Nuit(s) Debout, ce qui s’y passe, ce qui s’y engage, par Pierre-Yves Dambrine

Billet invité.

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Lors d’une prise de parole place de la République devant la grande assemblée, un orateur a dit quelque chose qui me semble bien résumer l’état d’esprit qui règne en ce lieu, en ce temps partagé : personne ne peut se prévaloir dans les médias d’être le représentant, ou un représentant officiel ou officieux de Nuit Debout. J’ajouterais, le politique ici c’est d’abord un engagement dont le fondement est essentiellement éthique. Ce qu’avait bien vu Aristote lorsqu’il posait que les liens de réciprocité entre citoyens égaux sont au fondement du politique, et donc au fondement de la démocratie, ce principe essentiel qui n’a rien perdu de sa pertinence, et dont il nous faut maintenant retrouver le fil à l’heure où la démocratie subit des assauts répétés qui l’amenuisent et, in fine, mettent en péril la survie même de l’humanité.

Il faut venir sur place, à République et partout où les Nuits debout essaiment, pour d’abord vivre une expérience hors du commun, car c’est ici comme un petit miracle qui se produit chaque soir, qui est simplement celui de la prise de parole citoyenne, où chacun, s’il prend son tour, a ce droit à l’expression libre, à égalité avec tous les autres. Et si l’on s’en étonne, c’est que ce principe de base de toute démocratie ne va plus de soi. C’est donc un petit miracle par les temps qui courent, parce que trop longtemps la parole vive a été mise sous le boisseau, dans un système, une société figée, où la parole, c’est à dire simplement l’humain, compte si peu, sinon plus du tout. Dans la société de la gouvernance par les nombres – je reprends ici l’excellente expression d’Alain Supiot de son livre éponyme – l’humain est une simple variable d’ajustement d’un système économique anonyme, où il devient inévitable que tout ce que les paroles peuvent dire et faire est relégué à la portion congrue. Et l’on comprend alors qu’au sein de nos entreprises où des humains sont rassemblés pour créer des richesses (bien entendu, hors de l’entreprise, il s’en crée également, même si elles ne sont pas monnayées ou monnayables) avec le concours de la nature qui offre gratuitement ce qu’elle a, la parole de celui qui fait compte beaucoup moins que celle de celui qui avance un capital et en attend seulement quelque profit. C’est d’ailleurs tout l’enjeu du mouvement social contre la loi sur le travail que de refuser catégoriquement cette logique ultra-libérale qui commande de restreindre encore un peu plus une parole qui était déjà pourtant contrainte par un droit du travail extrêmement restrictif pour ce qui est de permettre aux salariés d’avoir leur mot à dire concernant leur activité et la finalité sociale de ce qu’ils produisent. La démocratie était depuis belle lurette absente de l’entreprise, mais, comme si cela ne suffisait pas, il fallait corseter encore un peu plus un code du travail pourtant déjà bien entamé ces dernières années, en substituant la relation contractuelle à la loi, ce qui fera de nous, si nous n’y prenons pas garde, de nouveaux serfs dans le monde où règne l’aristocratie de l’argent.

Nuit Debout c’est aussi un petit miracle renouvelé chaque nuit parce que chaque nuit après les débats, il faut tout remballer, ramener chez soi, bâches, cordages, groupes électrogènes, chaises, matériel radio, sonos, tables, pour faire place nette et qu’ainsi lorsque vient le jour rien ne puisse rappeler ce qui s’y passe le soir et une partie de la nuit. Le jour, la police occupe les lieux. Puis le lendemain en soirée, tout réinstaller pour accueillir une foule qui soir après soir, nuit après nuit, répond à l’appel vibrant du vivant.

Il faut souligner la formidable organisation de cette Nuit Debout à  République, avec tous ses stands dédiés disposés autour de la place : Accueil, Cantine, Infirmerie, Logistique, Interfacs, Coordination lycéenne, Radio Debout, Télé Debout, Cahier de doléances, Commission France-Afrique, Ecologie ….  J’en passe, et pas des moindres. Vous les découvrirez par vous-même. Au reste, d’une Nuit Debout à l’autre, de nouveaux stands apparaissent, tandis que d’autres, plus éphémères, s’éclipsent. Merci en passant aux indignés espagnols de nous avoir offert leur expérience acquise il y a quelques années à la faveur de la crise sociale brutale qui les frappa dans la foulée de la crise financière de 2008.

On ne part donc pas de zéro. Il faut remercier Occupy Wall Street également, qui fut comme un écho au mouvement espagnol, et sans lequel Bernie Sanders n’aurait sans doute pas fait la formidable campagne que l’on sait, où les mots socialisme, égalité, redeviennent des mots acceptables, et même désirables  pour beaucoup de nos contemporains d’outre-Atlantique, il est vrai surtout parmi les jeunes, mais un pris a été pli, le balancier de l’histoire peut s’orienter à nouveau dans une nouvelle direction. Tout cela doit nous encourager.

D’aucuns estiment que la faiblesse d’un tel mouvement est qu’il offre un débouché politique très incertain, qu’il y manque une direction, aussi bien en termes de projet politique que d’instances dirigeantes. Penser cela c’est rester prisonnier d’une vision à court terme et finalement du cadre institutionnel actuel avec toute l’inertie dont il est capable, souvent hélas avec notre assentiment, lorsque nous pratiquons la politique du moindre mal. C’est ronger son frein alors que la force du mouvement réside dans sa tranquille assurance que l’espace où reconstruire un monde existe déjà et qu’il suffit de l’occuper pour faire émerger une contre-proposition de vie et d’institution. L’œuvre à accomplir est immense, semble même hors de portée, tant le rapport de force semble défavorable, mais il faut bien commencer quelque part. Ce quelque part, le lieu habité, est important, il faut l’occuper car il symbolise, matérialise, radicalise, la résistance nécessaire à un monde où les humains sont réduits au statut d’objets parmi les objets.

L’informatique et la robotisation, avec la complexité démultipliée qu’elles entraînent dans un monde déjà très mécanisé, au service du capital, finissent de dévitaliser et délier les paroles échangées. Un homme politique peut alors dire « mon ennemi c’est la finance », se faire élire, puis agir en sens contraire, parce que lui-même est assujetti au monde des choses, n’offrant plus alors que la pâle figure de ventriloque, un robot ferait aussi bien l’affaire.

Nous sommes des animaux politiques doués de parole, toute vie en société se construit donc sur la parole donnée puis la réponse qui lui est apportée, dans des séquences — politiques — que définissent et bornent nos institutions. C’est bien de cela qu’il s’agit d’abord à Nuit Debout comme l’ont très bien vu Frédéric Lordon et l’Etasunien David Graeber qui a fait le déplacement jusqu’à Paris pour se faire une idée par lui-même de l’évènement. Leurs vues convergent pour attester de l’inscription via les Nuits debout d’un espace politique qui n’existait pas jusqu’à lors, où s’organise une dissidence par laquelle, à la manière des ZAD, mais cette fois, en ville, l’on institue et expérimente la démocratie sur une petite portion de territoire, tandis qu’ailleurs s’exerce la domination presque sans partage du capital, avec tous les prêtres de la religion féroce qui organisent son culte. Pour faire le pas de coté, il n’est donc pas  besoin de dirigeants, de s’impliquer dans les luttes partisanes, puisqu’il faut poser sans tarder  les bases d’une alternative. David Graeber identifie dans le système une bureaucratie planétaire avec ses institutions, il cite le FMI, la Banque mondiale, le Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement, Goldman Sachs, Crédit Suisse, Standard & Poors – « autant d’institutions ayant pour seul objectif de perpétuer la richesse et le pouvoir d’une minuscule élite. » Se déprendre donc résolument de ce cadre mortifère.

Pour autant, Nuit Debout, en première analyse, premières intuitions, n’implique pas une vision particulièrement locale du cadre dans lequel les communautés  politiques sont pensées. Au nombre des orateurs devant l’assemblée, il y a certes ceux qui voudraient battre en brèche le système sur une base nationale prônant alors par exemple la sortie de l’Euro, ce que personnellement je n’approuve pas, à l’instar des propos de bon nombre d’orateurs également, mais le paradigme dans lequel s’inscrit le mouvement, quelle que soit la diversité des voies  proposées pour construire l’alternative, est bel et bien cosmopolite. Pour quasiment tous les citoyens qui s’expriment à Nuit Debout il est clair que les défis à relever concernent désormais toute l’humanité et la planète unique dont elle dispose.

Aucune Nuit Debout ne ressemble à la précédente parce que chaque soir on y rencontre au hasard d’autres personnes, beaucoup de jeunes, mais de plus en plus des gens de tous âges. Des petits groupes se forment à l’improviste où l’on se parle spontanément et sans fard et sur un ton le plus souvent courtois ce qui n’exclut pas la passion, preuve qu’il s’y passe vraiment quelque chose d’essentiel. Je vois et je dialogue avec bonheur avec toute cette jeunesse que d’aucuns disaient n’être bonne qu’à jouer aux jeux vidéos. Je retrouve des gens de ma génération, des cinquantenaires, qui depuis leurs 18 ans, n’ont jamais connu que la crise. Je vois et j’échange avec des témoins et mêmes des acteurs des évènements de 68, non, ils n’ont pas tous été récupérés par le système. Les artistes ne sont pas en reste, hier, j’ai vu une jeune femme réaliser à même le sol avec un pochoir une figure de couleur rouge, blanche et noir, où s’inscrivaient ces mots : « L’éveil de l’autruche ». Tellement bien dit.

Des propositions il y en a, beaucoup, on y débat de tous les sujets qui sont débattus sur le blog, parfois à un stade moins avancé, on n’y cause par exemple pas ou peu d’intelligence artificielle même si la question de la disparition du travail est bien évoquée, mais c’est parce que la parole vive a un sacré retard a combler sur l’écrit. La novlangue qui fait de nous des objets s’insinue d’abord dans les paroles que nous échangeons avec nos contemporains dans notre vie quotidienne ce qui détermine un certain état de l’opinion, une doxa, un sens commun. Bien sûr, tous les Parisiens, tous les Français, ne participent pas à Nuit Debout et ne peuvent pas se plonger dans ce ‘bain de jouvence’ qui fait exception et tellement de bien dans le morne paysage politique. Mais, forcément, tous ces citoyens, témoins, résistants, qui y viennent transmettront à d’autres ce qu’ils ont vu, ce qu’ils ont entendu, ce qu’ils ont dit eux-mêmes, et de fil en aiguille, c’est la novlangue qui recule. C’est donc d’abord un  bouillon qui s’élabore dans grande marmite de Nuit Debout, ce n’est pas un geste malheureux de la maréchaussée, décidé par je ne sais qui, qui fera reculer la ferme détermination des participants.
Il y a aussi toutes les initiatives relayées ici ou là sur la place, à titre d’exemple, on peut apporter sa propre contribution dans un cahier de doléances, j’ai bien entendu joint le geste à la parole et ai cité les quelques mesures d’urgence qui seraient  nécessaires pour traiter les points névralgiques du système monétaire et financier et ainsi poser les conditions pour amorcer la transition vers la sortie du capitalisme: Interdiction de la spéculation (selon la définition de Paul Jorion), démantèlement des banques systémiques, Bancor, l’émotion m’a fait oublier d’inscrire la restructuration de la dette, mais d’autres s’en chargeront à ma place… j’ai tout de même ajouté  la nécessité de redéfinir d’un point de vue juridique la mission de l’entreprise. La militante qui me tendait le cahier me signifiait que ce que j’y avais déposé serait retranscrit sur le net, et que j’en serai informé. Et me voilà intégré à l’insu de mon plein gré dans le réseau social de l’intéressée via mon adresse mail. Ce petit exemple pour dire que c’est aussi tout un réseau qui se forme aussi en ce lieu.

Pour la plupart des participants il s’agit de personnes déjà convaincues, mais là, le stade de la vague croyance est dépassé, puisqu’il s’agit d’éprouver un sentiment commun, en tissant des liens, en se comptant, en partageant les parcours et les expériences, une nouvelle conscience sociale et politique peut alors émerger, pour battre en brèche le sentiment d’impuissance, voire d’écrasement qu’impriment les dures lois de notre monde inique. Et cette conscience sociale et politique n’est pas que nationale, nombreux sont les orateurs étrangers, ce qui ouvre un horizon beaucoup plus vaste.

J’ai noté aussi une différence notable si je compare Nuit Debout aux rassemblements pour défendre Charlie. Les prises de parole des hommes et des femmes issues de l’immigration ne sont pas rares. Avant-hier, un nommé Mohammed expliquait que non, l’intégration, pour lui, ce n’est vraiment pas le problème.
Nuit Debout, pour ce que j’en perçois, le début d’une nouvelle étape, la possibilité de se frayer un chemin pour une alternative dans toutes fissures d’un système finissant. En faisant d’abord circuler les paroles libres, loin des pesanteurs des appareils des partis et des discours canalisés sur les grosses chaînes de télé. Bref, c’est une mission de service public.

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