Dans mon Panthéon, j’invite… Jack London, par Isabelle Joly

Billet invité.

Vous connaissez les Sapag, ces 133 ouvriers de Ham, en Picardie qui se font virer comme des malpropres, alors qu’ils travaillent très (trop ?) bien. Se faire licencier alors qu’on réalise un taux de rentabilité de 22 %, c’est à vous dégoûter du travail bien fait. Ce sont les capitalistes qui tuent l’idée du travail, pas les gens qui deviennent fainéants.

Cela me fait penser à Jack London. Il écrivait qu’étant jeune, il était fier de sa force. Il la louait comme ouvrier et mettait les bouchées doubles pour accomplir sa tâche. Jusqu’au jour où il a appris qu’il faisait le travail de deux ouvriers pour le prix d’un. Celui qui avait été licencié pour qu’il prenne sa place avait une famille. Il s’était suicidé.

Jack London a compris pourquoi les syndicats faisaient travailler les ouvriers trop productifs une main attachée dans le dos. Ils prenaient la place de gens qui ne pouvaient pas aller aussi vite, et qui ne pouvaient plus nourrir leur famille en perdant leur travail. Ce sont les capitalistes qui tuent l’envie de productivité chez les travailleurs.

Il a vu aussi comment les conditions de travail anéantissaient la force physique des ouvriers et ouvrières. Il faut lire dans Martin Eden, son autobiographie romancée, le récit du travail de blanchisseur. C’est un livre à mettre entre toutes les mains calleuses ou non, il est magistral. Il a su que son corps à lui avait beau être au-dessus de la norme, il tomberait comme les autres dans la décrépitude après une vie de labeur. Ce sont les capitalistes qui tuent l’amour du travail chez les travailleurs.

Et je ne vous parle pas de son livre Le peuple d’en bas, sur la condition des pauvres dans les faubourgs déshérités de Londres. On pleure à chaque page, en se disant juste « C’est pas possible, c’est pas possible ».

Un jour, il a décidé qu’il ne vendrait plus sa force de travail physique, mais celle de son esprit. Il décrit également dans Martin Eden, le labeur acharné que cela a représenté : les nouvelles refusées, la constante réécriture, la recherche de son style, du mot juste. Il travaillait, puis avec ses économies, il consacrait son temps à écrire. Désespéré de voir ses économies fondre, et de devoir relouer ses bras dans des boulots harassants. Essayant d’écrire en même temps, renonçant, car il était trop crevé.

Il a puisé dans la richesse de son histoire personnelle pour trouver les sujets. Il ressuscite avec humanité le monde américain, souvent cruel, des chercheurs d’or, les forêts, la neige, les chiens de traîneaux. Il est moins connu pour ses écrits socialistes, accusateurs, véhéments. L’Amérique n’avait pas intérêt à mettre l’accent sur cette partie de sa vie. Trop subversif.

Il a essayé au Socialist Labor Party d’œuvrer pour un monde vivable pour les travailleurs, lui qui venait de cet enfer. Mais il avait déjà brûlé sa vie par les deux bouts de la chandelle, il a fait fabriquer un bateau avec l’argent de ses livres et est parti naviguer.

Le corps ravagé par l’alcool, addiction contractée jeune dans un monde d’ouvriers où l’alcool est un gage de sociabilité, il serait mort, selon certains car les causes exactes sont controversées, d’un lupus. Je préfère retenir cette version car ce serait quand même une sacrée ironie de la vie pour celui qui a écrit Croc-blanc, la bouleversante histoire d’un chien-loup !

La lecture de ses livres, parmi d’autres auteurs, a forgé mes convictions que si le monde capitaliste n’était pas viable, il l’était d’autant moins pour ces catégories de travailleurs exploités jusqu’à la corde, avant d’être abandonnés à leur misère.

S’ils sont conscients, dans le monde actuel, du réchauffement climatique et de ce qu’il faudrait faire, comment arriver à donner une priorité à l’action ? Ils ont déjà fait la plus grande partie de l’effort : ne pouvant consommer, ils participent, de façon bien involontaire, au mouvement pour la décroissance.

Ils voteront Front national ou pas du tout, dégoûtés d’être abandonnés par tout le monde. Et ce n’est pas moi qui vais leur jeter la première pierre, s’ils font advenir au pouvoir des politiciens qui désignent des catégories de personnes comme boucs émissaires et qui vont nous priver du peu de libertés qui nous restent.

Quand on a 3 euros par jour pour manger, apparemment comme les Klur avant l’action de François Ruffin (je n’ai pas encore vu Merci patron !), pourquoi voulez-vous vous inquiéter pour ceux qui ont le temps qu’advienne au gouvernement quelqu’un qui mettrait des années avant que leurs conditions de vie à eux s’améliorent ?

La lecture de Jack London me mettait en colère, celle qui fait prendre conscience des véritables enjeux humanistes qui se jouent dans la politique. A moi d’en faire un levier pour agir à la transformation de ce monde.

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