Qui a peur de l’Écologie ?, par Jean-Paul Vignal

Billet invité.

Jacques Attali a publié hier sur son blog un billet intitulé « Sortir des idéologies négatives ! » dans lequel il dénonce les risques pour la démocratie d’une montée en puissance des idéologies qu’il appelle négatives, auxquelles il reproche de prendre éventuellement prétexte des menaces qu’elles dénoncent pour restreindre les libertés publiques. Il cite les deux suivantes :

« La menace du fondamentalisme, mêlée à celle d’un afflux incontrôlé de réfugiés, conduit à une idéologie refusant l’un et l’autre, et proposant de dresser des barrières institutionnelles et physiques. […] La menace climatique conduit aussi à penser une idéologie de fermeture, faite d’interdiction de produire ou de consommer, ou de prendre quelque risque que ce soit… »

Pour éviter les menaces de pestes brune ou verte que représenterait pour nos sociétés leur intégration dans les programmes politiques des partis de droite pour l’immigration, et de gauche pour l’écologie radicale, il propose la « la construction d’une ou plusieurs idéologies positives nouvelles » qui doivent « être au service des générations suivantes ; c’est la condition de notre propre bonheur, et c’est dans cet altruisme rationnel qu’il faut penser un projet de société fondé sur l’empathie, la collaboration, le plaisir de rendre service. »

Personne ne peut contester que la gestion des problèmes réels posés par le terrorisme lié à l’immigration présente des risques certains pour les libertés, surtout en plein débat sur la modification de la constitution. C’est moins évident dans le cas de l’écologie, malgré la virulence parfois excessive des mouvements zadistes ou le zèle castrateur d’innovation des partisans inconditionnels du principe de précaution. Et le fait que Jacques Attali cite dans son texte le libéralisme, – sans préciser lequel -, comme étant une idéologie positive peut légitimement provoquer quelques réactions, en particulier de la part des nombreuses victimes de sa version « ultra » actuelle, et incite à ne pas totalement exclure quelques obscures arrière-pensées politico-politiciennes de sa part.

Toutefois avant de condamner globalement ce texte pour anti-écologisme primaire et libéralisme débridé, il convient de le replacer dans le contexte du magazine qui le publie. Il est en effet probable que pour beaucoup de ses lecteurs l’écologie est bien plus la promesse fortement anxiogène d’inévitables catastrophes à venir, que l’annonce de l’avènement d’un nouveau mode de vie, apaisé, en harmonie avec la nature, et plus conscient et respectueux des grands équilibres de la biosphère qui sont absolument indispensables à la survie de l’espèce, même s’ils ne le sont pas pour celle de la vie elle-même qui survivrait sans doute même en cas d’apocalypse nucléaire.

Jacques Attali a donc sans doute raison de vouloir « positiver » sur ce thème, au risque, effectivement, de se faire rappeler à l’ordre par les moqueurs qui se souviennent encore de Mr. Raffarin, et par la communauté des écologistes qui a du mal à accepter que l’on parle d’écologie en restant optimiste. C’est d’ailleurs bien le cœur du problème écologique. La finance de marché a déjà tué le futur en imposant des taux d’actualisation débiles qui excluent de fait tous les investissements à long terme qui sont indispensables à la transition écologique. Si en plus les meilleurs partisans de l’écologie ne cessent de peindre cet avenir totalement flou en noir sombre, il y a de quoi désespérer tout ceux qui, pris au piège de leur quotidien, ne prennent pas le temps de s’informer à bonne source de ce qu’est la crise écologique et de la façon d’en sortir.

Jacques Attali a raison, il faut réinventer un avenir qui ne soit ni le chaos des casinos de la finance, ni l’enfer équatorial que nous promettent les écologistes.

La proposition faite par Yanis Varoufakis dans son manifeste DiEM 25 arrive de ce point de vue fort opportunément pour fournir un cadre innovant à ce renouveau de la cause écologique.

Pour faire court, le constat est simple : les états, qui sont par nature centralisés, hiérarchiques et enfermés dans leurs frontières, se sont depuis 40 ans laissés manœuvrer et affaiblir par des réseaux transnationaux, essentiellement ceux de l’argent, mais aussi maintenant ceux du terrorisme religieux, et, dans une moindre mesure de l’écologie militante des grandes ONG. Les réseaux de l’argent, les plus puissants et les plus stables, ont affermi leur influence au fur et à mesure qu’ils parvenaient à faire supprimer les entraves à la libre circulation des biens, des services, des personnes et des capitaux et à obtenir, – sous couvert d’une efficacité économique illusoire car ne tenant presque aucun compte des coûts indirects sociaux et environnementaux externes -, l’extension du domaine géré par l’intérêt privé au détriment du domaine géré dans l’intérêt commun. Ils ont ainsi transformé peu à peu le champ d’action du politique en « There Is No Alternative ». Quel que soit le parti pour lequel on vote aujourd’hui dans un cadre national on ne peut au mieux que signifier sa colère et sa protestation; mais en aucun cas changer la donne ; les partis « neufs » seront sans doute un peu plus coriaces à corrompre que les partis de gouvernement en place, mais ils finiront toujours en quelques mois pieds et poings liés par la Troïka locale dans le TINA ultralibéral.

Étant liés à un territoire, les États/Nations ne peuvent en effet pas grand-chose contre les réseaux d’argent dont les pôles de contrôle et de commandement sont, à l’inverse des leurs, apatrides et extrêmement mobiles en fonction des circonstances et des opportunités. Sachant que la démocratie ne peut exister valablement dans notre monde sédentarisé que dans le cadre de frontières, élargir le cadre géographique de l’État/Nation peut paraître être la bonne solution. Mais l’évolution autoritaire et anti-démocratique de l’UE est la preuve par l’absurde que ce n’est pas évident quand on a affaire à des adversaires aussi puissants et mobiles que les réseaux de l’argent : conformément aux vœux de ses pères fondateurs, elle facilite la vie de ces réseaux, mais contrairement aux aspirations de ses peuples, elle pourrit celle des citoyens, priés de s’aligner non pas sur le statut des plus privilégiés, mais sur celui des plus fragiles.

Dans ces conditions, la seule solution pour lutter efficacement est probablement celle que propose Yanis Varoufakis : la création de réseaux citoyens transnationaux symétriques des réseaux de l’argent, suffisamment puissants pour rétablir le rapport de force en faveur des citoyens contre les réseaux de l’argent qui n’existe plus depuis l’avènement du TINA proclamé par Maggie Thatcher.

Un réseau européen « pensant globalement mais agissant localement » qui soit suffisamment fort pour ne pas sombrer dans les travers des partis politiques verts, trop faciles à récupérer parce qu’ils ne peuvent exister qu’en obtenant des mandats, aurait plus de chances d’exercer une réelle influence s’il l’exerçait par un lobbying intelligent qu’en risquant de perdre son âme sous les ors des palais gouvernementaux.

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