT LE 7 AOÛT 2015 – (retranscription)

Retranscription de Le temps qu’il fait le 7 août 2015. Merci à Olivier Brouwer !

Bonjour, nous sommes le vendredi 7 août 2015. Et sur le blog, et dans les vidéos que je fais, on parle, ces semaines récentes, on parle un peu moins de la Grèce qu’on ne l’a fait ces mois derniers. C’est parce qu’il y a une activité plus lente : il y a des négociations.

Et, vous l’avez vu sans doute, moi je n’ai pas voulu jeter la pierre à Alexis Tsipras lors des événements les plus récents, bien qu’il ait fait quelque chose qu’à mon avis il ne faudrait jamais faire, surtout si on est en position, je dirais, de représenter, de symboliser un petit peu un peuple entier : c’est d’accepter que ce peuple soit humilié. Qu’il soit humilié, non pas par des gens de bonne foi, mais par ceux que j’appelle les représentants, les prêtres d’une religion féroce. Vous le savez, moi j’appelle cette idéologie qui est représentée par la Troïka, moi je l’appelle un fascisme en col blanc. Ce n’est pas, techniquement parlant, exactement un fascisme, mais c’est une idéologie d’extrême-droite de recréer une aristocratie fondée sur l’argent. C’est un néo-féodalisme, comme disent certains de leur côté ; c’est un projet. Et c’est un projet qui a été mis en branle de manière absolument systématique. Je vous ai cité (c’était hier si j’ai bon souvenir) un passage d’Alain Supiot qui soulignait en particulier le coup, le coup intellectuel qui a été fait par la création d’un pseudo prix Nobel, prix Nobel d’économie, et qui a été distribué – et qui continue d’être distribué (avec quelques exceptions par-ci par-là) – entre les membres d’une coterie, d’une clique qui est une clique d’ordre politique. Ce ne sont pas des gens qui sont les représentants d’un domaine du savoir. Il y a une science économique qui est une moquerie (comme on dit en anglais), qui est une parodie (voilà comment on devrait dire en français !), qui est une parodie de savoir scientifique. Evidemment, il ne faut pas tout jeter à l’intérieur de cela, mais toute la construction est une construction idéologique qui vise à nous imposer un régime politique particulier, et ce régime politique est en train de triompher.

Alors, que faut-il faire pour abattre ce régime ? Malheureusement, il a opéré un tel quadrillage, je dirais, des esprits et de l’espace, via une surveillance généralisée – il y a un rapport, évidemment, entre cette surveillance généralisée et cette idéologie féroce, ce n’est pas par hasard que tout ça vient ensemble. C’est, d’une certaine manière, c’est la création de ce qu’Orwell avait bien vu dans son roman : « 1984 ».

Alors, qu’est-ce qu’on peut faire ? La question, je dirais, est d’une manière un peu banale, simplifiée. Simplifiée par le fait que ce système ne marche pas du tout. Vous le savez, les fascismes, les régimes autoritaires ne marchent pas : ils s’écroulent, au bout d’un moment, d’eux-mêmes. Parfois, ça prend longtemps. Parfois, ça prend des millions de morts et c’est pour ça qu’il ne faudrait peut-être pas nécessairement attendre. Mais ici, la critique, la critique de l’ultralibéralisme, elle est dans les faits. Il est dans les faits que ce système ne marche pas : c’est un système qui ne conduit qu’à son propre délabrement. Parfois je m’en moque de manière un petit peu… je dirais sur le mode de l’ironie, en disant que c’est une idéologie qui n’est disposée à envisager l’extinction de l’espèce que sur un plan purement commercial, c’est-à-dire, voilà, c’est-à-dire : si sauver l’espèce peut rapporter de l’argent, ils le feront, sinon, ils la laisseront s’écrouler.

Alors, si nous, les autres, si nous les autres, nous voulons un autre type de vie, eh bien, il faut qu’on s’en occupe et pas simplement être là en spectateurs passifs. Ceci dit, j’ai cité ce passage d’Elisée Reclus, l’autre jour, à propos de la nuit du 4 août, de l’anniversaire de la nuit du 4 août : c’est de dire que si on veut mettre autre chose à la place, comme il l’a dit, ça doit être d’abord dans les cœurs et dans les têtes, dans les têtes et dans les cœurs, et qu’il ne faut pas laisser la solution du problème – je ne sais plus exactement l’expression qu’il emploie : [qu’il (ne) s’imagine point résoudre la moindre question par] le hasard des balles – au hasard des balles d’une révolution.

Alors, que faut-il faire ? Il faut réfléchir. C’est pour ça que voilà, aussi, j’ai terminé ma lecture d’un texte assez long qui est donc cette encyclique, cette encyclique du pape François Ier, qui s’appelle : « Laudato si’ ». On m’avait demandé de faire un petit texte sur le passage qui parle de la décroissance et je ferai ça, mais je ne peux pas m’empêcher de faire une réflexion beaucoup plus globale sur ce qui est dit à l’intérieur de cette encyclique.

Parce qu’il y a, bien entendu, bien entendu, dans les religions, et dans les gens qui s’expriment au nom des religions, il y a une autre manière de faire que la nôtre. Si on pense à la pensée politique, je dirais, voilà, depuis deux mille ans, et qu’on essaye d’envisager, par exemple, ce que veut dire un mot comme « fraternité », eh bien il y a deux approches possibles. Il y a l’approche d’Aristote, disant : « L’homme est un ‘zôon politikon’, c’est un être social par nature, c’est écrit dans ses gènes (il n’emploie pas l’expression « ses gènes », chez Aristote, mais c’est ça qu’il veut dire !), c’est inscrit dans la nature de ce qu’il est, c’est dans son essence d’être un animal social, et par conséquent, la fraternité, ce n’est pas quelque chose qui fait problème, c’est un donné. C’est un donné. Ce qu’il faut essayer, c’est de ne pas la cacher, de ne pas la masquer, de ne pas empêcher qu’elle puisse apparaître en surface. Et il y a l’autre approche, c’est l’approche en termes de contrat. Et l’approche en termes de contrat, vous la connaissez, on la trouve chez Hobbes, Thomas Hobbes, on la trouve chez Jean-Jacques Rousseau, c’est de dire, voilà : l’homme primitif, il vivait seul, il jouissait d’une liberté absolue, mais aussi d’une insécurité absolue, et un jour, les hommes se sont réunis en disant : « nous sommes prêts à renier, à perdre un petit peu de cette liberté que nous avons, sacrifier une partie de cette liberté que nous avons pour obtenir un peu plus de sécurité. » Et on fait un pacte, un contrat entre les hommes.

Et Supiot souligne dans son livre – qui est un livre excellent, vraiment, je vous le recommande, « La gouvernance par les nombres. Cours au Collège de France » (ça a été publié au mois d’avril ou au mois de mai) – il insiste sur la liaison entre cet ultralibéralisme et, en fait, la perspective en termes de contrats. Parce qu’une fois qu’on envisage les choses dans la perspective du contrat, eh bien, tout peut devenir un contrat, lié aux devoirs et aux libertés des uns et [des

] autres : vous voulez respirer de l’air propre, mais mon voisin a, lui, la liberté de polluer l’environnement, et donc, nous allons, par un contrat, nous mettre d’accord sur le fait qu’il va me donner un petit peu d’argent pour compenser le fait qu’il pollue mes poumons. Alors ça, ça conduit aux taxes carbone et des machins comme ça, c’est-à-dire en fait à prendre le problème, justement comme je le disais, dans cette perspective qui est grotesque ! C’est, évidemment, c’est Monsieur Ronald Coase qui a inventé ça, et bien entendu, il a reçu de ses petits copains un prix Nobel d’économie pour avoir dit de telles âneries : le fait qu’on peut négocier, que tout a un prix, qu’il n’y a plus de valeur. Les valeurs, ça n’existe plus, il n’y a plus que des prix, et [les] prix sont négociables, et notre liberté se limite au fait de négocier le prix.

Le prix : voilà. Quelqu’un veut m’assassiner. Eh bien, je peux lui dire : « Voilà, combien tu veux pour t’abstenir de le faire ? » Et, ma femme veut faire ceci, et je lui dis : « Et moi je ne suis pas d’accord, combien tu me paies pour le faire quand même ? » Voilà. Ça, ce n’est pas seulement du Ronald Coase, c’est aussi du Gary Becker, aussi prix Nobel, bien entendu, d’économie. Et comme ça, les parents peuvent négocier avec du fric, avec leurs enfants, et ainsi de suite, et de toute manière, tout ça est dans une perspective de maximisation du profit : épousez la femme qui vous rapportera le plus de fric, encouragez vos enfants à faire les carrières qui leur rapporteront le plus de fric, et ainsi de suite. Et malheureusement, c’est dans, voilà, c’est dans ce monde-là qu’on est.

Alors évidemment, le pape et nous, on est du même côté, mais le pape, qu’est-ce qu’il dit ? La fraternité ? Eh bien, le pape, c’est très simple ! [Il dit : ] « On a tous le même père, qui est Dieu, et par conséquent on est frères par nécessité, et donc le problème est réglé ! » Malheureusement, malheureusement, nous vivons dans des sociétés qui sont des sociétés séculières, temporelles, et où on essaye de donner des explications sans passer par le surnaturel. Parce que ce Dieu qui est au ciel, eh bien, c’est un personnage surnaturel.

Alors, on a là le choix entre Aristote et son homme social par nécessité ou bien la notion du contrat, mais on ne fait plus intervenir le fait qu’on est frères, comme ça, automatiquement, parce qu’on a tous le même père qui se trouve là au ciel. Alors, ça c’est la difficulté, je dirais, d’intégrer mes arguments à moi, pour sauver l’espèce humaine, pour faire quelque chose pour essayer d’empêcher – ou de retarder, en tout cas – son extinction, et un discours qui est un discours d’un autre type.

Vous verrez ce que je vais écrire sur la décroissance dans la perspective de l’encyclique, mais la difficulté que j’ai, évidemment, et que beaucoup d’autres auront, c’est la difficulté d’intégrer, d’intégrer ce qui est dit là dans un discours absolument général. Parce qu’il est question, dans un paragraphe, de décroissance, mais on ne nous pose pas la question de savoir quelle est la compatibilité de la décroissance avec le fait que nous sommes dans un système capitaliste – bon, une question que j’essaye quand même de résoudre dans mes bouquins. Pourquoi ? Eh bien parce que ce cadre n’existe pas. Ce cadre n’existe pas, où on analyse notre – je veux dire, dans l’encyclique – notre système politique [comme], d’une part, un système capitaliste du point de vue de la production et de la distribution de la richesse, mais aussi une économie de marché pour tout ce qui est de la distribution des produits, mais aussi un système libéral, voire, maintenant, ultra-libéral, c’est-à-dire qu’il a une attitude bien particulière sur le rapport, sur la relation entre l’individu et l’Etat, et vise une suppression de l’Etat, mais pas dans la perspective, je dirais, d’un Elisée Reclus, d’une perspective anarchiste, une perspective égalitaire des uns vis-à-vis des autres, mais dans une perspective d’éliminer l’Etat parce qu’il peut constituer un obstacle à la création, justement, d’un néo-féodalisme.

Encore que les événements des années 2008 à maintenant nous montrent que l’Etat semble avoir disparu entièrement, dans son rôle, justement, de nous protéger [contre] un néo-féodalisme.

Alors, vous avez vu, il y a un débat. J’aime bien ce débat sur l’avenir de l’hydro-électrique en France. Ça pourrait paraître un débat sur des questions, je dirais, tout à fait particulières, mais c’est un débat sur cela : c’est un débat sur le rôle de l’Etat. Est-ce que l’Etat peut encore nous défendre contre le néo-féodalisme, l’ultralibéralisme, l’anarcho-capitalisme comme il s’appelle aussi, le libertarianisme. Est-ce que l’Etat peut encore nous protéger contre ça ? Parce qu’il a l’air de jeter l’éponge, et en particulier dans des pays pas très éloignés d’ici.

Voilà, une réflexion d’un vendredi. Ça avance, mais je crois que le point le plus important, c’est qu’il faut avancer sur le terrain : il faut poser les questions, je dirais, au niveau grassroots, comme on dit en anglais, au niveau citoyen, au niveau des initiatives locales et ainsi de suite – et internationales et nationales etc., absolument à tous les niveaux – mais aussi, il faut qu’on fasse ce travail « sur les têtes et sur les cœurs » comme dit Elisée Reclus, parce que, eh bien, il faut que ça avance d’un même pas. Et comme il y a une urgence, eh bien, il faut aller vite, voilà, même un mois d’août, même au milieu du mois d’août.

Voilà, allez, à bientôt, à la semaine prochaine, probablement !

 

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