LE TEMPS QU’IL FAIT LE 16 SEPTEMBRE 2016 – Retranscription

Retranscription de Le temps qu’il fait le 16 septembre 2016. Merci à Marianne Oppitz !

Bonjour, nous sommes le vendredi 16 septembre 2016 et je voudrais vous parler aujourd’hui d’une chose en particulier, c’est de ce texte signé de Sigmar Gabriel du Parti socialiste allemand et de Martin Schulz le président Socialiste au Parlement européen, qui s’appelle « Refonder l’Europe ». C’est un texte qui va dans le même sens que des choses que vous avez vues récemment, en particulier du projet DiEM25 lancé par Yanis Varoufakis. Ça va dans le même sens, c’est-à-dire non pas du repli souverainiste communautaire et identitaire, mais de dire il faut quand même, malgré tout, il faut relancer le projet européen. Et vous savez, moi je m’identifie à ça, j’en parle depuis très longtemps. Il y a une époque, il y a pas mal d’années, on avait même lancé une rubrique sur le blog qui s’appelait « Le grand œuvre ». « Le grand œuvre », c’était l’idée justement de relancer l’Europe, de la mettre sur d’autres rails. Et vous savez que ce n’est pas facile : j’en parle souvent, pour moi, le symbole de ce que je peux faire, au niveau européen, c’est cette invitation qui m’avait été faite par quelqu’un là-bas et puis le véto qui avait été mis par, je crois que c’était une commissaire européenne, qui avait dit : « Non, il est anti-européen ».

J’avais rappelé à ce moment là que j’avais fait partie – je pense que c’était dans les années 1963-64 – d’un groupe de 15 jeunes Européens qu’on avait fait venir à Strasbourg pour qu’on discute avec nos aînés qui étaient en train de lancer quelque chose, qu’on discute de l’Europe qu’on voulait faire. Et donc, il y a ce paradoxe – je ne dirai pas que je suis un fondateur de l’Europe ! – mais on avait pensé qu’il était bon – j’avais quoi ? 20 ans ? – de me faire venir (peut-être moins [rire], même moins, oui, sans doute 18 ans, 19 ans) de nous faire discuter là.

Alors, maintenant, quand on dit de moi : « C’est quelqu’un d’anti-européen », c’est bien sûr un discours tenu par des gens qui, en fait, ont fait l’Europe qu’on ne veut pas ! Je dirais, à la limite, que cela ne m’intéresse pas ce que pense cette dame : ce sont des usurpateurs, si vous voulez. Cette tâche européenne qu’on avait définie, enfin, qu’on avait demandé à nos aînés de nous aider à définir et les explications qu’ils nous donnaient, étaient de bonnes explications. De bonnes explications !

Alors, l’Europe souveraine, l’Europe des nations, j’y repensais, je crois que c’était dimanche, je me trouvais à Saint-Cado. Saint-Cado, c’est sur la commune de Belz, c’est entre Vannes et Lorient, sur la côte là. C’est sur la rivière d’Etel. Et à Saint-Cado, j’ai vu la même chose que ce que j’ai vu à l’île d’Houat quand j’y habitais. Saint-Cado, c’est quoi ? C’est un petit tertre avec quelques maisons. Dès que vous entrez dans l’église [P. J. : plutôt la chapelle], vous y voyez « À nos morts 1914 – 1918 ». Et vous voyez là, 15, 20 noms. Pareil à Houat : je crois qu’il y a 18 noms. Houat, voilà, c’est un petit rocher en mer, un tout petit village dont j’ai fait le recensement, j’ai fait les généalogies de tout ça. C’était quoi ? au temps de sa grandeur, c’était quoi ? 400 personnes ? Plus de la moitié des jeunes entre 20 et 35 ans, sont morts comme ça. C’est une liste interminable sur le monument aux morts. C’est ça, l’Europe des nations, malheureusement c’est ça qu’elle sait faire : c’est la guerre de 14 ! Je suis désolé.

Alors, il y a eu cet espoir, cet espoir après ce que Keynes appelle, à très juste titre, « Les guerres civiles européennes », cet espoir de faire les choses autrement. Et, au moins ça, l’Europe est arrivée à le faire : il n’y a pas eu de guerre sur nos territoires entre 1945 et maintenant. Il y a eu des guerres très proches, il y a eu des guerres civiles atroces, pas très loin : en Yougoslavie. Voilà, on est arrivé au moins à ça.

Mais par ailleurs, qu’est-ce qu’on a fait ? On a fait cette Europe des marchands dont Monsieur Barroso est malheureusement le sinistre emblème. Sinistre emblème d’une personne venant de l’extrême gauche – je ne vais pas dire Maoïste en particulier, bon, c’était le cas pour lui, mais enfin il y a beaucoup de gens venant de l’extrême gauche qui ont très mal tourné – et qui, voilà, proteste peut être parce que le rêve de sa vie c’était de rentrer chez Goldman Sachs. Et il nous dit : « On en veut à la démocratie ! parce qu’on m’empêche d’entrer chez Goldman Sachs ! » : c’est ça son but. Alors, la personne qui le critique et qui le critique avec un certain courage – il faut quand même le remarquer – c’est Monsieur Jean-Claude Juncker. Mais Monsieur Juncker, ce n’est pas non plus un exemple pour la jeunesse ! Ministre des finances pendant des années puis Premier ministre d’un paradis fiscal qui n’a jamais rien eu à redire sur la manière dont ça fonctionnait chez lui. C’est lui, le grand héros qui attaque Monsieur Barroso parce que Monsieur Barroso… c’est encore pire !

La difficulté quand on veut soutenir un projet comme celui-là, comme « Refonder l’Europe » – comme le proposent Sigmar Gabriel et Martin Schulz, ou le projet de Yanis Varoufakis, que j’approuve également de mon côté, je l’ai approuvé dès le départ – c’est qu’il y a fort à faire. Il y a fort à faire parce que l’image de l’Europe est très dégradée par ces marchands de soupe qu’on a, pendant des années, envoyés là pour nous représenter. Et vous le savez : la plus grande partie des électorats européens envoient des gens comme ça. Quand on regarde les élections en France : quand on regarde les prévisions – à moins qu’on ne vienne à gauche avec un candidat crédible, et c’est pour cela que je vais continuer à soutenir cette idée d’une candidature de Piketty jusqu’au bout, jusqu’à la dernière minute. Alors on aura des gens qui nous ferons la même Europe qu’avant, la même Europe qui dira : « Jorion il ne faut pas le faire venir parce que c’est un anti-européen ! ». On continuera à faire l’Europe comme ça.

Alors, c’est difficile, c’est difficile de dire : il faut encore croire en quelque chose qui a été complètement vérolé – si vous me permettez l’expression – par ceux que nous avons envoyés pour le faire, qui n’étaient pas les gens qu’il fallait. Se retrousser encore les manches, (rire) enfin j’ai quand même les cheveux relativement blancs là, j’ai quand même fêté relativement récemment un anniversaire qui était celui de mes soixante-dix ans. Mais je crois que non : on ne peut pas. On ne peut pas. L’alternative, voilà, l’alternative ce sont ces monuments aux morts, avec ces listes interminables, dans des patelins minuscules. Ce n’est pas ça la solution non plus.

Il faut – malheureusement je dirais – malheureusement essayer encore dans la même direction, faire comme le proposent Gabriel et Schulz : essayer de sauver, encore une fois, ce machin. Et là, ils ont leur programme. Il est sympa, mais, il ne va pas encore très, très loin : ils ne reposent pas la question du travail, ils ne la mettent pas à plat. Ils ne proposent pas qu’on reprenne cette question à partir de zéro. Ils parlent de l’environnement dans une demi-phrase au milieu d’un demi-paragraphe, comme ça, comme quelque chose en plus : « Et en plus, il ne faut pas oublier l’environnement… ». Non ! non ! Vous savez que j’ai écrit un livre [Le dernier qui s’en va éteint la lumière], à partir de l’idée qu’il ne reste peut-être plus que 2 à 3 générations pour l’espèce humaine, de la manière dont on se conduit à la surface de la terre, et je suis convaincu – ça j’en suis convaincu ! – si on ne change pas notre comportement du tout au tout, s’il n’y a pas un virage à 180°, il n’y a pas moyen de s’en sortir pour l’espèce en tant que telle. Alors des trucs comme ça, encore mous, ça ne va pas arranger les choses.

Malheureusement, on n’a pas le choix, c’est ça le problème. On n’a le choix que de relancer l’Europe. Revenir sur les frontières nationales – les raisonnements comme autrefois – ce n’est pas possible. Mais il ne faut pas non plus que nous soyons entièrement dépossédés de la possibilité d’intervenir au niveau des décisions qui sont prises dans ces trucs là. Et il faut aussi que nous envoyions comme délégués, des gens qui sont en faveur de ce changement de cap. Si nous continuons à voter pour des Sarkozy, des Juppé, des choses de cet ordre là, ce n’est pas demain la veille que ce changement de cap aura lieu. Alors, il y a beaucoup de choses : beaucoup de pain sur la planche (rire) !

Je vous ai mis, hier, je vous ai mis la petite Tracy Chapman qui chante Bob Dylan : « Les temps changent ». Parce que dans la tête des gens, les temps changent. Ils commençaient déjà à cette époque là, en 62-63, à l’époque où il a écrit ce genre de chansons, les temps changeaient déjà. Et nous avons la capacité de faire un monde qui soit vivable sur cette planète. Mais, il faut le faire. Il faut le faire ! Il faut ni baisser les bras, ni s’organiser en faveur d’un repli. Parce que vous voyez, se replier, on voit ça à la une des journaux : les peuples peuvent devenir fous. Le peuple c’est bien, moi je suis contre l’idée d’un populisme étant nécessairement une mauvaise chose. Mais les peuples peuvent être complètement déboussolés, il faut le savoir aussi. Il faut raisonner avec les peuples. Il ne faut pas dire ce qu’ils doivent penser : ça c’est la pire des choses, mais il faut les aider à réfléchir. Voilà, on a fait ça un peu ici ce matin.

Allez, à bientôt.

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