Trends – Tendances, Comment échouer quand toutes les décisions dépendent pourtant de vous ?, le 30 juin 2016

Jacques De Larosière publie chez Odile Jacob ses mémoires sous le titre 50 années de crises financières.

Ce n’est pas tomber dans le sensationnalisme qu’appeler De Larosière une superstar de la finance. Qui d’autre que lui peut se prévaloir en effet d’un palmarès « en or » comme le sien : directeur du Trésor en France (1974 – 1978), directeur du Fonds monétaire international (1978 – 1987), gouverneur de la Banque de France (1987 – 1993), enfin directeur de la BERD, la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (1993 – 1998) ?

De Larosière ne fait pas mystère des personnes qui au cours de sa longue et brillante carrière, l’ont impressionné. Il dit ainsi de Paul Volcker, gouverneur de la Federal Reserve, la banque centrale américaine, de 1979 à 1987 : « Un homme de cœur et de générosité. […] il avait le sens du détail opérationnel et mettait lui-même les « mains dans le cambouis ». » À propos de Valéry Giscard d’Estaing, ministre des finances puis Président de la république française, il dit qu’« il voyait plus loin que son interlocuteur […] il était peut-être l’un des seuls à saisir la nature profonde et menaçante des changements à l’œuvre. » Enfin, parlant du Premier ministre britannique Margaret Thatcher, il déclare : « J’admirais son courage. Elle avait réussi à redonner le sens de l’effort à un pays qui s’enlisait au cours des années 1970. »

Ayant accédé aux niveaux décisionnels les plus élevés du secteur financier, on imaginerait que De Larosière se réjouisse de la manière dont il a pu influer sur le cours des affaires, or il n’en est rien :

« Beaucoup d’événements, beaucoup de crises, beaucoup de réunions, de coordination, beaucoup de drames… Mais, en fin de compte, me dira-t-on, assez peu de résultats. »

Des obstacles se sont en effet dressés devant lui, dont il est instructif de faire l’inventaire à sa suite.

De Larosière nous explique ainsi que « L’interdiction des prêts en francs aux non-résidents par les banques françaises avait été, pendant les années 1970, assez efficace pour le contrôle des changes. Mais au cours des années 1990, ce genre de mesures aurait été jugé inconcevable. La dérégulation était passée par là… ». La dérégulation mise en cause.

Il écrit aussi à propos des grands commis de l’État – entendez, ces hauts fonctionnaires entièrement pénétrés de ce que l’on appelait à une époque, le sens de l’État : « Ces grands commis restaient longtemps en fonction et savaient dire « non » à leurs ministres quand il le fallait. Aujourd’hui, les hauts fonctionnaires « tournent » plus vite et sont souvent sensibles aux pressions du pouvoir, dont ils sont plus proches. » Des grands commis, désormais trop liés au pouvoir.

« Le dogme de la privatisation tenait lieu de stratégie », écrit De Larosière à propos de la conversion de la Russie au capitalisme dans les années 1990, et il ajoute : « Sans les contrepoids institutionnels nécessaires, cette libéralisation brutale et cette privatisation sans contrôle ont donné libre cours à la corruption, au pillage du capital national, et à la naissance d’une classe d’oligarques que rien n’incitait à tenir compte de l’intérêt général. […] Une privatisation qui aboutit à la constitution de monopoles d’oligarques ne peut être considérée comme un succès. » Les ravages du dogme d’une privatisation sans contrôle.

Et au moment de conclure, De Larosière déclare : « Le monde financier des quarante dernières années, trop largement déréglementé, a favorisé l’irresponsabilité budgétaire. […] Ce récit est, au fond, celui des crises financières que les marchés finissent toujours par infliger à ceux qui ont abusé de leurs innovations, de leurs excès et du laxisme ambiant. »

Si le contexte est celui de la dérégulation et du laxisme, de la privatisation sans contrôle, sous l’égide de grands commis désormais trop liés au pouvoir, il ne sert pas à grand-chose d’avoir été à la tête de ces institutions prestigieuses, qui nous paraissent à nous les lieux où l’on décide de ce qui se fera, nous enseigne un Jacques De Larosière passablement désillusionné au soir d’une carrière portant impressionnante dans la finance. Serait-il excessif de traduire cela en disant que le sens des affaires a remplacé le sens de l’État, et que c’est nous tous qui faisons hélas les frais d’un tel passage aux profits et pertes, de l’intérêt général ?

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