Qui est habile ?, par Zébu

Billet invité.

Dans une vidéo, des dirigeants d’Air France répondent à leurs salariés qu’ils ne sont pas habilités à leur répondre.

Non pas qu’ils n’ont pas la capacité juridique à répondre, ou à acter : ce sont des dirigeants, ils ont justement de par leurs fonctions cette capacité.

Mais ils ne sont tout simplement pas habilités dans la réalité économique, la seule qui vaille à leurs yeux, à faire ce pour quoi leurs fonctions les autorisent.

Ceux qui sont habilités à le faire sont tout simplement les actionnaires d’Air France, lesquels siègent en Conseil d’Administration.

Parmi ceux-ci, il y a l’Etat. Et l’Etat, c’est bien connu, c’est nous tous !

Mais il y a aussi les salariés. Et c’est bien connu, rien ne vaut dans le capitalisme des salariés-actionnaires, qui s’investissent et qui investissent dans l’entreprise, ce qui fait que quand ils sont mis à la porte, ils perdent tout.

Mais il y a aussi vous et moi (enfin, surtout vous) dans ce capital que l’on dénomme ‘flottant’, pour ces actions que l’on échange sur une bourse par des bourgeois-citoyens par ailleurs parfois client d’Air France, aussi.

Face à une telle pluralité et de telles intrications, les dirigeants d’Air France ont donc beau jeu de plaider leur absence d’habilité.

Eux, comme tous ces actionnaires, n’ont pas cette capacité « à agir de façon appropriée à ses fins ou à se tirer d’affaire dans les situations qui se présentent », parce que les fins ont été masquées par le seul profit et parce que la situation ne permet plus à aucun d’entre eux de se tirer d’affaire d’une situation où ils sont juges et parties.

Alors chacun se renvoie le mistigri, qui des dirigeants vers les actionnaires, qui des salariés vers les dirigeants, qui de l’Etat vers les salariés, qui de lui-même vers son autre soi-même, etc.

Mais au final, et c’est bien ce qui compte au final pour tous les acteurs, c’est toujours le plus faible à ce jeu des habilités capitalistes qui trinque dans ces rapports de force.

Et c’est toujours le plus faible qui pète les plombs, passant du statut potentiel de victime à celui de bourreau, en un éclair.

A Air France, et ailleurs, il n’y a plus ni dirigeants, ni salariés, ni actionnaires, ni Etat, ni bourgeois, ni citoyens. Il n’y a plus qu’une multiplicité d’acteurs prisonniers d’un jeu à somme négative où seul gagne le plus habile, c’est-à-dire celui le plus à même de se sortir de tout ce bordel avant que le rideau ne tombe.

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