LE TEMPS QU’IL FAIT LE 26 JANVIER 2018 – Retranscription

Retranscription de Le temps qu’il fait le 28 janvier 2018. Merci à Catherine Cappuyns !

Bonjour, nous sommes le vendredi 26 janvier 2018. Aujourd’hui le thème de ma petite causerie, ce sera : les vrais scandales et les scandales bidons.

J’ai des amis ou des gens que je connais bien et qui défendent des thèses qui sont souvent proches des miennes et en particulier, je dirais Emmanuel Todd et Frédéric Lordon, qui ont eu ces temps derniers ou il y a quelque temps des propos assez aimables envers les complotistes. Pourquoi ? Ce n’est pas une manière pour eux de souscrire à ce que ces complotistes racontent mais je crois que c’est un certain respect pour l’indignation que ces gens expriment. Ceci dit, moi je ne suis pas prêt à les suivre de ce côté-là parce qu’il y a de la qualité ou pas dans l’indignation qu’on a : on peut s’indigner pour des raisons complètement bidon aussi et pour lesquelles je n’ai aucun respect. Si on s’indigne sur des histoires comme le droit [du sang] ou des machins de ce type-là. Moi je ne vois pas pourquoi j’aurais des propos aimables pour des gens qui tiennent des propos indignés qui sont de nature raciste, xénophobe, négationniste sur ceci ou cela etc. etc. Je tiens à voir d’abord la qualité de l’indignation, sur quoi ça porte et sur les nouvelles qu’on colporte.

Et de ce point de vue-là, je voudrais dire une chose à propos des scandales, parce que si vous suivez un peu ce que je fais depuis dix ans, bientôt onze ans sur mon blog, par écrit ou par le moyen de la vidéo, vous savez que je dénonce de nombreux scandales. Mais ce ne sont pas les scandales des complotistes, ce sont d’autres. Il y a même des scandales de complotistes qui me paraissent justement de la nature du complètement bidon comme par exemple cette fameuse création monétaire ex nihilo par les banques, comme si – ça je le répète souvent – comme s’il n’y avait pas de vrais scandales à dénoncer dans la banque ! Mais la différence c’est que celui-là c’est un scandale simple, c’est facile à dire, même si ça ne résiste pas à un petit calcul sur un coin d’enveloppe de cinq minutes où je pourrais vous montrer comment le truc s’effondre immédiatement, que ce n’est pas possible : on ne peut pas ajouter de l’argent faux à de l’argent vrai ! Même quand on additionne des bitcoins ou qu’on en soustrait, on est obligé de faire le calcul correctement (rires), mes chers amis ! Si on ne le fait pas correctement, même ce truc-là s’effondre immédiatement.

Enfin, bon. Oui alors, il y a encore certains d’entre vous qui m’envoient des messages en disant : « Mais Monsieur, il y a même quelqu’un à la Banque d’Angleterre qui dit que les banques créent de l’argent, que les banques privées créent de l’argent ex nihilo ». Ça trahit quand même un immense respect (rires) pour la Banque d’Angleterre d’imaginer qu’il n’y aurait pas de crétins du tout là-bas ! Et ce n’est tellement une question de crétins dans le cas de la Banque d’Angleterre : je crois que c’est plutôt des faux-jetons qui vous racontent des salades délibérément. Mais enfin, bon, qu’il y ait encore des crétins en plus, pourquoi pas ? Pourquoi est-ce que la Banque d’Angleterre serait à l’abri de ça ?

Le problème avec les faux scandales, c’est que ça vous détourne l’attention des vrais. Et en particulier – vous le savez bien – quand vous m’envoyez, quand vous me dénoncez les scandales de ceci ou ça, de tel et tel complot, en fait vous n’êtes même pas prudents puisque vous recopiez le sous-titre. Vous commencez par me dire : « Il y a le scandale x, y ou z et, Monsieur Jorion, personne n’en parle ! ». Ah ! Mais figurez-vous que ce sous-titre « Et personne n’en parle ! », vous l’avez recopié de l’article où vous avez lu ça qui, une fois sur deux, ou plus, ou davantage encore, est l’organe officiel d’une agence de presse d’un ancien pays extrêmement central à l’ancienne Union Soviétique.

Chers amis, quand vous dénoncez un scandale, ne dénoncez pas un scandale qui est émis par l’agence de presse officielle d’un pays ! Et ça, ça vaut pour tous les pays. Vous ne m’enverriez pas des nouvelles, des scandales qui seraient sur le site officiel de la CIA, alors ne faites pas pareil avec d’autres nouvelles de ce type-là qui se trahissent, en plus – je vous le dis – avec ce sous-titre : « Et en plus personne n’en parle ! ». Evidemment, je réponds à ces gens : « Comment se fait-il que personne n’en parle alors que vous êtes le sixième dans la journée qui m’envoyez la même nouvelle recopiée ? » Non, figurez-vous que les scandales officiels c’est encore un truc pour gouverner, un truc de plus, c’est un truc pour les gogos et on vous mène par le bout du nez.

Les vrais scandales, eh bien, ils ne manquent pas et j’en parle ici depuis très longtemps. Comment se fait-il que sur ces sites des agences officielles, où on dénonce des scandales typiques à nos pays, pourquoi est-ce qu’on ne parle de l’abrogation des lois sur la spéculation, hein ? C’est un scandale, c’est un scandale absolu. En 2008 quand des sommes ont été remboursées à des gens qui ont perdu de l’argent, plus de la moitié de cet argent, ça a été pour compenser les pertes de gens qui avaient fait des paris spéculatifs. Et quand je dénonce le scandale et que les gens me disent : « Non, non, je ne suis pas d’accord », et c’est encore arrivé avec mon ami Bruno Colmant il y a quelques jours. Avec qui je suis d’accord sur énormément de choses. On ne réfute pas ce que je dis sur le danger de la spéculation, on noie le poisson. On dit, et c’est toujours du même ordre : « Oui, mais c’est très difficile de définir ce que ‘spéculation’ veut dire, tout le monde spécule d’une certaine manière… blabla ». Non, spéculation, article 421 du Code pénal français, jusqu’en 1885 : « Les paris à la hausse ou à la baisse sur le prix des titres financiers est interdit ». La spéculation, chers amis, c’est ça ; ce n’est pas le fait de se regarder dans un miroir parce que speculum veut dire miroir, ou d‘espérer que ses enfants réussissent à l’école parce que c’est « une sorte de pari », non, la spéculation, tout le monde sait que ça existe. Et s’il y a un scandale, le scandale c’est l’abrogation de cette loi et l’autre scandale c’est le fait qu’on a éliminé dans la science économique la catégorie même de « spéculation ». Vous trouvez le mot ici et là chez Keynes parce qu’il était spéculateur lui-même et qu’il en parlait. Il en tirait des intuitions, fausses d’ailleurs. Ce qui est faux chez Keynes, essentiellement, ce sont ses intuitions de spéculateur. Ça, ce n’est pas bon : ça ne marche pas ! J’ai dénoncé ça dans mon bouquin Penser tout haut l’économie avec Keynes : la partie où il fait confiance à ses instincts de spéculateur, j’ai essayé de remplacer ça par de la vraie théorie économique. Pas au sens des prix Nobel d’économie mais au sens de ce qu’une réflexion sur l’économie permet de faire.

Et alors, un autre scandale que je dénonce et que vous ne verrez pas sur Sputnik News – oups, pardon, excusez-moi ! – c’est le scandale du fait que nous appelons « coûts pour l’entreprise » les salaires qui sont versés à des gens qui sont des salariés. J’en parle depuis plusieurs années. Je dénonce ça. Pourquoi est-ce qu’eux ne parlent pas de ça ? Parce que c’est quand-même central ! Parce que comme je le souligne toujours quand je parle aux gens dans des assemblées : c’est plus important que les articles de la constitution, de dire que le salaire est un coût pour l’entreprise, parce que tout le monde sait que les coûts doivent baisser, parce que tout le monde sait qu’un patron obtiendra un bonus s’il réduit le nombre de salariés et de salaires dans son entreprise. Parce qu’il leur aura fait gagner de l’argent à son entreprise sur le papier en se débarrassant de ces salariés qui sont simplement un « coût pour l’entreprise ».

Et en plus, vous le savez, ça va devenir vrai en comparant le prix du robot ou du logiciel avec celui de la personne, ça va devenir vrai que c’est simplement un coût pour l’entreprise de payer des gens. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas dénoncer ce scandale.

Alors pourquoi est-ce que ce scandale qui est pire que tous, pourquoi est-ce que personne n’en parle ? Pourquoi est-ce que personne ne parle du scandale de la spéculation ? Parce que ça n’arrange pas l’agence, le service de propagande d’un pays en particulier. Voilà : la réponse, elle est là. On vous baladera avec le gouvernement mondial et je ne sais quoi avec plus ou moins d’Illuminati (rires) en arrière-plan. Des trucs bidons ! Pourquoi ?

Pourquoi est-ce qu’on vous vend ces scandales-là à deux centimes ? Parce que ça ne dérange personne ! Parce que le scandale des banques qui créent de l’argent, ça ne dérange absolument personne. Si, ça arrange encore les banquiers parce que ça diminue dans l’esprit du public l’idée d’un risque de panique bancaire, que vous alliez chercher vos sous à la banque.

Et ces scandales officiels, ça arrange tout le monde. Vous êtes (passe le doigt sous le nez) bernés. Bon, ce scandale, du fait qu’on appelle les salaires : « coûts pour l’entreprise », ça fait partie d’un scandale encore plus large et c’est de ça que je voulais vous parler spécifiquement. Je vous montre souvent des livres qui sont des livres à lire et en voici un. Alors je vais essayer de montrer ça : Legal Foundations of Capitalism par Monsieur John R. Commons. Ça n’a rien à voir avec les « communs », c’est juste son nom. Né en 1862, mort en 1945.

J’ai parlé de John Maynard Keynes. Keynes a été nommé économiste sans avoir fait les études (rires) et il a lu très peu d’économistes collègues. Ça se voit : il n’a aucune culture en économie ! Si, il cite Malthus parce que Malthus était un partisan de la demande contre l’offre mais il a quelques bons mots pour Monsieur John Commons. Et vous avez vu ce titre : il est Fondations légales du capitalisme. Alors, les règles comptables, ce n’est pas vraiment légal, vous ne pouvez pas voter pour un député en particulier, pour un sénateur en particulier qui changera les règles comptables parce que, comme je vous l’ai déjà dit, les règles comptables sont définies par l’IASB, International Accounting Standards Board, et vous ne pouvez pas nommer vos représentants là. C’est un truc que les grosses firmes et les firmes d’audit gèrent toutes seules (rires), toutes seules, sans rien nous demander. Pourquoi est-ce qu’ils font ça tout seuls et qu’on ne crie pas au scandale démocratique ? Parce que définir des règles comptables, c’est un problème « purement technique » n’est-ce pas, alors on demande à des « techniciens », des « experts » de s’occuper de ça. Et qui est plus qualifié pour comprendre comment ça marche que les dirigeants des plus grosses entreprises ou que les gens qui sont à la tête des grandes firmes d’audit, hein ? C’est normal, ce sont des gens qui sont qualifiés pour faire ça. Et en même temps, pendant ce temps-là, ils nous définissent… ils nous disent qu’un salaire, c’est un coût pour l’entreprise et personne ne bronche.

Ce n’est pas dans Sputnik News, ce n’est pas dans les journaux, ce n’est pas dans tout ce que vous pouvez voir, vous pouvez voir ça chez moi, et c’est absolument le seul endroit où vous pouvez voir ça. Mais alors, le titre de ce livre de Monsieur Commons : – livre publié en 1924, ça ne date pas d’aujourd’hui, 1924 – Les bases légales du Capitalisme. C’est dans la loi, chers amis, que tout ça a été écrit, et même pas dans la constitution. Dans la constitution on nous dit qu’on est tous égaux devant la loi. Voilà, c’est ce qu’on nous dit là. Et alors, bon, il y a des trucs qui sont empruntés à la Déclaration universelle des droits de l’homme et ça ne mange pas de pain.

L’endroit où il faut s’attaquer aux choses – et là je suis d’accord avec Bruno Colmant – c’est du côté de la Loi. On discutait l’autre jour – ce n’était pas une discussion privée, on s’était retrouvés à faire un débat pour les étudiants à l’Université Catholique de Lille – mais on discutait « qu’est-ce qu’on peut faire ? » et on était d’accord sur le fait qu’on nous a donné le Traité de Maastricht et puis, dès qu’on veut proposer quelque chose d’autre, on dit : « Ah, mais on ne touche pas aux traités ! On ne touche pas aux traités ! ». Et vous le savez bien aussi, même quand on fait un référendum sur les Traités et qu’on dit : « On n’en veut pas ! », eh bien ils s’en foutent, les gens qui nous dirigent. Les vrais gens qui nous dirigent, pas ceux dont on trouve les noms dans les complots, non, ceux qui nous dirigent vraiment. Ils s’en fichent.

Ils s’en fichent : c’est écrit, c’est – on en a déjà parlé sur le blog, pas uniquement moi – l’effet de cliquet. Ils ont mis en place des trucs qui sont irréversibles, ou pratiquement irréversibles. Comment est-ce qu’on fait pour renverser des trucs qui sont irréversibles ? [Long silence] Ce n’est pas évident, c’est pas évident.

Mais en tout cas, et ça c’est le message pour aujourd’hui, que j’essaie de vous transmettre, il faut aller voir au bon endroit. Le bon endroit, ce n’est pas les scandales bidons qu’on vous vend, que vous vend tel ou tel service de propagande, ce sont les vrais scandales et le vrai scandale, c’est en particulier que le capitalisme a des bases légales, des fondements légaux comme disait déjà Monsieur Commons. Il s’est intéressé en particulier à ce qui fait que si nous faisons les choses comme nous les faisons et qu’on n’a pas le droit de faire autrement, qui sont inscrits dans les attendus des tribunaux, dans les décisions qui sont prises et c’est là, c’est là, à l’intérieur du fonctionnement même de la justice, en plus des règles comptables, qu’est décidé ce qui est vrai ou faux pour nous, ce qui dirige véritablement, ce qui règle véritablement notre vie de tous les jours. Alors, comment il faut changer ça ? Je ne sais pas. Parce que vous avez vu, j’ai cité déjà des articles, en particulier dans Le dernier qui s’en va éteint la lumière, qui vous montrent que l’accès à la rédaction des textes de loi est extrêmement verrouillé. J’oublie le nom de ces deux personnes aux Etats-Unis qui avaient regardé si ce qui préoccupe vraiment les gens devenait jamais texte de loi et qui s’est aperçu que non, sauf quand ça arrangeait l’oligarchie : quelques personnes au sommet. Sinon, les textes des lois sont écrits par les mêmes qui écrivent les règles comptables : ça s’écrit dans des cellules particulières dans les plus grosses entreprises, dont je vous rappelle que parmi les plus grosses entreprises, il y a un certain nombre de banques internationales. Si j’ai bon souvenir, dans l’étude de Battiston et de ses collaborateurs : sur les cinquante compagnies les plus puissantes au monde, si j’ai bon souvenir, il y en avait quarante-huit qui étaient des banques.

Alors, dénonçons le scandale de la finance, dénonçons le scandale du pouvoir des banques, mais visons au bon endroit, pas sur des scandales bidons qu’on a essayé de vous vendre pour détourner votre attention : la muleta, l’argent créé à partir de rien par les banques ! Non, non, non. Le vrai pouvoir, le vrai pouvoir des banques d’écrire les lois qui déterminent la manière dont nous vivons tous les jours. Et pas seulement les lois, également les principes comptables dont nous ne voyons même pas la couleur. Alors les lois, on peut encore dire : on va voter pour tel ou tel député ou tel ou tel sénateur et il pourra changer la loi. Les règles comptables, je ne sais pas comment vous feriez. Je ne sais pas comment je ferais non plus, sauf à dénoncer ça et à créer un mouvement d’opinion qui dira : pourquoi est-ce qu’on ne peut pas remettre en question cette idée que les salaires sont des coûts pour l’entreprise ? Voilà.

Alors, le message d’aujourd’hui : la Loi, chers amis, la Loi ! C’est là, c’est là que les choses se décident et si nous voulons changer des choses, il faut que nous commencions à nous préoccuper de la Loi. Allez, à bientôt !

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