Révisionnisme de gauche, par Zébu

Billet invité.

Il y a un autre élément dans la polémique en cours suite aux déclarations de Jacques Sapir dans les médias et sur son blog, un élément symptomatique d’une dérive annonciatrice d’un effondrement idéologique et politique en France et peut-être en Europe, sans pour autant que l’on évoque immédiatement la tarte à la crème de la chasse aux sorcières, que l’on balance allègrement quand on n’a plus rien d’autre à opposer.

On peut ainsi, comme le fait M. Sapir, mettre en parallèle les processus qui ont conduit à constituer le CNR, conseil National de la Résistance et les processus qui pourraient être nécessaires pour conduire une alliance politique pour à la fois, comme il l’écrit, sortir de l’euro mais aussi, comme le programme du CNR, prévoir la reconstruction de la suite.

On peut très bien le faire tant que l’on précise que, mutatis mutandis, les choses n’ont évidemment rien à voir. A ce que l’on sache, nous ne sommes pas en France en guerre contre l’Allemagne et les Allemands n’occupent pas le territoire français, ni d’ailleurs la Commission européenne ou la Troïka, avec ou sans tanks comme le dit M. Varoufakis : les seuls nazis observables en Europe sont au parlement grec et aucun génocide n’est en cours.

C’est évidemment jouer cette mise en perspective sur un fil et dangereusement, mais disons que c’est un procédé intellectuel qui peut s’envisager dès lors que les choses sont clarifiées quant aux effets contextuels.

Mais c’est évidemment une autre paire de manches que
d’affirmer comme le fait Jacques Sapir, d’un côté qu’on ne peut pas nier que le FN a changé (i.e. qu’il n’est plus d’extrême-droite) et de l’autre qu’il y avait des partisans de l’Action Française au CNR pour justifier sa proposition de Front de libération national incluant le FN.

C’est, au mieux un amalgame énorme, au pire une erreur historique et politique, sans parler d’une contradiction majeure.

Car de deux choses l’une : ou le FN a effectivement changé, et auquel cas on ne voit pas pourquoi M. Sapir évoque la présence de membres de l’Action Française au CNR pour servir son parallèle, ou le FN est effectivement d’extrême-droite (l’Action Française était bien d’extrême-droite) et auquel cas on ne peut pas affirmer qu’il a changé.

Surtout, Jacques Sapir profère des énormités historiques pour servir son propos.

Car si le CNR et même l’entourage du Général De Gaulle ont bien intégré des individualités issues de l’extrême-droite, ni le Général De Gaulle ni le CNR n’ont pris lien et encore moins intégré de partis d’extrême-droite en leur sein.

Ce tour de passe-passe permet ainsi à M. Sapir d’affirmer rien moins qu’un révisionnisme historique qui lui permet ainsi de s’appuyer sur le CNR pour appuyer sa proposition de Front de libération nationale, qui n’apparaît alors rien d’autre que comme un Front d’aberration nationale.

Enfin, dissocier les électeurs du FN du parti lui-même pour permettre de justifier le parallèle avec le CNR est là encore un autre tour de passe-passe puisque la question n’est pas tant de savoir ce que l’on fait des électeurs frontistes que de savoir ce que fait et ce qu’il faut faire avec le parti en question : la meilleure façon de répondre aux électeurs du FN sera toujours sur le fond du débat politique, en proposant des solutions.

Il est salutaire qu’un Frédéric Lordon, qu’une Clémentine Autain ou qu’un Eric Coquerel dénoncent le confusionnisme, pour le moins, d’un Jacques Sapir qui ne fait au demeurant, par-delà de servir de caution au FN, desservir ceux-là même qui défendent les mêmes positions que Jacques Sapir quant à l’euro.

Il serait encore plus salutaire dans ces temps de crise politique où le FN recherche à tout prix à se normaliser pour sortir de sa caractérisation d’extrême-droite, au prix même de l’éviction de son fondateur, que l’on évite de verser dans un révisionnisme historique, révisionnisme dans lequel par ailleurs le FN et son fondateur ont toujours été prompts à se déverser.

Ce seul point devrait être un avertissement pour la gauche radicale, des limites mêmes quant au débat possible sur l’euro et sur l’Europe. On peut être partisan de l’euro et de sa sortie, en vouloir une version de gauche, on peut être contre cette vision politique et économique, on peut vouloir tout et son contraire.

Mais on ne peut pas, pour paraphraser Desproges, vouloir cela, avec n’importe qui, au prix d’un révisionnisme historique intolérable.

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