La victoire de Trump : quand l’improbable augmente la certitude du pire, par Cédric Chevalier

Billet invité.

Entre l’effondrement voire l’extinction de l’espèce et une Humanité vivant durablement en harmonie avec sa Biosphère[1], il existe une infinité de scénarios plus ou moins tragiques ou heureux.[2] [3]

Le journaliste Philippe Paquet signe l’éditorial de La Libre Belgique de ce matin d’élection américaine.[4] Il écrit : « Pour toute personne raisonnablement confiante dans le bon sens de ses semblables, il paraissait impensable, en effet, qu’un homme puisse s’élever jusqu’à la fonction politique la plus prestigieuse et la plus exigeante du monde par la seule force de l’ignorance et de la vulgarité. C’est pourtant le choix stupéfiant qu’a fait une majorité d’Américains. »

Méditons bien ce petit paragraphe. Nous sommes là selon moi à la frontière ultime de la pensée humaine actuelle. Frontière qui nous fera nous effondrer voire disparaître si nous ne la dépassons pas. Si Dieu existe, il doit se demander « Comment bon sang protéger l’Humanité d’elle-même ? ». Les philosophes doivent se demander quant à eux : « La liberté pour l’Humanité de se suicider collectivement dans l’allégresse est-elle vraiment une liberté ? Une civilisation qui se suicide dans le respect de ses institutions démocratiques, est-ce éthique ? ». Les écologistes authentiques, quelle que soit leur affiliation partisane formelle, doivent se dire : « Que penser et que faire désormais, si malgré tous nos efforts[5], la majorité de nos semblables se dirige joyeusement vers le suicide collectif ? ». Dans tous les cas, ce qui est interrogé par les événements actuels, c’est l’autonomie[6], la réflexivité[7], la responsabilité[8] et l’effondrement[9] de notre Humanité.

Car soyons lucides, l’espèce humaine se divise actuellement grossièrement en deux camps : ceux qui, d’une part, voient augmenter inexorablement la probabilité d’effondrement de la civilisation et de l’espèce et agissent pour diminuer cette probabilité et ceux qui, d’autre part, ne voient pas cette tendance et ne font rien ou bien la voient mais n’agissent pas plus. Les conscients d’un côté, les inconscients et les hébétés de l’autre. La victoire du premier camp nous donne une probabilité non-nulle (0<P<1) d’évitement des scénarios terminaux[10], proche de 0 pour les pessimistes, moins proche de 0 pour les optimistes.[11] La victoire du second camp nous donne par contre la certitude (P=1) que ces scénarios terminaux se produiront. On n’aime pas en science donner des prévisions certaines pour des systèmes complexes mais, au risque d’être franc, je ne connais personne parmi les scientifiques, les penseurs et les décideurs, qui croit vraiment que l’espèce la plus intelligente d’une planète, en état d’inconscience des conséquences de son action sur cette planète, et/ou en état d’incapacité d’agir collectivement dans une direction donnée, puisse survivre longtemps en maintenant son niveau de civilisation et de population, en ayant atteint notre niveau de développement technoscientifique. Pour faire une analogie plus pédagogique : enfermez un jeune enfant dans une pièce avec une caisse de grenades et des pistolets chargés, attendez suffisamment longtemps et la probabilité de survie de l’enfant tendra strictement vers 0. Nous sommes en effet comme des enfants, d’un niveau de conscience relativement faible, enfermés sur une planète, dotés de technologies que nous ne maîtrisons pas suffisamment et dont les effets nous dépassent complètement.

Notons qu’il n’est pas sûr qu’il faille atteindre une majorité dans le premier camp pour faire basculer les pronostics. Car il existe probablement une relation directe entre l’importance du pouvoir du premier camp et la probabilité que les scénarios heureux se produisent. Donc toute augmentation significative des membres du premier camp diminue la probabilité des scénarios terminaux. Des minorités actives ont déjà fait des miracles au cours de l’Histoire, pour mettre fin à l’esclavage, à la peine de mort et à la dictature.

Revenons aux élections américaines. Pour ceux qui connaissent l’Histoire, rien ne surprendra vraiment dans les phénomènes observés jusqu’à ce jour, la montée en puissance et l’élection de Donald Trump, victoire du populisme dont on peut trouver des analogies nombreuses à travers les siècles. Et encore jusqu’aux XXe et au XXIe siècles. En ce sens, l’expression « toute personne raisonnablement confiante » du journaliste de La Libre Belgique peut sembler un synonyme de « toute personne naïve, ignorante de l’Histoire ». C’est peut-être le cas de la majorité d’entre nous… Nous avons tous tendance, et c’est documenté par la science, à ne pas être lucides sur la réalité du monde et à nourrir des espoirs hypertrophiés. L’espoir par exemple que l’espèce humaine « jamais ne se suiciderait collectivement dans l’allégresse ».

Jusqu’ici, cette naïveté et cette tendance aux espoirs hypertrophiés, n’a pas porté un préjudice existentiel à l’espèce dans son ensemble. Bon an mal an, nous sommes toujours là. Tant que la civilisation et l’espèce humaine, et la plupart des autres espèces, n’étaient pas menacées… bien que la démocratie, la liberté, la paix, le droit à la vie, la justice, etc. aient été violées et profanées pendant des millénaires, on pouvait se dire que la situation « fluctuait » mais qu’on ne perdait jamais tout espoir qu’un jour « les choses changeraient ». « Un individu ne meurt qu’une fois et l’espèce peut toujours se relever et s’améliorer en bâtissant une civilisation meilleure ».

Dans une certaine analogie, nous étions jusqu’au XXe siècle, des « enfants ». Nous pouvions faire des bêtises sans grandes conséquences. A la moitié du XXe siècle, nous sommes devenus des adolescents. Nous avons acquis l’aptitude de nous autodétruire, de nous suicider. Nous avons acquis des technologies qui menaçaient potentiellement notre existence. La fin du XXe siècle a confirmé que la menace sortait du potentiel pour devenir réelle, concrète. Des gens sont déjà vraiment morts à cause de nos technologies, par millions. Et la civilisation et l’espèce sont vraiment menacées d’effondrement. Ce n’est plus une histoire d’horreur pour fans de science-fiction un peu attardés. C’est devenu un scénario évoqué par les « gens sérieux » : les scientifiques et décideurs jusqu’au plus haut niveau.[12]

Aujourd’hui, nous sommes toujours adolescents, susceptibles de mourir à cause de nos bêtises. Dotés de plus grandes capacités mais encore incapables de nous maîtriser nous-mêmes. Nous tardons à devenir adultes, autonomes, réflexifs, responsables.

Aujourd’hui que les enjeux deviennent existentiels et les conséquences strictement irréversibles à l’échelle collective[13], puisque nous sommes entrés dans l’Anthropocène, le problème démocratique constaté ci-dessus -« que les citoyens peuvent, dans le respect des règles et institutions démocratiques d’une civilisation avancée, choisir un leader qui incarne un niveau de conscience inférieur, dans le pays le plus puissant du monde, en étant complices des conséquences potentiellement délétères de leur vote »- prend lui aussi une tournure existentielle.

C’est simple malgré la complexité des choses : si l’Humanité, à travers chaque citoyen, ne parvient pas à élever son niveau moyen de conscience, à agir en pleine conscience et à choisir des politiciens et des politiques en conséquence, nous pouvons dire adieu à la civilisation et à la prospérité de l’espèce.

Hans Jonas, le grand philosophe écologiste, a courageusement reposé[14] cette question de la démocratie que je paraphrase : « Si, dotés de si terribles technologies, les citoyens sont incapables de garantir démocratiquement la survie de la civilisation et de l’espèce, faudra-t-il instaurer un régime autoritaire pour les sauver d’eux-mêmes ? ».[15] Il semblait penser que, oui, il se pourrait peut-être que seul un régime autoritaire nous sauve de nous-mêmes.[16] Tant que nous serions adolescents, il nous faudrait toujours compter sur des parents bienveillants pour nous fixer les limites que nous étions encore incapable de nous fixer à nous-mêmes.[17]

Mais à ceux qui désespèrent de la démocratie, et « espèrent » secrètement qu’un régime autoritaire « éclairé » (la Chine ?[18]) pourra sauver la civilisation et l’espèce face à l’effondrement, je voudrais opposer un argument instrumental : même la dictature la plus autoritaire repose sur l’adhésion ou la tolérance, au moins passive, la « servitude volontaire », d’un nombre très important de citoyens, comme l’a expliqué brillamment La Boétie.[19] Il est donc aussi peu probable qu’un régime autoritaire éclairé émerge et impose une politique écologiste radicale contre la volonté d’une proportion significative de la population. Il ne s’agit pas ici seulement d’accaparer le pouvoir et les richesses, en laissant plus ou moins les gens se débrouiller matériellement, comme dans une « bête » dictature. Il s’agit que le système économique et les modes de vie de l’ensemble de la population deviennent durables, ce qui est une autre paire de manches. Et donc si les conditions d’existence d’une démocratie et d’un régime autoritaire sont dans les deux cas l’adhésion d’une majeure partie de la population, je continue à penser que nous devons croire envers et contre tout en la démocratie ! La démocratie non seulement comme un principe intangible de nos valeurs philosophiques, mais aussi comme l’instrument le plus efficace du changement sociétal vers la durabilité.

Quoi qu’il en soit, l’équation reste la même : la civilisation voire l’espèce survivront si et seulement si une masse critique populaire se dégage qui a conscience des menaces existentielles et agit et vote avec détermination pour les éviter, en toute liberté, autonomie, réflexivité et responsabilité.

Que faire en définitive quand nos parents ne sont plus là pour nous empêcher de faire des bêtises et de nous faire du mal ? … Devenir adultes.

[1] La partie de la planète Terre qui contient et interagit avec le règne du Vivant, c’est-à-dire le seul endroit connu actuellement dans l’Univers où l’Humanité peut subsister.

[2] A ceux qui s’étonnent qu’on interroge ici la capacité de l’Humanité à vivre en harmonie avec sa Biosphère, je ne peux que recommander la lecture attentive des publications scientifiques et de la production artistique et intellectuelle internationales des 25 dernières années. S’ils pensent encore ensuite que notre Biosphère et donc nous-mêmes en tant que civilisation et espèce, ne sommes pas menacés actuellement dans notre propre existence, je ne peux que recommander une psychothérapie adaptée.

[3] Rappelons également qu’une extinction d’espèce est définitive.

[4] http://www.lalibre.be/debats/edito/edito-une-victoire-du-populisme-inimaginable-et-honteuse-5822d407cd70958a9d5eecd6

[5] Environ 50 ans d’efforts de la part du mouvement écologiste pour essayer de faire prendre conscience à tous des risques existentiels liés à la dégradation de plus en plus grave de la Biosphère que notre civilisation génère.

[6] La capacité d’un individu ou d’une société à se fixer ses propres limites, ses propres lois.

[7] La capacité d’un individu ou d’une société à se regarder soi-même avec un regard critique, à avoir conscience de soi et de ses actes.

[8] La capacité à répondre de ses actes, soit la capacité à choisir et à accepter les conséquences de ses actes.

[9] Un phénomène de réduction notable, plus ou moins rapide dans le temps, plus ou moins large dans l’espace, et plus ou moins désagréable subjectivement, de la population, du degré de complexité et de maîtrise de son existence d’une civilisation ou d’une espèce.

[10] Effondrement de civilisation et d’espèce(s).

[11] Vu l’inertie et le déterminisme des forces de l’Univers en jeu dans notre Biosphère, peu d’optimistes envisagent des probabilités proches de 1, quand bien même toute l’Humanité serait écologiste radicale, car nous sommes loin de maîtriser les phénomènes en jeu dans notre société et notre Biosphère.

[12] Voir notamment les rapports produits par les agences de sécurité de l’Etat aux USA, en Allemagne et ailleurs.

[13] Une espère et un écosystème disparus ne ressuscitent pas. On peut « restaurer » un écosystème, mais ça reste un euphémisme pour les biologistes et les écologues.

[14] Après notamment Alexis de Tocqueville, qui assista à l’émergence de la démocratie américaine (De la démocratie en Amérique) et tous ses successeurs.

[15] Question explorée dans « Le Principe Responsabilité ».

[16] Hans Jonas (1903-1993) est toujours très injustement décrié, voire ostracisé, pour avoir « posé cette question » de la capacité de la démocratie à dépasser les menaces existentielles à l’Humanité et avoir évalué une réponse politiquement incorrecte, alors que s’il est bien une mission non négociable pour un philosophe, c’est de n’écarter aucune question philosophique a priori. En outre, poser une question et évaluer le potentiel pratique des réponses n’indique en aucun cas qu’on adhère soi-même à ces réponses.

[17] Plus loin dans le temps, Platon étudiait les couples tyrannie/monarchie, oligarchie/aristocratie et démagogie/démocratie pour conclure que seul un gouvernement de philosophes (une forme d’aristocratie non élue) était à même de réaliser la forme d’utopie sociétale qu’il préconisait.

[18] Ce scénario est évoqué dans « The Collapse of Western Civilization : A View from the Future » (N.Oreskes & E.N.Conway). Le « fascisme vert » ou la « dictature verte » reste à ce stade davantage une création des négationnistes des dégradations environnementales qu’une volonté d’écologistes extrémistes. La majeure partie de la pensée écologiste fait de la liberté non seulement une valeur fondamentale en soi mais aussi une « nécessité instrumentale » pour concrétiser la transition écologique sociétale.

[19] « Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres » dans son Discours de la servitude volontaire.

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