Retour sur la prétendue « création monétaire ex nihilo » par les banques commerciales

En plus d’un compte-rendu quotidien (parfois heure par heure) de la crise des subprimes, se tenait en 2008 sur le blog, un débat sur la prétendue « création monétaire ex nihilo » par les banques commerciales.

Alors que j’avais mentionné pour les transferts d’argent (j’évite le mot « monnaie » utilisé aujourd’hui de manière trop lâche) un principe de conservation des quantités, un commentateur m’avait affirmé, références universitaires à l’appui, que les banques commerciales avaient la capacité de créer de l’argent ex nihilo.

Je savais par mon expérience de onze ans dans des établissements de crédit californiens que la chose était impossible sur un plan pratique, je n’en fus pas moins désarçonné quelques jours par l’apparente unanimité des auteurs soutenant cette thèse.

Je retombai rapidement sur mes pieds : l’erreur des tenants de la « création monétaire ex nihilo » reposait sur une confusion entre « argent proprement dit » et « reconnaissances de dette (ayant une valeur marchande) », le principe de conservation des quantités n’était en réalité jamais enfreint.

Nombreux furent ceux qui participèrent sur le blog au débat. Les conclusions auxquelles nous parvinrent furent résumées dans mon livre L’argent, mode d’emploi (Fayard 2009).

Je suis revenu sur la question l’année dernière dans mon Penser tout haut l’économie avec Keynes (Odile Jacob 2015 ; 113-124). En effet, après avoir souscrit à la « création monétaire ex nihilo » par les banques commerciales dans son A Treatise on Money de 1930, Keynes avait rangé la thèse au magasin des accessoires six ans plus tard dans sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, au grand chagrin d’ailleurs de Joseph Schumpeter.

L’argument de mes adversaires était toujours le même : « Vous êtes seul à penser ce que vous pensez ! ». L’un d’entre eux m’avait d’ailleurs envoyé au moment de la parution de L’argent, mode d’emploi la photo d’une pile d’ouvrages « ex nihilo », posés à côté de mon seul livre. Mon commentaire était si j’ai bon souvenir : « Consternant ! ».

Seul en compagnie de Keynes, on ne se sent bien entendu pas trop esseulé et il faut ajouter à nos côtés James Tobin (1918-2002), connu de tous aujourd’hui pour la « taxe Tobin », sa proposition de taxe sur les opérations financières, qui écrivit en 1961 un article intitulé : « Commercial banks as creators of ‘money’ » * où il réfute la thèse.

Si je reviens aujourd’hui sur le sujet, c’est qu’un lecteur du blog attire mon attention sur une démonstration très circonstanciée de l’erreur sous-jacente à la thèse de la « création monétaire ex nihilo » par les banques commerciales dans une thèse de doctorat (non-publiée) défendue à Fribourg en Suisse en 2000 par Nadia Piffaretti : « Monnaie électronique, monnaie et intermédiation bancaire ».

La thèse des partisans de la « création monétaire ex nihilo » par les banques commerciales est souvent résumée par eux sous une formulation selon laquelle l’argent prétendument créé ex nihilo l’est « par un simple jeu d’écritures ». J’avais rappelé dans L’argent, mode d’emploi qu’une écriture comptable se contente de constater une opération financière, qu’elle n’a aucune capacité démiurgique (ou « performative ») de la créer, et que si elle semble le faire, elle est tout simplement fausse et doit être corrigée.

La démonstration de Mme Piffaretti – dont j’ignorais malheureusement l’existence au moment de la rédaction de mes deux livres mentionnés plus haut – est centrée comme la mienne sur la confusion faite par les « créationnistes » entre « argent » et « reconnaissance de dette ». Surtout, et à la différence de l’accent mis dans ma propre démonstration sur le « principe de conservation des quantités », elle s’intéresse tout spécialement à ce « jeu d’écritures » dans lequel les « créationnistes » lisent une « création ex nihilo », pour montrer que la confusion faite par eux entre « argent » et « reconnaissance de dette » se manifeste là sous la forme d’une confusion entre « paiement » (transfert effectif d’argent) et « ligne de crédit » (reconnaissance de dette « en puissance »), soulignant que l’activation de la ligne de crédit (sa ponction) se réalise par un paiement, un transfert d’argent effectif et non par la création d’argent. Le fameux « simple jeu d’écritures » n’est en réalité rien de plus que le constat d’un transfert effectif d’argent d’un compte sur un autre, où la banque joue un rôle d’intermédiation (Mme Piffaretti souligne la présence nécessaire dans l’opération de trois parties et non de deux seulement). Dit autrement, la transformation d’une reconnaissance de dette « en puissance » (la création par une banque d’une ligne de crédit) en reconnaissance de dette « en acte » (la reconnaissance par un emprunteur du versement d’un crédit), nécessite un véritable paiement : un transfert effectif d’argent d’un compte sur un autre, et non une création d’argent « miraculeuse ». Le miracle de la « création monétaire ex nihilo » par les banques commerciales à l’occasion d’« un simple jeu d’écritures » est une illusion qui ne se produit que si le paiement qui a eu lieu et dont le « simple jeu d’écritures » rend compte, est passé inaperçu de celui qui l’observe.

Le lecteur que mes deux démonstrations (2009 et 2015) – fruits d’une réflexion collective – n’a pas convaincu pourra lire la démonstration de Mme Piffaretti, dont il faut regretter qu’elle n’a pas donné lieu à publication. On la trouvera ici : « Monnaie électronique, monnaie et intermédiation bancaire », au chapitre 4.3.

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* James Tobin, « Commercial banks as creators of ‘money’ », in Selected Essays in Economics, 1971 : 272-282.

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