Chine : Nation, nationalités, nationalisme… (I), par DD & DH

Billet invité.

Nous l’avons vu avec le litige au sujet des îles qu’on lui conteste, la Chine réagit au quart de tour et toutes griffes dehors dès qu’on fait mine de toucher à ce qu’elle estime être son intégrité territoriale. Pour bien comprendre sa réaction, il faut se souvenir qu’elle se vit comme amputée d’un de ses membres (Taïwan), qu’elle est un pays composite et pluriethnique et que, si elle se montre particulièrement chatouilleuse sur le tracé de ses frontières, c’est qu’un irrédentisme toujours plus ou moins actif la démange sur ses marges de l’Ouest. C’est son talon d’Achille et elle ne doute pas que rivaux et/ou ennemis tireront toujours, autant qu’ils le peuvent, sur les fils qui peuvent faire craquer ses coutures actuelles. Il peut donc être utile de revenir sur la question de la « nation chinoise ».

En  Chine, le maniement du mot « nation » (minzu) est délicat, c’est pourquoi nous nous munissons de pincettes et prévenons que notre science en la matière est si mince que nous ne parlerons le plus souvent que sous l’autorité du grand spécialiste de la question, Joël Thoraval (anthropologue EHESS), plusieurs fois cité dans les lignes qui suivent.

Tentons de tracer l’itinéraire de la notion de « nation » qui ne s’est frayé un chemin en Chine qu’à l’occasion de la (mauvaise) rencontre avec des intrus occidentaux. Il est bien évident que, sous l’Empire, surtout quand cet empire était authentiquement « chinois » jusqu’à la fin des Ming (1644), la seule expression « Sous le Ciel » (tianxia) suffisait à désigner l’ensemble du territoire et du peuple sur lequel régnait le Fils du Ciel. Sur ce vaste territoire, existaient certes des populations éparses dont les mœurs, les parlers, les habitudes culturelles et même les traits physiques différaient de ceux de la population majoritaire ; ces populations, souvent très imbriquées les unes dans les autres au sud du Yangzi, étaient parfois remuantes et entretenaient, entre elles surtout, des querelles sans fin du type « vendetta » (xiedou), mais comme elles occupaient des zones très montagneuses, extrêmement enclavées, l’Empire pouvait relativement les ignorer et les laisser mesurer elles-mêmes la dose de « sinité » qu’elles étaient prêtes à assimiler. C’est sous la dynastie mandchoue des Qing (1644-1911) qu’une fissure apparaît dans le «  Sous le Ciel » : certes la dynastie est parfaitement sinisée (sinophone et confucéenne) comptant même de très grands empereurs lettrés comme Kangxi (1662-1722) Yongzheng (1722-1735) et Qianlong (1736-1796), mais des frictions entre nationalités vont se faire jour par la suite. Quelque chose qu’on pourrait se hasarder à appeler un mouvement nationaliste Han ronge souterrainement l’Empire : les sociétés secrètes (hui) se multiplient et mettent en circulation un mot d’ordre vengeur « Fan Qing, Fu Ming » (Renverser les Qing, restaurer les Ming !). En riposte à l’hostilité diffuse dont ils sont la cible, les gens des Bannières (ou Tartares) vont imposer aux Han un certain nombre de vexations, dont le port de la natte, qui ne feront que creuser le fossé. L’arrivée belliqueuse des Européens et l’affaissement de la dynastie donnent un coup de fouet aux rebellions des populations minoritaires (ni Han, ni Mandchoues). A l’exemple des deux principales rébellions, bien connues, des Taiping et des Nian, de 1850 à la chute des Qing, les révoltes éclatent partout : les Miao du Guangxi et du Guizhou se soulèvent et le Xinjiang musulman fait sécession.

Se pose bel et bien en Chine un sérieux problème de cohésion nationale dont hérite dès son berceau la jeune et éphémère République instaurée par Sun Yat-sen (1866-1925). Le parti créé par Sun s’appelle le Guomindang et nous avons pris l’habitude de le traduire en français par « Parti nationaliste » (surtout quand nous parlons de Taïwan). Le programme du Guomindang consiste en fait dans le « tridémisme » (sanminzhuyi), autrement dit les « Trois Principes du Peuple » : indépendance nationale, démocratie et bien-être. Elu président de la République en 1912 et obtenant la majorité au Parlement élu au suffrage restreint en 1913, Sun Yat-sen se fait « voler » sa Révolution de 1911 par Yuan Shikai qui ressuscite un empire fantoche avant d’être emporté par le vent de l’Histoire et la pagaille créée par les Warlords rivaux. Non seulement la Révolution de 1911 n’a pas réglé le problème de la cohésion intérieure (pas eu le temps de s’y pencher !), mais elle a eu pour effet (non voulu !) de consolider les positions des Occidentaux et d’accélérer les mouvements centrifuges. Ce sera en 1911 la création en Mongolie extérieure d’un gouvernement autonome qui s’allie à la Russie, ainsi que l’instauration d’un nouveau statut du Tibet grâce à un accord passé par les féodaux tibétains avec l’Angleterre (suite à l’expédition victorieuse du général Younghusband jusqu’ à Lhassa en 1904). Celle-ci impose à la Chine, en 1914, à la faveur de la déliquescence du pouvoir central chinois et du dos tourné des autres puissances engagées dans la guerre, la Convention de Simla, laquelle entérine de fait le pouvoir temporel du Dalaï Lama sur le « Grand Tibet », sous très vague suzeraineté chinoise et bien réelle surveillance britannique (Convention que le Royaume Uni n’a été déclarée caduque qu’en 2008 ! Grand merci, Messeigneurs !).

De la période qui suit et qui est tragiquement marquée par la lutte entre le Guomindang et le PCC (créé en 1921) puis par l’invasion japonaise, retenons pour le sujet qui nous intéresse que la Longue Marche (1934-1935) a eu un effet auquel on songe peu : ayant dû, pour échapper aux bombardements de Tchang Kai-chek, adopter un long itinéraire de contournement dans des zones de montagne habitées par des populations non Han, Mao et son armée de volontaires prirent conscience de leur existence et de leurs coutumes en négociant leur droit de passage et leur ravitaillement avec chacune d’entre elles. On peut donc considérer que c’est par la pratique et par un vécu partagé que Mao a abordé le problème de la mosaïque d’ethnies différentes. Dès son arrivée au pouvoir (1949), la question est à l’ordre du jour. En 1953 est mis sur pied un vaste projet de recensement précis des nationalités minoritaires par  huit équipes d’experts anthropologues et sociologues, mais l’entreprise est freinée par le Mouvement antidroitier de 1957 (au motif que faire de la recherche pure serait possiblement « droitier », sans doute), puis arrêtée par la Révolution Culturelle (1966). Qu’a-t-on finalement choisi de faire, après avoir lu, sans y trouver beaucoup d’aide mais beaucoup de sujets de perplexité, la Bible sur le problème : « Le marxisme et la question nationale » de Staline ? D’abord affirmer l’entité politique unique que représente « Zhongguo » : une nation. Puis concéder aux fractions minoritaires un statut  équivalent de « nations ».

Comme la chose n’a jamais existé, il n’y a rien pour la nommer. On crée donc, en important le suffixe « zu » du japonais pour le coller à « min » (peuple), un néologisme « minzu » = nation. Nous sommes dès lors en présence de ce que J. Thoraval appelle « un véritable coup de force linguistique créé au début des années 60 par les autorités communistes » : le nombre de « nationalités » comptabilisées étant de 56 au total, la Chine est une grande « minzu » (nation) composée de 56 sous-« minzu » (92 à 93% de Han et 7 à 8% de minorités « nationales » dites « shao minzu » au nombre de 55), le même mot désignant indifféremment le contenu et le contenant. Comme le note J. Thoraval : « Ce coup de force a donné à cette notion clé le rôle d’une sorte de foncteur logique, permettant d’articuler, sous un chef unique, trois types de relations potentiellement problématiques : l’un et le multiple (la « nation » chinoise et les « nationalités » de la Chine), le passé et le présent (la Chine traditionnelle et la « nouvelle société » édifiée après 1949), l’intérieur et l’extérieur (le nouvel Etat socialiste et la solidarité nationale, culturelle ou raciale avec les communautés « chinoises » de Taïwan et de l’outre-mer)  » (in « Perspectives chinoises » N° 54. 1999). Le puzzle des 55 nationalités minoritaires n’emboîte sans doute qu’approximativement toutes ses pièces car, sur le terrain, les choses sont très complexes, certaines ethnies s’étant divisées en sous-groupes, d’autres refusant leur appellation les liant à un voisin honni, l’une d’entre elles, les « hui », mot désignant les musulmans sinophones, reposant, anomalie par rapport à toutes les autres, sur une appartenance religieuse. Mais cette cote mal taillée a fonctionné tant bien que mal en accordant aux minorités quelques « faveurs » : l’octroi, dans le découpage du territoire, quand l’une d’entre elles était majoritaire dans une zone, de régions (au nombre de 5 à la périphérie), de préfectures (29) et de districts (plus d’une centaine) dits « autonomes » (où les lois et règlements peuvent différer de ceux décidés à Pékin), l’exemption de la soumission à l’obligation de l’enfant unique ou encore le droit à des quotas très favorables d’admission à des concours d’entrée en université ou dans la fonction publique.

En fait, l’appartenance nationale des Han à la grande « Zhonghua minzu » doit, encore aujourd’hui, être envisagée en parallèle avec un autre type d’appartenance, plus culturel, infiniment plus ancien et peut-être plus profond, celui qui relie chacun à un lignage patrilinéaire, entre gens portant le même « xing » (patronyme) et se rattachant à des ancêtres communs (réels ou fantasmés). Etre originaire d’un même lieu, même si on habite définitivement très loin de ce lieu (y compris bien sûr outre-mer), se rattacher à une micro-culture bien localisée, nourrir le souvenir, sinon le culte, d’un dieu du sol précis, tout cela reste un facteur très prégnant de cohésion sociale. On est Han, oui, mais le terme semble à tous très insuffisant pour traduire des racines, un ancrage et une filiation solide et longue. C’est ce modèle de rattachement à un lignage patrilinéaire que, ces quinze dernières années, les dirigeants ont voulu copier en le globalisant à l’échelle de la Chine entière, par l’invention et la multiplication de célébrations du type de celle à laquelle s’est rendu Li Ruihuan (Président de la Conférence Consultative du Peuple chinois) au printemps 1994 pour participer au Shaanxi au sacrifice rituel de la Fête des Morts devant le tombeau (de pure fiction, mais seul compte le symbole) de l’Empereur Jaune (le mythique Huangdi), qualifié à cette occasion d’ « ancêtre suprême de la civilisation chinoise », point d’origine de toute filiation Han et, par là, ancêtre de tous les ancêtres !

Ce processus de réappropriation par l’Etat des mythes populaires, comme l’encouragement au revival confucéen pour la morale ou au taoïsme pour le fengshui, manifeste une volonté de répondre à LA question « Qu’est-ce qu’être Chinois aujourd’hui ? » et à son corollaire « Y a-t-il des raisons d’en être fier ? »

(à suivre)

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