CHINE – En ce 11 novembre, jour du souvenir de la Grande Guerre, un « coquelicot » d’honneur pour les Chinois morts dans ce triste contexte, par DD & DH

Billet invité.

         L’Histoire à majuscule en a très peu gardé le souvenir, mais environ 140 000 Chinois ont eu un rôle dans les coulisses de cette Grande Boucherie. Aucun de ces Chinois misérables et analphabètes, embarqués sur la foi d’un contrat garantissant un salaire, n’a sans doute eu la moindre idée de l’endroit où on l’emmenait et bien sûr encore moins des atrocités dont il allait être l’auxiliaire et le témoin muet.

De façon très bienvenue, une Chinoise, Mme Li Ma, maître de conférences à l’Université Côte d’Opale, a scrupuleusement enquêté sur le sujet et publié un ouvrage sur « Les ouvriers chinois dans la Grande Guerre » (CNRS Éditions). On sait mieux grâce à ses travaux que la majorité de ces gens (85%) venait du Shandong (province dont il n’est peut-être pas indifférent de noter qu’elle était une concession allemande), qu’il est difficile de chiffrer le nombre des morts puisque les estimations oscillent entre plusieurs centaines et plusieurs milliers et que, même si leur embauche excluait leur présence au front, un bon nombre d’entre eux ont rencontré la mort dans des activités liées de près à la guerre : en maniant les obus ou les grenades qu’ils devaient transporter, en creusant des tranchées à la proximité immédiate des lignes ennemies ou, après l’armistice, en participant aux activités de déminage et de recherche des corps. Sans parler de la grippe espagnole dont les ravages n’ont pas distingué les nationalités ! En fait, la Chine, qui s’était d’abord déclarée neutre le 6 août 1914, a été impliquée dans la Première Guerre Mondiale quand elle a déclaré la guerre à l’Allemagne le 14 août 1917. Les puissances alliées qui occupent les territoires des concessions mettent à profit cette nouvelle alliance pour considérer que la participation de la Chine à la guerre doit se concrétiser par une amplification notable de son émigration de travailleurs. Une Convention officielle est signée stipulant la teneur des contrats (de 5 ans pour la plupart) et les différents niveaux de salaire. Les pertes en hommes étaient si démesurées sur le front où plusieurs dizaines de milliers de soldats pouvaient périr en un même jour que le besoin de main d’œuvre était une nécessité criante : du côté français on avait déjà fait largement appel aux habitants des colonies d’Afrique pour s’enrôler et mourir pour la Patrie ! L’Angleterre avait rameuté dans la guerre son vaste Commonwealth. De part et d’autre du Channel l’agriculture et l’industrie manquaient désespérément de bras qui ne pouvaient venir que d’Extrême Asie. Les premiers travailleurs chinois étaient arrivés à Marseille, après un voyage de trois mois (celui-là avait eu la chance de ne pas finir tragiquement sous les torpilles d’un sous-marin allemand, ce ne fut pas le cas de tous) à l’été 1916 et ceux qui vinrent ensuite, recrutés par la société privée chargée d’appliquer la Convention, débarquèrent au Havre ou à Dieppe. C’est en effet aux abords du front de la Somme où la bataille était très rude que les Anglais requerraient leur présence.

En fait les Chinois « importés » n’ont pas connu tout à fait le même sort selon qu’ils relevaient de la France ou de l’Angleterre. D’abord les chiffres sont assez différents : sur les 140 000, près de 100 000 furent employés par les Anglais contre environ 40 000 par les Français. Le traitement n’est pas non plus le même. En France, ils sont embauchés, certes à des conditions de quasi esclavage de travail 7j/7 sans repos ni congés, mais dans une relative liberté de mouvement en fonction des besoins les plus urgents sur tout le territoire. Les Anglais, eux, organisent leur contingent de main d’œuvre chinoise de façon paramilitaire. C’est le « Chinese Labour Corps » où règne une discipline de camp qui s’est parfois avérée féroce et où les conditions de vie sont d’une extrême dureté.

Dans la mort aussi, les Chinois ont été traités différemment selon le pays où le sort les avait fait échouer. Relevant de la France, ils ont été enterrés dans des fosses communes sans mention particulière, sans remerciement mais sans discrimination. Sous contrat avec les Anglais, leur organisation paramilitaire leur a valu de reposer en terre française (ou belge) dans des cimetières de type militaire (que les survivants ont contribué à édifier). Le plus important cimetière chinois en France est celui de Noyelles sur mer en baie de Somme où reposent 841 Chinois. Les tombes portent des noms tantôt en caractères chinois, tantôt en transcription phonétique, mais toujours un numéro d’immatriculation. Le cimetière est parfaitement entretenu et des représentants de l’autorité chinoise en France viennent depuis quelques années s’y recueillir à Qingming, la fête chinoise des morts.

Qu’ils reposent en paix ! Qu’ils aient oublié combien le Traité de Versailles (1919) a été un atroce camouflet pour la Chine et que justice n’a jamais été rendue à leur travail !

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