LE TEMPS QU’IL FAIT LE 15 DÉCEMBRE 2016 – Retranscription

Retranscription de Le temps qu’il fait le 15 décembre 2016. Merci à Cyril Touboulic !

Bonsoir, nous sommes le jeudi 15 décembre 2016. Demain vendredi, à l’heure où j’aurais pu enregistrer ma vidéo, je donnerai cours à la Catho de Lille aux étudiants en master de Gestion – économie sur les leçons à tirer de la chute de la compagnie Enron – chute à laquelle j’ai consacré un ouvrage écrit en anglais en 2002 ou 2003. Cet après-midi, aux mêmes étudiants, je donnerai un cours sur la fraude, le délit d’initié, les paradis fiscaux, les havres fiscaux et les mafias, voilà.

Et hier, certains d’entre vous sont venus m’écouter moi et quelqu’un d’autre à Paris, à la faculté de médecine. Nous parlions, un représentant de Médecins Sans Frontières et moi-même. Nous parlions de la notion de crise à des médecins pour qui la notion de « crise » à un sens bien particulier : dans le balancement entre Le normal et le pathologique [1966], pour citer un livre de M. Georges Canguilhem, qui a été mentionné durant les discussions. Et donc, voilà, il s’agissait hier d’un séminaire.

Lundi, j’ai donné un cours – je ne l’ai pas mentionné ici parce que ça se jouait à guichets fermés –, il s’agit aussi également d’un master qui se donne à Sciences Po, à Paris. On m’avait demandé de parler pendant quatre heures : quatre heures de Numérisation et finance.

Alors, quatre heures c’est beaucoup, j’avais préparé quand même quelques petites antisèches et à ma grande surprise, je n’ai pas pu dire tout ce que je voulais dire sur ces quatre heures. Et la raison pour laquelle je n’ai pas pu, c’est qu’il y a eu des interventions de la salle – qui étaient bienvenues – mais des interventions qui ont porté toutes sur le même sujet, qui était : « Pourquoi nous enseigne-t-on une science économique déconnectée de la réalité ? ». Voilà !

Les questions étaient formulées de manières différentes par les différentes personnes qui ont tenu à ce que je parle de ça plutôt que de ce que j’avais prévu de dire. Il ne s’agit pas de gens qui n’ont pas de formation en économie, parce qu’il s’agit en fait d’un master destiné à des gens qui travaillent déjà et la plupart des gens – j’ai demandé aux gens de se présenter rapidement sont des dirigeants d’entreprise ou des gens qui occupent des postes importants dans des entreprises plus grandes. Et ces gens reposaient la même question : « Pourquoi est-ce qu’on nous enseigne quelque chose qui n’est pas vrai, pourquoi les événements de 2008 et la suite n’ont-ils pas eu un impact sur la manière dont la science économique est enseignée ? »

Et là, moi je m’étais posé la question quand j’ai lu ce livre de MM. Cahuc et Zylberberg, Le Négationnisme économique. Comment s’en débarrasser (2016), et j’ai posé la question tout haut, ici : « Pourquoi des gens qui représentent un courant, qui n’est même pas dominant en sciences économiques : qui est le courant tout entier, qui a une position absolument hégémonique dans l’enseignement, en France en particulier, qui a pu se débarrasser d’un revers de la main d’une proposition d’enseigner l’économie un peu autrement, parce que M. Jean Tirole, qui venait de recevoir un prix entre parenthèses… pardon entre guillemets [rire] d’économie, un « prix Nobel » d’économie entre guillemets, a dit : « Non, non, surtout pas ! », voilà… pourquoi est-ce que ces gens prennent la peine de se dire assiégés, menacés, qu’il y a un complot contre eux, etc. ? » Eh bien, la réponse elle m’est venue – pas de n’importe où : à Science Po, à Paris – de gens qui sont dirigeants d’entreprise, ou pratiquement, qui ont dit : « Pourquoi est-ce qu’on nous enseigne ces balivernes ? »

Alors, voilà la raison de pourquoi ces gens se sentent assiégés ! Ce n’est pas moi qui gueule dans les travées, non ! Ils sont en face d’étudiants qui doivent leur poser la même question et ça ne doit pas être extrêmement confortable : « Pourquoi nous racontez-nous des balivernes, alors qu’on sait ailleurs ce qu’il faudrait dire ? »

Alors, voilà, la réponse que j’ai pu obtenir sur des bancs prestigieux de l’enseignement en France. La contestation, elle est là. Elle est là sur les bancs ! Elle ne vient pas d’enragés qui montent de la rue, elle vient des gens qui sont à l’intérieur même de… comment dire ? des institutions, des gens qui font partie de ces élites et qui se demandent pourquoi on leur raconte des bobards. Voilà !

Petite incise, petite remarque incidente : le 2 décembre, c’est-à-dire il y a exactement treize jours, un procès a eu lieu à Bruxelles, au Tribunal du travail. C’est le procès que m’intente la VUB (Vrije Universiteit Brussel) pour avoir donné l’enseignement que j’y ai donné. Cela a été mis en délibéré et une décision tombera probablement vers la fin du mois de janvier.

Alors, tout ça n’est pas sans rapport avec ce que je viens de dire : la justice transcendera-t-elle les rapports de force ? C’est son rôle, bien entendu, et nous l’admirons pour le faire. Nous admirons les magistrats, qui ont à cœur que ces choses-là se passent comme l’éthique le demande. Dans beaucoup de pays du monde, ils sont en difficulté pour le faire : ils sont accusés par leur gouvernement d’être complices de forces diverses. En général, on les accuse d’être complices de forces de gauche parce que la générosité, les grands principes, l’égalité, la liberté, la fraternité, ce sont des choses qui sont invoquées en général par la gauche. La liberté, vous le savez, dans un sens dévoyé du terme, la droite l’utilise mais c’est comme, vous le savez, c’est essentiellement la liberté du renard dans le poulailler qui est invoquée dans ce cas-là ! Et pas la liberté de chacun de pouvoir au moins vivre. Voilà.

Je réfléchis par ailleurs – vous en avez déjà lu quelques traces – à qu’est-ce qu’on pourrait faire pour proposer comme programme de, sinon de gouvernement, du moins de changer la société. Je regardais le papier que j’avais fait à ce sujet (c’était il y a une quinzaine de jours) et il y avait 220 [322 en réalité] commentaires, donc ça c’est une excellente bonne chose. Nous allons proposer une manière de faire les choses autrement… de manière détaillée, hein ! Un vrai, voilà, un vrai programme, un vrai manifeste ! C’est en cours d’élaboration , je vous tiens au courant. Voilà.

J’espère à la semaine prochaine. Au revoir !

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