Merci pour ce blog ! par Jean-Paul Vignal

Billet invité.

Paul Jorion  a annoncé le 11 décembre dernier qu’il avait décidé de geler le blog, Nous le regrettons tous, même sans doute les quelques trolls qui y trouvaient une plateforme de choix pour exprimer plus ou moins gentiment leur scepticisme voire leur négativisme. Mais nous devons tous accepter ce choix : 11 ans de blog sans voir le jour, c’est long, pour lui, pour les siens et pour ses amis proches.

Nous devons donc surtout le remercier d’avoir porté sur la place publique un débat qui était encore confidentiel il y a 10 ans. Devant la montée inquiétante et incontestable de notre dette écologique, qui se chiffre maintenant à plus de 10 ans de capacité d’absorption de nos pollutions pas la biosphère, plus personne ne conteste aujourd’hui que, malgré quelques couches de peinture verte toujours annoncées à sons de trompe par des médias ébahis devant tant d’audace, l’activité humaine sous sa forme pilleuse et pollueuse actuelle est dans une impasse mortifère pour l’espèce, car même si la vie en a vu d’autres et s’en remettra comme elle a déjà survécu à la disparition d’autres espèces, il n’en reste pas moins  qu’elles ont disparu en tant que telles. Certains estiment toujours que la croissance économique porteuse d’améliorations de conditions de vie reste prioritaire, mais ils sont de plus en plus minoritaires. « Globalement », le chemin parcouru depuis 11 ans est considérable et le blog a perdu ce faisant son rôle de vigie et de lanceur d’alerte ; il est donc normal de passer à d’autres formes d’action. Merci en tout cas pour ces 11 ans de blog, Paul, et tous nos vœux les plus sincères de réussite dans tes nouvelles aventures !

Il reste cependant un sujet important qui n’est pas encore vraiment sur la place publique comme il devrait l’être, et c’est fâcheux, car son manque de visibilité bloque toute évolution sérieuse vers une économie plus  respectueuse de l’environnement. Paul lutte depuis longtemps, à juste titre, pour faire abolir la spéculation. Un de ses arguments les plus forts est qu’elle n’est pas une fatalité. En France par exemple, elle était interdite et punie jusqu’en 1885 (Articles 1965 du code civil de 1804 et articles 421 et 422 du code pénal de 1810). En ces temps archaïques, les traders n’étaient pas admirés et adulés, mais considérés comme des joueurs parasites et traités comme tels. Il n’en est rien aujourd’hui.

Bien contraire, la spéculation est plus que jamais inscrite dans l’ADN de notre économie en ce que c’est elle qui régule tous les marchés ou presque ; elle est même devenue l’investissement favori de la planète finance qui y trouve des rendements qui dépassent largement en moyenne ceux des investissements productifs, hors criminalité et encore. Point n’est besoin d’être docteur en économie pour comprendre que les marchés ne pourront pas être stables tant qu’ils seront soi-disant régulés par la spéculation sur l’évolution des prix, – qui incite le régulateur, qui vit sur les différences de cours, à faire bouger les prix aussi souvent que possible -, et non par des mécanismes assurantiels qui ne fonctionnent qu’en cas de variation et incitent donc le régulateur à tout faire pour qu’il y en ait le moins possible.

Il est impossible de financer les investissements lourds et à très faible marge que nécessite le passage d’une économie de pillage de stocks épuisables et de pollution de la biosphère à une économie de flux plus respectueuse des ressources naturelles et de l’environnement avec le système à courte vue qu’impose cette régulation des prix par la spéculation. Quel décideur rationnel, – cet être si cher à la science économique qui en a fait la clé de voûte de ses raisonnements, qui expliquent plus qu’ils n’anticipent, ce qui est curieux pour une science qui se veut exacte et dont l’application a tant d’impact sur nos vies quotidiennes -,  va financer des investissements  à moins de 5% de marge brute, qui ont une durée de vie qui se compte en dizaines d’années quand les prix des intrants et des produits finis peuvent varier de plusieurs dizaines de % en monnaie constante pendant cette période ? Et qui va s’engager dans un cercle de l’économie circulaire quand il est certain que le prix de ses intrants, de ses produits et de ses coproduits peuvent considérablement varier pendant la durée de vie de son investissement ?

J’espère que Paul restera en pointe sur ce combat essentiel. Le système actuel est tellement dominateur, et rapporte tellement à ses régulateurs qu’il va falloir réunir toutes les bonnes volontés disponibles pour changer un système qui loin de garantir une affectation optimum des ressources dans nos économies prétendument de marché est en fait leur poison le plus toxique.

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