De l’anthropologie à la guerre civile numérique (IV), La « vérité ordinaire », entretien réalisé le 21 mars 2016

Franck CORMERAIS

Vous évoquez, Geneviève Delbos et vous, dans La transmission des savoirs (1984), une « vérité ordinaire » placée entre savoir empirique et savoir scientifique. S’agit-il de cette dimension lacanienne ?

Paul JORION

Ce constat m’amènera à interroger le concept de vérité qui s’impose, au même titre que celui de réalité, comme des notions culturelles. J’ai mobilisé, à l’appui de cette thèse, aussi bien la pensée archaïque chinoise que les travaux de Lévy-Bruhl.

L’anthropologue australien Ralph Bulmer complète utilement la conception de la pensée primitive de Lévy-Bruhl autant qu’il réfute celle de Lévi-Strauss. S’enquérant des méthodes de classification utilisées par les Kalam de Nouvelle-Guinée, Ralph Bulmer propose une méthodologie novatrice par rapport à celle développée par d’autres anthropologues tels que Jane et William Bright. Ceux-ci, interrogeant la différence faite par les Yurok du nord de la Californie et de l’Oregon entre les crapauds et les poissons, s’entendent répondre que les premiers ne sont pas des poissons parce qu’ils sont des femmes. Ils en déduisent immédiatement que leurs interlocuteurs se réfèrent à la mythologie, ignorant leur démarche taxinomique pourtant à l’œuvre. Au contraire, Ralph Bulmer a tenté de comprendre le raisonnement de son informateur. Celui-ci différencie les oiseaux, selon qu’ils effraient lorsque rencontrés inopinément, qu’ils tentent de transmettre un message par leur chant , qu’ils apparaissent en rêve pour signifier une femme, etc. De même, il ne peut admettre que le casoar à casque soit un oiseau, en ce qu’il peut tuer un homme.

Cette classification, qui n’est pas sans rappeler celle inspirée à Borges, selon Foucault, par « une certaine encyclopédie chinoise », complète la théorie de Lévy-Bruhl en ce qu’elle est purement émotionnelle et pratique. Elle n’est pas considérée comme un outil intellectuel.

Franck CORMERAIS

Cette émotion est-elle réintroduite par la dimension artistique que vous reliez à la technologie en fin d’ouvrage ? A-t-elle une fonction de synthèse ?

Par ailleurs, pouvez-vous préciser le principe du Père Noël que vous évoquez en conclusion ?

Paul JORION

L’un de mes maîtres de Cambridge, Meyer Fortes, s’est intéressé à ma recherche autour du savoir empirique tel qu’il se vérifie dans les faits. À l’occasion d’une communication, je remarquais qu’il m’était impossible de rendre compte dans la réalité de certains dictons de pêcheurs bretons tels que « le dernier jour sauvera la semaine, la dernière semaine sauvera le mois et le dernier mois sauvera l’année ». Seule la dernière assertion peut correspondre à une réalité économique : mareyeur peut consentir à faire des cadeaux en fin d’exercice à son pêcheur s’il considère nécessaire de rétablir l’équilibre de la relation évaluée sur 12 mois. Ce principe de prime démontre que notre économie n’est que réciprocité, invalidant d’autorité la loi de l’offre et de la demande.

Au-delà, Meyer Fortes a interprété cette expression problématique comme une distorsion introduite dans le champ du savoir : l’espoir. Cette remarque est particulièrement féconde, elle rejoint ce que Lacan avait baptisé de « principe du Père Noël » : « Avec le Père Noël, cela s’arrange toujours, et je dirai plus, ça s’arrange bien », dit-il un jour. Les populations humaines ne peuvent être comprises sans cette mystification délibérée qu’est l’espoir.

Franck CORMERAIS

Dans la partie conclusive de La transmission des savoirs, intitulée La dynamique des sociétés paysannes, vous écrivez : Art et technique du quitte ou double et paraissez par là redoubler la question de la technique. L’acquisition des savoirs empiriques, par l’amélioration des pratiques, permet de définir l’individu sur le plan symbolique et de lui conférer un statut social. Le surgissement de la dimension artistique, en toute fin d’ouvrage, est au contraire peu explicite.

Paul JORION

J’aborde ce point dans mon dernier ouvrage Le dernier qui s’en va éteint la lumière. La dimension artistique me semble intimement reliée à la manière dont nous traitons avec le devenir qui s’impose à nous. Le décomposer très simplement en temps et en espace nous permet d’acquérir une certaine maîtrise. Nietzsche se fait l’écho de ce soulagement que nous éprouvons lorsque l’écoulement du temps est suspendu. La musique, la peinture, l’expérience artistique en son ensemble, s’impose comme une manière privilégiée de suspendre ce souci permanent. Elles sont, pour un animal aussi inquiet que l’homme, comme une voie d’accès à l’extase, qui nous fait échapper un moment au devenir.

Toutefois, cette réflexion n’était pas encore aboutie lorsque nous avons, Geneviève Delbos et moi, publié La transmission des savoirs.

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