LA MAUVAISE PART DE L’HÉRITAGE DE LULA, par François Leclerc

Billet invité.

Avec la destitution de Dilma Rousseff qui se rapproche, la corruption a de beaux jours devant elle. Les députés, et avec eux la classe politique dans son ensemble, viennent de dévier le coup qui les menaçait afin que tout reste comme avant, à quelques victimes expiatoires près.

La présidente du Brésil est emportée par un rejet de la corruption qui anime des classes moyennes frappées par la crise économique et aspirant à un grand coup de balai. La droite et les milieux d’affaires ont senti que leur heure était venue afin d’en profiter pour engager des mesures ultra-libérales. La conjonction de ce rejet et de la fin du miracle brésilien lui est sans surprise fatale.

La dirigeante du Parti des travailleurs (PT) est victime de ce dont elle n’est pas coupable, ni même accusée, car elle est l’une des rares personnalités politiques a ne pas être condamnée pour corruption, ou soupçonnée d’être corrompue, ayant au contraire évincé de son gouvernement les ministres pris la main dans le sac. Mais comment lutter contre ce qui est dans la nature de la vie politique brésilienne ?

Le ver était dans le fruit dès le premier mandat de Lula, lorsqu’il a dû trouver une majorité de gouvernement en faisant notamment alliance avec le PMDB, un parti d’élus dont le principal objectif est d’accéder au pouvoir et à ses prébendes. Il en a résulté un premier scandale, la « Mensalão » (la mensualisation), qui a éclaboussé de nombreux hauts dirigeants du PT et dévoilé les circuits de financement mis en place pour acheter les ralliements et financer ses réseaux. Illustrant au mieux les pratiques du monde politique brésilien, Lula les a endossé la semaine dernière en s’installant dans un hôtel à Brasilia afin de réunir une minorité de blocage à la Chambre des députés avec à la clé des promesses de postes au gouvernement et dans l’appareil d’État. Il n’y est pas parvenu mais la boucle a été bouclée.

Dilma a été confrontée à un problème sans solution. Comment, dans un tel contexte, sauver sa présidence en élargissant ses traditionnels soutiens au-delà du cercle du PT et des bénéficiaires des programmes d’aide sociale mis en place par Fernando Enrique Cardoso, le président qui a précédé Lula, que ce dernier a ensuite développés ? Le miracle économique brésilien reposait avant tout sur les exportations, et ce modèle économique n’a pas résisté à la crise. Lors de son arrivée triomphale, Lula n’a pas impulsé de changement de politique économique rompant avec celle de son prédécesseur, alors que le Parti des travailleurs comptait dans ses rangs un grand économiste du développement, Celso Furtado. Celui-ci préconisait un changement radical de modèle en donnant la priorité au développement du marché intérieur, et en expliquant comment s’y prendre dans un pays où l’informalité pèse d’un gigantesque poids. Mais il a été totalement ignoré. Avec comme résultat que si la pauvreté a sensiblement reculé, les inégalités se sont accentuées. L’amélioration du sort des classes moyennes tampon – à ne surtout pas comparer avec celles des pays développés – a été très fragile, comme on peut désormais le constater.

Tan, l’une des compagnies d’aviation brésilienne qui accompagnait l’essor économique dans son temps, avait adopté comme slogan « Orgueilleux d’être Brésilien ! », reprenant un sentiment très partagé. Mais la désillusion a été grande ces toutes dernières années, et ce n’est pas fini. L’essor de la consommation s’était largement fait à crédit – souvent déguisé derrière une formule de payement échelonné – et ses beaux jours sont révolus. L’informalité que l’on prétendait résorber va regagner du terrain.

Le Brésil est entré dans une période très conflictuelle. Une cure d’opposition du PT est peut-être sa seule chance, plutôt que le maintien au pouvoir à tout prix, s’il est encore capable de renouer avec ses origines. On peut toutefois en douter, si cela doit reposer sur Lula, qui reste en tête des intentions de vote en cas d’élections présidentielles. Celles-ci auront lieu au plus tard une fois arrivé à son terme le mandat interrompu de Dilma, à laquelle un vice-président inconnu dans le pays devrait succéder. Car le déchaînement actuel représente son héritage, qu’il faudrait refuser.

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