Penser tout haut l’économie avec Keynes, de Paul Jorion, éd. Odile Jacob, 2015. Une note de lecture (IV) : dans les cuisines du Maître, par Roberto Boulant

jorion

Billet invité.

Quand paraît en 1936 la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Keynes a cinquante-trois ans. L’âge où expérience individuelle et enseignements d’une formation scolastique, se cumulent pour aboutir à l’écriture de l’œuvre d’une vie. Sans doute Keynes ne l’aurait-il pas entendu de cette oreille, lui qui était habitué à remettre sans cesse l’ouvrage sur le métier. Mais ainsi s’écrit l’histoire. Même les plus farouches anti-keynésiens s’accordent sur le fait, que ce traité a fondé la macroéconomie moderne, et qu’il a eu une considérable influence au 20ème siècle. Au point de devenir le marqueur de la théorie keynésienne !

Et c’est bien là le problème. Celui d’une pensée, qui tour à tour sacralisée ou vilipendée, voit son originalité disparaître derrière le mythe.
Heureusement, les chapitres que Paul Jorion consacre à cet ouvrage phare, permettent de lever le voile. En expliquant à l’aide d’exemples simples (mais non simplistes !), les « incontournables » keynésiens, ceux des concepts-formules aussi célèbres que le fameux E=mc2 d’Albert Einstein : « préférence pour la liquidité », « euthanasie des rentiers », « théorie des prix », ou autres « propriétés de l’intérêt de la monnaie ».

Vous vous direz alors avec raison, que c’est là la moindre des choses. Et sans doute penserez-vous qu’avec un minimum de maîtrise du web, on peut facilement trouver les mêmes informations.

Eh bien non !

Que vous disposiez ou non d’une solide culture économique, vous allez pouvoir entrer dans l’esprit de John Maynard Keynes, et sans baguette magique ! Éclairé uniquement par une lecture minutieuse des nombreux écrits du célèbre économiste, vous pourrez suivre l’édification d’un véritable monument intellectuel. Avec ses envolées architecturales et ses flamboyances, mais aussi avec ses ratés, ses gravats malhabilement camouflés et son espace intérieur baroque. Et c’est passionnant de suivre le guide Paul Jorion à l’intérieur du monument. De l’écouter raconter, non seulement comment furent pensés les planchers, les murs et leurs agencements, mais de le suivre également dans les fondations de l’œuvre, là où se trahissent les véritables intentions de l’architecte. Dans la profondeur et l’épaisseur des soutènements.

Et stupeur ! De découvrir que Keynes était quasiment…, j’ose à peine l’écrire tellement c’est laid : un socialiste ! Un homme capable de bâtir à lui tout seul, une théorie ad hoc pour imposer un agenda politique à base de plein emploi et de consensus sociétal. La figure même de l’antéchrist, pour les prêtres de la Religion Féroce.

Alors bien sûr, près de 80 ans plus tard, la fière construction a subi les outrages du temps. Qui oserait encore imaginer, en nos jours promis à une robotisation galopante, la société du plein emploi ?

Non seulement les fissures originelles, comme l’impensé du rapport de force entre prêteurs/emprunteurs et vendeurs/acheteurs, ou bien encore l’indétermination des mécanismes du taux d’intérêt, se sont agrandies sous le règne d’un capitalisme financiarisé et mondialisé, mais de graves malfaçons comme celle de la préférence urbi et orbi pour la liquidité, sont apparues au grand jour. Menaçant par là-même la stabilité de tout l’édifice. La résultante des petites tricheries, d’un architecte qui n’a jamais intégré les dimensions politiques, historiques et sociologiques à son horizon des évènements. Quitte à devoir utiliser lui-même, les raisonnements circulaires qu’il savait si bien dénoncer chez les autres. Voire pire ! Quitte à soutenir des explications idéalistes et non matérialistes, donc par essence irréfutables.…

Les limites intellectuelles d’un grand penseur ? Plutôt la rouerie d’un homme que ses contemporains n’hésitaient pas à juger comme étant too clever by half ! (un peu trop malin pour le commun des mortels). C’est ce que démontre Paul Jorion dans un jubilatoire chapitre faisant penser par son intitulé, à l’univers d’Agatha Christie : « L’énigmatique brouillon du chapitre 5 ». Où l’on découvre tout ce que Keynes a fait disparaitre de la version finalement publiée, et pourquoi il l’a fait.

Bonne âme, je garderai le silence pour ne pas vous ôter le plaisir de la découverte. Tout juste, à la manière de cette chère Agatha, vous livrerai-je un indice : John Maynard Keynes était plutôt constitutionnaliste que révolutionnaire.

To be continued…

Partager :