La nouvelle astrologie. En fétichisant les modèles mathématiques, les économistes ont transformé l’économie en une pseudoscience hautement rémunératrice (1/2), par Alan Jay Levinovitz

Merci à Perrick Penet-Avez pour la traduction !

La nouvelle astrologie. En fétichisant les modèles mathématiques, les économistes ont transformé l’économie en une pseudoscience hautement rémunératrice © Aeon

– Par Alan Jay Levinovitz (maître de conférences en philosophie et religion à l’Université James Madison en Virginie (USA). Son livre le plus récent est Le mensonge du gluten et d’autres mythes sur ce que vous mangez (2015).

Qu’est-ce qui ferait de la science économique une meilleure discipline ?

Depuis la crise financière de 2008, les IUT et les universités font face à une pression accrue avec un objectif simple : identifier les disciplines essentielles et couper tout le reste. En 2009, l’Université de l’État de Washington a annoncé qu’elle éliminerait le département de théâtre et de danse, le département de sociologie communautaire et rurale et la spécialité d’allemand ; la même année l’Université de Louisiane à Lafayette mettait fin à sa spécialité philosophie. En 2012, l’Université Emory d’Atlanta s’est débarrassée de son département des arts visuels et de son programme de journalisme. Les réductions ne sont pas limitées aux sciences humaines : en 2011, le Texas a annoncé qu’il éliminerait près de la moitié de son programme général en licence de physique au sein de ses universités. Même s’il n’y a pas de réduction des effectifs, les salaires des professeurs ont été gelés et les budgets des ministères rétrécis.

Mais malgré la crise du financement, c’est un marché haussier pour les économistes universitaires. Selon une étude sociologique de 2015 parue dans le Journal of Economic Perspectives, le salaire médian des enseignants s’établit désormais à 103 000 $, soit près de 30 000 $ de plus que celui des sociologues. Pour le dernier décile (top 10%) des économistes, ce chiffre s’élève à 160 000 $ et se trouve tout en haut de la hiérarchie des disciplines universitaires, devant l’ingénierie. Ces chiffres, soulignent les auteurs de l’étude, n’incluent pas d’autres sources de revenus, comme les honoraires de conseil pour les banques et les hedge funds. Des honoraires qui sont – comme le révèle le film Inside Job de 2010 – souvent substantiels. (Ben Bernanke, ancien économiste universitaire et ex-président de la Réserve fédérale, gagne de 200 000 $ à 400 000 $ pour un seul exposé).

Contrairement aux ingénieurs et aux chimistes, les économistes ne peuvent pas montrer des objets concrets – téléphones cellulaires, plastiques divers et variés – pour justifier la haute valorisation de leur discipline. Ils ne peuvent pas non plus, en économie financière et en macroéconomie, exhiber le pouvoir prédictif de leurs théories. Des hedge funds emploient des économistes de pointe qui exigent des honoraires princiers, mais sous-performent avec une grande régularité les fonds alignés sur des indices boursiers. Il y a huit ans, Warren Buffet a parié 1 million de dollars : sur 10 ans, un portefeuille de hedge funds perdrait face à l’indice boursier S&P 500 ; et il semble bien qu’il va le gagner. En 1998, un fonds qui se vantait d’avoir deux lauréats du prix Nobel parmi ses conseillers s’effondrait, provoquant presque une crise financière mondiale [P.J. : Long-Term Capital Management].

L’échec de la discipline à prédire la crise de 2008 a été largement documenté. En 2003, par exemple, cinq ans seulement avant la Grande Récession, le lauréat du prix Nobel Robert E. Lucas Jr déclara à l’American Economic Association que « la macroéconomie […] a réussi : son problème central de prévention de la dépression a été résolu ». Les prévisions à court terme ne sont guère meilleures – en avril 2014, par exemple, un sondage auprès de 67 économistes a donné un consensus de 100% : les taux d’intérêt augmenteraient au cours des six prochains mois. Au lieu de cela, ils sont tombés. Et de beaucoup.

En dépit de cela, les enquêtes indiquent que les économistes voient leur discipline comme « la plus scientifique des sciences sociales ». Quelle est la base de cette foi collective, partagée par des universités, des présidents et des milliardaires ? Est-ce que ces personnes puissantes, et ayant réussi, ne devraient pas être les premiers à noter la réputation surfaite d’une discipline, et la moins susceptible d’en payer les conséquences ?

Dans les univers hypothétiques des marchés rationnels, où se déroule une grande partie de la théorie économique, peut-être. Mais l’histoire du monde réel révèle une autre histoire, celle de modèles mathématiques se faisant passer pour une science et un public, désireux d’en être le client, confondant équations élégantes et exactitude empirique.

À titre d’exemple extrême, prenez le succès extraordinaire d’Evangeline Adams, une astrologue du début du XXe siècle, dont les clients comprenaient le président de Prudential Insurance, deux présidents de la New York Stock Exchange, le magnat de l’acier Charles M. Schwab et le banquier J. P. Morgan. Pour comprendre pourquoi les titans de la finance consultaient Adams à propos du marché, il est essentiel de rappeler que l’astrologie était une discipline technique, exigeant des quantités de données astronomiaues et la maîtrise de formules mathématiques spécialisées. « Un astrologue » est, en fait, la deuxième définition du « mathématicien » du Oxford English Dictionary. Pendant des siècles, la cartographie des étoiles était le travail de mathématiciens, un travail justifié et financé par la croyance généralisée que les cartes des étoiles étaient de bons guides pour les affaires terrestres. La meilleure astrologie exigeait la meilleure astronomie, et la meilleure astronomie était faite par les mathématiciens – exactement le genre de personnes dont l’expertise est susceptible d’intéresser banquiers et financiers.

En fait, lorsqu’Adams a été arrêtée en 1914 pour violation d’une loi new yorkaise contre l’astrologie, ce sont les mathématiques qui l’ont finalement blanchie. Au cours du procès, son avocat Clark L. Jordan souligna, dans la pratique de sa cliente, l’usage des mathématiques comme marqueur différenciant par rapport à une simple superstition, appelant l’astrologie « une science mathématique ou exacte ». Adams elle-même démontra cette méthode « scientifique » en établissant le profil astrologique du fils du juge. Le juge fut impressionné : la plaignante, fit-il observer, a suivi un « processus mathématique pour parvenir à ses conclusions […]. J’ai pu me convaincre que l’élément de fraude […] n’était pas caractérisé ici ».

Romer compare les débats entre économistes à ceux entre avocats de l’héliocentrisme et du géocentrisme au XVIe siècle

Le pouvoir enchanteur des mathématiques masqua au juge – et aux clients prestigieux d’Adams – que l’astrologie repose sur une prémisse hautement non scientifique, que la position des étoiles prédit aussi bien les traits de personnalité que les choses humaines telle que l’économie. C’est ce pouvoir enchanteur qui explique la popularité durable de l’astrologie financière, encore aujourd’hui. L’historien Caley Horan au Massachusetts Institute of Technology m’a décrit comment la technologie informatique fit exploser l’astrologie financière dans les années 70 et 80. « Dans le monde de la finance, il y a toujours une tendance superstitieuse et quasi spirituelle à trouver du sens dans les marchés », me dit Horan. « Les analystes techniques dans les grandes banques, essaient de découvrir des configurations dans le comportement passé du marché, et il ne s’agit pas pour eux d’un saut pour eux que d’aller jusqu’à l’astrologie. » En 2000, USA Today cita Robin Griffiths, analyste technique en chef chez HSBC, la troisième plus grande banque au monde, expliquant que « la plus grande part de l’astrologie est sans mérite, mais il y a une part qui fonctionne ».

Au bout du compte, le problème n’est pas l’adoration de modèles stellaires, mais plutôt le culte non critique voué à la langue utilisée pour les modéliser, et nulle part est-ce plus répandu qu’en économie. L’économiste Paul Romer de l’Université de New York a récemment commencé à attirer l’attention sur un problème qu’il appelle la « mathiness » (ou « matheusité ») – d’abord dans le papier « Mathiness in the Theory of Economic Growth » (2015), puis dans une série de billets de blog. Romer croit que la macroéconomie, en proie à cette matheusité, ne parvient pas à progresser comme une vraie science le devrait, et compare les débats entre économistes à ceux qui opposaient défenseurs de l’héliocentrisme et avocats du géocentrisme au XVIe siècle. Les mathématiques, reconnaît-il, peuvent aider les économistes à clarifier leur réflexion et leur raisonnement. Mais l’ubiquité de la théorie mathématique en économie a également de graves inconvénients : elle élève la barrière à l’entrée pour ceux qui veulent participer au dialogue professionnel et rend excessivement pénible la vérification de leurs travaux. Bien pire, la théorie économique peut se gargariser d’une autorité empirique imméritée.

« J’en suis arrivé à me dire qu’il devrait y avoir un parti-pris plus fort contre l’utilisation des mathématiques », m’a expliqué Romer. « Si quelqu’un venait pour dire : « Regardez, je viens de trouver une idée incroyable qui va révolutionner l’économie, mais pour l’exprimer il me faut recourir aux bizarreries de la langue latine », on lui dirait d’aller au diable, à moins qu’il ne puisse nous convaincre que c’est vraiment essentiel. Le fardeau de la preuve serait dans leur camp. »

À l’heure actuelle, malheureusement, il existe un parti-pris généralisé en faveur de l’utilisation des mathématiques. Le succès de disciplines mathématiques lourdes telles que la physique et la chimie a offert aux formules mathématiques une valeur d’autorité décisive. Lord Kelvin, physicien mathématique du XIXe siècle, a exprimé cette obsession quantitative :

Lorsque vous pouvez mesurer ce dont vous parlez et l’exprimer avec des chiffres, vous en connaissez quelque chose ; mais quand vous ne pouvez pas le mesurer […] avec des chiffres, votre connaissance est médiocre et insatisfaisante.

La faiblesse du raisonnement l de Kelvin : la mesure et les mathématiques ne garantissent pas le statut de science, ils ne garantissent que l’apparence de scientificité. Lorsque les présomptions ou les conclusions d’une théorie scientifique sont absurdes ou tout simplement fausses, la théorie doit être mise en doute et finalement rejetée. La discipline de la science économique cependant est actuellement tellement handicapée par les œillères de l’autorité talismanique des mathématiques que ses théories sont surévaluées et non vérifiées.

Romer n’est pas le premier à élaborer la critique de ce «mathématisme». En 1886, un article paru dans Science a accusé l’économie d’abuser de la langue des sciences physiques pour dissimuler « le vide derrière un mélange de formules mathématiques ». Plus récemment, The Rhetoric of Economics de Deirdre N. McCloskey (paru en 1998) et Economics as Religion de Robert H. Nelson (de 2001) ont tous deux soutenu que les mathématiques dans la théorie économique servaient, dans les mots de McCloskey, principalement à faire passer le message « regardez à quel point je suis scientifique ».

Après la Grande Récession, l’échec de la science économique pour protéger notre économie était de nouveau impossible à ignorer. En 2009, le lauréat du Prix Nobel Paul Krugman essaya de l’expliquer dans The New York Times avec une autre version du diagnostic de « matheusité ». « Selon moi », a-t-il écrit, « la profession économique s’est égarée parce que les économistes, en tant que groupe, ont confondu la beauté, parée de splendides mathématiques, avec la vérité. » Krugman estime que « le désir des économistes de montrer leurs prouesses mathématiques » est la « cause centrale de l’échec de la profession ».

La critique de la matheusité n’est pas limitée à la macroéconomie. En 2014, l’économiste financier de Stanford, Paul Pfleiderer, a publié un papier intitulé « Chameleons: The Misuse of Theoretical Models in Finance and Economics », qui a permis à Romer de comprendre cette matheusité. Pfleiderer attira l’attention sur la prévalence de « caméléons », ces modèles économiques « aux liens douteux avec le monde réel » qui remplacent l’exactitude empirique par « l’élégance mathématique ». À l’instar de Romer, Pfleiderer veut que les économistes soient transparents sur leurs tours de passe-passe. La « modélisation, m’a-t-il dit, a été élevée au statut où les choses ont de la validité juste parce que vous pouvez en proposer un modèle ».

L’idée qu’une culture entière – pas seulement quelques financiers excentriques – pourrait être ensorcelée par des théories vides et extravagantes peut sembler absurde. Comment toutes ces personnes, toutes ces mathématiques, pourraient-elles se tromper ? C’était mon sentiment au moment où je commençais à enquêter sur la matheusité et les fondations branlantes de la science économique moderne. Pourtant, en tant qu’universitaire spécialiste de la religion chinoise, il me semblait bien avoir déjà vu ce type d’erreur, dans les anciennes attitudes chinoises face aux sciences astrales. À cette époque, les gouvernements investirent des sommes extravagantes dans les modèles mathématiques des étoiles. Pour évaluer ces modèles, les fonctionnaires du gouvernement durent compter sur un petit groupe d’experts qui connaissaient effectivement les mathématiques – experts déchirés par les différends idéologiques, qui ne pouvaient même pas s’entendre sur la façon de tester leurs modèles. Et bien sûr, en dépit de la foi collective que ces modèles amélioreraient le destin du peuple chinois, ils n’en firent rien.

(à suivre …)

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