L’AMBIVALENCE DES TRANSITIONS, par François Leclerc

Billet invité.

Le double choc du Brexit et de la victoire de Donald Trump n’a pas fini de produire ses effets. Après avoir pris naissance en Europe, la crise politique a désormais atteint sa dimension mondiale, suscitant la tardive prise de conscience du danger que représente la montée des inégalités chez les « perdants de la mondialisation ».

Mais le discours à ce propos tourne court. Quels sont les mécanismes producteurs des inégalités, comment en stopper la progression, puis les réduire, quand la baisse des recettes publiques et du rôle de l’État restent au centre des politiques ? Quels leviers pourraient permettre de corriger cette mauvaise allocation de la distribution de la richesse ? Il faudra encore attendre pour que les questions soient au moins posées. Les plus hautes autorités européennes n’ont pas engagé de réflexion à ce sujet, aveuglées par leurs certitudes ou paralysées par leurs engagements.

La prise de conscience d’un autre phénomène s’annonçant très dérangeant progresse. Les progrès de l’Intelligence Artificielle et de la robotisation vont partiellement assécher le marché du travail, et des sources de revenu de substitution vont devoir être trouvées en compensation. Les rentiers vont être appelés à partager le privilège de ne pas avoir à « gagner sa vie ». À ceci près qu’un monde construit sur le modèle étendu de la rente impose indéniablement de revoir son origine et sa distribution…

La bataille d’arrière-garde de ceux qui ne veulent pas convenir de la raréfaction du travail n’est pas encore totalement gagnée, mais les progrès rapides de l’Intelligence Artificielle vont rapidement balayer leurs objections. D’importantes mutations s’annoncent dès lors que l’on se penche sur les innovations et remises en cause qui se présentent dans des secteurs d’activités aussi divers que la santé, la finance ou l’éducation. Certes, des obstacles au potentiel novateur des nouvelles technologies ne manqueront pas de survenir – ils se mettent déjà en place – mais les activités de production et les services sont à la veille d’une révolution aux profondes conséquences sociales. Seul le conformisme rétrograde empêche d’en prendre la mesure. Et pourtant il en va de la paix sociale dans l’avenir…

À une époque où des juristes prennent en considération le « droit des animaux », ces « personnes non humaines » dont le comportement alimente la réflexion des chercheurs en Intelligence artificielle, et où les robots devraient être dotés d’une personnalité juridique, devenant pour l’occasion des « personnes non humaine », beaucoup va devoir être inventé. Notamment la taxation des robots, afin de composer avec la baisse du rendement des taxes sur le travail humain (1). L’affectation du produit des gains de productivité qui va résulter de leur rôle grandissant est une question clé, notamment lorsqu’il s’agit de réduire les inégalités au lieu de les accroître encore.

Le champ des réflexions iconoclastes s’est en peu de temps élargi, non sans contradictions. L’économie du partage a été sans tarder dénaturée avec notamment l’émergence fulgurante d’Uber et d’Airbnb. Ce qui en dit long sur à la fois l’opportunisme du système capitaliste et le potentiel que recèle le partage. Le projet de revenu universel de base est quant à lui devenu une auberge espagnole, certaines de ses conceptions obtenant droit de cité après avoir été longtemps en général rejetées pour leur utopie.

Une autre émergence, plus décisive, s’est révélée dans toute son ambivalence, celle d’un Internet à la fois vecteur de la gratuité de nombreux services – à ne pas confondre avec leur financement par la publicité – et de celui du payant, remettant en cause des situations acquises, des conventions de marché pourrait-on dire. La coexistence à une telle échelle des deux a donné à la gratuité une dimension jamais atteinte. Les échanges marchands ne peuvent prétendre à l’exclusivité, la démonstration en a été faite, mais la transition vers la solution que représente le concept de biens communs n’en est qu’à son commencement. Ceux-ci dépassent l’opposition entre propriété privée et biens publics et se prêtent à une gestion collective d’un autre genre.

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(1)

Blog de PJ : Mettre en place les éléments d’une transition vers un socialisme authentique, le 25 novembre 2016

Blog de PJ : Sismondi ou l’invitation au partage par un Belge, par Un Belge, le 14 janvier 2013

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