L’investigation keynésienne des rapports de force par la monnaie, par Pierre Sarton du Jonchay

Billet invité.

L’opposition entre Keynes et ses adversaires libéraux est dans la nécessité naturelle ou non de la régulation des rapports de force. Les libéraux voient une nécessité physique ou matérialiste dans les prix exprimant les rapports de force, tandis que Keynes voit une nécessité de nature logique ; donc un devoir moral de la société et des institutions politiques. Il en résulte que pour les libéraux, la monnaie n’a pas de matérialité intrinsèque alors que pour Keynes, la monnaie est la matière de la délibération politique.

La monnaie libérale est un artifice, un signal, qui reflète des rapports de force naturels qui ont leur dynamique hors de la délibération humaine et des rapports sociaux. Pour Keynes, la monnaie est une réalité signifiante produite par l’État de droit de la société politique pour elle-même. Avant de se matérialiser dans les prix, les rapports de force sont dynamisés et structurés par un certain état de transformation du droit dans la société politique émettrice de la monnaie. La matière keynésienne de la monnaie qui forme les prix-rapports de force est l’équilibre juridique des droits entre les citoyens dans les sociétés organisées en États de droit. L’origine d’une dette en monnaie est pour Keynes dans l’égalité des droits.

Les libéraux et la théorie économique du libéralisme rejettent la monnaie hors d’une réalité entièrement déterminée par la physique. La rationalité économique relève de rapports de force physiques sur lesquels l’intelligence humaine collective n’a pas de prise. L’économisme libéral constate et théorise les lois des prix extrinsèquement à l’échange. Le pouvoir politique est en fait absent de l’économie des prix qui n’a besoin d’aucune délibération. La monnaie est neutre dans la mécanique des prix et doit le rester sous peine de corrompre la lecture du rapport de force naturel entre les individus et les groupes d’individus.

L’investigation keynésienne des rapports de force par la monnaie a été délaissée par la science économique et par la pratique politique pour ne pas affronter la complexité des rapports humains avec le réel à la fois objectif et subjectif. Le sentiment de la croissance est infiniment plus facile à produire en faisant croître les signaux de la quantité qu’en interrogeant les besoins des sujets d’humanité qui ne sont pas seulement et exclusivement physiques. Les détenteurs du pouvoir sous toutes ses formes ont bien compris après la deuxième guerre mondiale qu’ils jouiraient plus facilement de leurs privilèges acquis en laissant la politique monétaire se décider dans le secret de la Réserve Fédérale des États-Unis puis dans les algorithmes financiers à partir des années soixante-dix.

Le triomphe de l’économisme libéral a rendu les rapports de force interhumains invisibles. Les banques sont des boites noires politiques qui décrètent la réalité de rapports de force immuablement conservateurs d’un ordre physique non négociable et non transformable. Or la vraie politique passe par la monnaie, qui fait selon Keynes le socle d’une économie des rapports de force. Si les humains se solidarisent dans des sociétés politiques, si le calcul économique est matérialisé par des monnaies propres aux différentes objectivations sociales, alors la valeur humaine des objets économiques devient négociable par le calcul quantitatif. Il suffit de comptabiliser par des dettes en monnaie propre à chaque société, les décalages de valeur dans le temps entre les biens échangés. Quand l’égalité ontologique des droits entre toutes les personnes humaines risque d’être rompue par la disproportion des prix à la réalité accumulée, il suffit de négocier de nouvelles parités de change entre les monnaies afin de ramener le prix des dettes à rembourser au prix moralement acceptable du travail de tous les humains.

Le génie économique de Keynes est d’avoir rendu les rapports de force humainement transformables par la chambre de compensation en bancor des monnaies nationales. Le bancor ainsi que toute monnaie émise par les institutions politiques de la démocratie est matière négociable délibérée des rapports de force humains. Keynes nous offre une sortie du nihilisme libéral.

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  1. Une petite coop de 8 milliards d’associés, une personne une voix…je vois pas le problème… 🤣

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