Le temps qu’il fait le 3 juin 2016 – Retranscription

Retranscription de Le temps qu’il fait le 3 juin 2016. Merci à Olivier Brouwer !

Bonjour, nous sommes le vendredi 3 juin 2016, et si vous pensez qu’il n’y a qu’en France que ça va très très mal, eh bien détrompez-vous, parce que ça veut dire que vous ne lisez pas fort l’actualité internationale. Ça va aussi mal en Allemagne. L’Allemagne est confrontée au fait que, d’abord, on se déchire dans son gouvernement, quand même, depuis quelques années, et pas nécessairement entre gens qui appartiennent à des partis différents. Vous avez suivi les querelles entre le ministre de l’économie et le ministre des finances. L’Allemagne essaye de résoudre le problème des réfugiés, essentiellement dans un dialogue avec la Turquie. Il est très difficile de résoudre ces questions avec la Turquie, parce qu’en ce moment, il y a un gouvernement autocrate à la tête de ce pays. On ne peut pas trop sacrifier des principes démocratiques pour le plaisir de s’arranger avec la Turquie, pour qu’on garde là-bas la grande masse des réfugiés.

Vous avez peut-être vu hier : le parlement allemand a émis un vote sur le génocide arménien en Turquie. Tout le monde sait que ça, c’est vraiment quelque chose que les Turcs ne peuvent pas admettre depuis très longtemps : le massacre des Arméniens, à la fin de la première guerre mondiale. Ils parlent d’accident, nous avons tendance à parler de choses d’un ordre délibéré.

Ça ne va donc pas bien en Allemagne, ça ne va pas bien du tout en Grande-Bretagne. Le gouvernement de monsieur Cameron, à la tête d’un gouvernement conservateur, a lancé l’idée d’un referendum sur la permanence du Royaume-Uni à l’intérieur de l’Union Européenne. On se déchire à l’intérieur de son parti sur cette question-là avec le même enthousiasme qu’on se déchire entre droite et gauche à l’intérieur du parti socialiste français. Les travaillistes n’ont pas une opinion bien définie sur ce qu’il faudrait faire et choisiront sans doute l’abstention. Les partis séparatistes, nationalistes, choisissent l’Europe, mais essentiellement pour, comment dire, dans une sorte de représailles à l’égard du gouvernement britannique qui ne les traite pas bien à leur point de vue.

Voilà pour les pays proches, et vous avez peut-être vu la bagarre qui se dessinait au sein de la Troïka (Fonds Monétaire International, Commission Européenne et Banque Centrale Européenne), ces dissensions qu’on voyait apparaître de plus en plus, voilà que le Fonds monétaire international bascule à gauche, et que dans un article récent, eh bien, il s’en prend à l’austérité, il s’en prend au néolibéralisme, provoquant – et là, il s’agit d’une véritable, je dirais, guerre civile au sommet – provoquant une réaction haineuse, quelque chose qu’on ne devrait pas voir dans les journaux, dans un éditorial non signé bien entendu, les éditoriaux sont non signés, du Financial Times, qui emploie des termes orduriers pour parler des gens qui dirigent le Fonds monétaire international ! Alors, vous voyez, ce sont des scissions à l’intérieur des pays qui transcendent les divisions classiques comme les partis, comme des clans qui seraient des clans naturels, comme le fait que l’establishment financier serait nécessairement du même côté que le Fonds monétaire international. Ça a été le cas depuis la création de cet organisme, mais voilà, les tensions : les tensions finissent par se retrouver à peu près partout.

Là, il y a un danger véritable. Ces gens, ces gens que nous n’aimons pas, ces gens qui vraiment essayent de réintroduire une sorte d’aristocratie de l’argent, de système aristocratique, de système féodal, une néo-féodalité fondée sur la capacité ou non que vous avez à faire de l’argent, eh bien ce système qui avait été atteint, je dirais, de manière mortelle en 2008, mais qui avait bien réagi (parce que le rapport de forces était encore très fort en sa faveur), il est en train de s’effondrer, et non pas essentiellement en raison de notre révolte à nous, mais il pourrit par la tête et il est en train de se déglinguer à ce niveau-là.

Alors, j’attire toujours votre attention sur le fait qu’il ne faut pas regarder ici et là des choses qui se passent sans les relier au tout. C’est un problème général : l’effondrement est généralisé à l’intérieur de nos systèmes, et là, il faudrait faire attention à ce TINA, ce There is no alternative. Les gens qui utilisaient ce slogan, justement, la droite ultralibérale, c’était un moyen de soutenir ce qu’ils considéraient comme une bonne approche. Ils nous disaient : « Elle est bonne, et en plus, il n’y a pas d’autre choix ». Maintenant, le fait que leurs propositions conduisent à la catastrophe nous oblige à regarder ce TINA d’une autre manière. Parce que ce qui serait dramatique, évidemment, ce qui serait tragique, ce qui pourrait signer notre fin, c’est qu’ils aient raison ! Que leur système soit non seulement catastrophique, ce que tout le monde peut constater, mais qu’il n’y ait [réellement] pas d’alternative.

Et vous remarquez sans doute que je parle de plus en plus, oui je m’intéresse de plus en plus à la Chine. Il y a une série de petits papiers qui vont sortir sous ma plume. Mon attention avait été attirée là-dessus par le fait qu’on s’intéresse beaucoup en Chine à mon dernier ouvrage. Ça avait attiré mon attention sur ce qui se passe là-bas. Non pas que je m’en désintéressais jusqu’ici ! J’ai parlé de la Chine et de son altérité, de ses alternatives, dans deux de mes ouvrages : dans Principes des systèmes intelligents, en 1989, donc c’est pas tout à fait récent – [je me suis intéressé] à la Chine en tant que telle (je veux dire, pas à l’actualité), à l’histoire de la Chine, à la Chine archaïque, à la manière dont ses catégories de pensée se sont créées à une époque – et aussi, j’en ai reparlé en 2009 dans Comment la vérité et la réalité furent inventées.

Alors, pourquoi ? Pourquoi cet intérêt pour la Chine ? Parce que, pour explorer, justement, ce TINA. Si ni la Chine, ni nous en Occident, n’avons trouvé la solution à certains types de problèmes alors que les approches étaient extrêmement différentes – et ça, je le souligne, et je l’ai expliqué en 89 et puis j’y suis revenu en 2009 – pourquoi il y a une véritable altérité entre la Chine et nous. Et bon, ce n’est pas une découverte, je dirais, personnelle. Il y a un très grand article [écrit] par des sociologues : par Durkheim, Emile Durkheim, un des inventeurs de la sociologie comme nous la concevons aujourd’hui, et son neveu, Marcel Mauss, très connu des anthropologues, un article de 1903 sur la radicalité de l’approche chinoise par rapport à la nôtre. Bien sûr, il y a une inversion, c’est réciproque : notre pensée est aussi une pensée étrangement curieuse par rapport à la pensée chinoise. C’est une relation qu’il faut voir dans les deux sens : les Chinois ne sont pas surprenants et nous, normaux, non, nous sommes surprenants les uns par rapport aux autres.

Mais si nous n’avons pas trouvé la solution, ni nous, ni eux, sur un certain type de problèmes – et c’est ça que je suis en train d’explorer – à ce moment-là, eh bien, il n’y a plus que deux alternatives : ou bien le problème est insoluble, ce qui est possible. Ce qui est possible. On m’encourage à faire une suite à mon bouquin Le dernier qui s’en va éteint la lumière, en disant : « Vous ne pourriez pas regarder les choses de manière positive en proposant des solutions ? » Mais il est possible que ce qui se dessine en filigrane dans l’autre ouvrage, c’est que, peut-être, il n’y a pas de solution, que nous ne résolvions pas nos problèmes parce que nous arrivons trop tard, mais peut-être parce que le problème de notre espèce est un problème insoluble depuis le départ.

Ceci dit, non, ce n’est pas fermé : il y a une alternative. Et l’alternative, ce serait que ni les Chinois en 2500 ans, ni nous en 2500 ans, en prenant des approches extrêmement différentes – non pas délibérément, nous avons fait comme nous pouvions – si nous n’avons pas résolu ces problèmes et si les solutions ne sont pas inscrites dans les manières dont nous avons abordé les problèmes, alors, ou bien le problème est insoluble, ou bien il faut trouver des solutions tout à fait neuves et le faire rapidement. Et ces solutions qui sont tout à fait neuves, il n’est pas dit que nous n’y ayons pas encore réfléchi. Moi, je considère que dans cette période qui va de 1800 à 1850, les auteurs qui ont écrit là – et j’exclus peut-être de ça Karl Marx, parce qu’on considère quand même, qu’il a eu la possibilité, si on veut (après sa mort, après 1883 !), la possibilité quand même qu’il y ait des tentatives d’application du système marxien – il y a d’autres idées au début du 19ème siècle, et en particulier chez ces gens avec qui il se dispute au sein de la Première internationale : les adversaires, les adversaires de Marx. Il y a là des choses qui n’ont pas encore véritablement été tentées. Et puis, il n’est pas impossible que nous trouvions nous-mêmes des solutions, de la même manière que eux avaient trouvé des choses intéressantes, ces gens de la première moitié du 19ème siècle. Il n’est pas impossible que nous trouvions aussi des choses intéressantes, mais ce qui se dessine, c’est qu’il faut trouver du neuf. Il faut absolument… Ni la solution, je dirais « millénaire », chinoise, ni la solution millénaire chez nous, ne semblent apporter de manière simple les éléments de réponse à ce qu’il faudrait faire maintenant.

Alors, non seulement il faut aller vite, mais il est possible que nous découvrions dans les mois, dans les années à venir, que le problème, en fait, n’a pas de solution, que notre espèce – que je caractérise toujours comme le ferait un biologiste : colonisatrice, opportuniste et sociale – que le problème est en réalité insoluble en tant que tel. Mais il faut l’explorer, il faut aller voir ! Si le problème est insoluble, je dirais, il faut que la démonstration soit irréprochable pour le faire apparaître.

Voilà. Donc, je continue à réfléchir. Je travaille sur ce bouquin qui s’appelle : « Qui étions-nous ? », dont le titre a été choisi délibérément pour ne pas laisser entendre que la solution serait évidente, qu’il ne faudrait pas se battre, en tout cas, pour mettre en place les solutions ! Regardez – et ça, je termine là-dessus, quand même, il faut en parler – regardez la répression qui tombe sur des gens qui essayent de penser autrement. Je ne parle pas simplement de mes problèmes avec la Vrije Universiteit Brussel. Je pense à la chasse aux sorcières – parce que bon, on peut quand même appeler ça comme ça – qui a lieu à l’intérieur des rédactions des quotidiens et de la presse hebdomadaire en France. On essaye, voilà, on essaye quand même de se débarrasser des gens qui essayent de voir les choses d’une autre manière, de sortir du cadre, d’analyser le cadre : ils dérangent. Ils dérangent !

Qu’est-ce que vous pouvez faire ? Eh bien, vous pouvez faire des tas de choses, c’est formidable ! Parce que vous voyez : quand on essaye, quand un magnat de la presse essaye de nous imposer certaines vues, eh bien, le public ne suit pas. Le public, c’est vous, l’opinion publique peut faire des choses. L’internet nous offre la possibilité de faire ces pétitions qui réussissent à épater en quelques jours, en quelques journées, en rassemblant un nombre considérable de signatures. Il y a les protestations que vous pouvez faire de manières diverses, et il y a, comme on le voit, ce n’est pas une mauvaise idée non plus d’utiliser des vieilles approches, même s’il faut considérer maintenant que la panoplie est beaucoup plus large que ça. Vous pouvez, vous pouvez empêcher que des représailles s’exercent sur des gens comme nous, qui essayons de trouver des solutions, mais pas nécessairement de la manière dont des banquiers l’imagineraient.

Voilà, à la semaine prochaine !

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