CHINE – « Qui étions-nous ? » (I), par DD & DH

Billet invité.

(Nous y restons au chaud de notre anonymat, mais y proposons un modeste « Qui étions-nous ? » personnel afin de lever un coin du voile).

Un dernier billet pour accompagner la prise de congé du Blog qui tire sa révérence ? Quand nous nous sommes embarqués dans cette aventure en passagers de hasard, nous n’aurions jamais imaginé y faire un si long bout de chemin sur tant de routes et sentes diverses ! La bride sur le cou que Paul Jorion a eu l’indulgence de laisser à nos gambades en 2016 était d’autant plus « gonflée » que notre parole n’offrait aucune estampille ou garantie : nous n’étions (et ne sommes toujours) que des « amateurs » ou, pour mieux dire, de bizarres « toqués » de Chine de longue date, acharnés à éventer le secret du mystère chinois par 40 ans de lectures assidues et de voyages mono-destination !

Ce mystère, en avons-nous brisé les sceaux ? Sans doute pas autant que nous aimerions nous le raconter ! Mais force est de reconnaître que nous avons eu beaucoup de chance d’accompagner (par le hasard qui nous a fait naître à point nommé pour cela !) quatre décennies parmi les plus prodigieuses de l’histoire contemporaine. Notre fidélité à la destination « Chine » de 1976 à aujourd’hui n’a pas seulement rempli nos albums-photos de belles images, mais nous a offert, en accéléré, un vertigineux travelling de plusieurs siècles ! Emboîtant le pas à un certain nombre d’intellectuels français dans les années 70 (celles de notre jeunesse), nous sommes venus à la Chine, très intrigués mais aussi attirés voire alléchés par ce maoïsme qui faisait polémique. Les volées d’encens étaient alors beaucoup plus nombreuses que celles de bois vert : Simon Leys commençait à publier en soulignant de gros points noirs — très gros et très noirs — mais cela n’empêchait pas le petit monde des gazettes et des revues, teintées d’un rouge très mode, de se gargariser de ce renouveau communiste de l’Orient extrême qui tournait le dos à l’ankylose « révisionniste » de l’URSS et qu’on chargeait sous nos latitudes (sans questionnements superflus sur le contenu de « Pékin Information » !) d’être la parousie moderne donnant naissance à l’Homme nouveau et dopant de façon inimaginable les rendements de l’agriculture dans une société d’abondance !

Comment faire la part des vessies et des lanternes mieux qu’en allant y voir ? Pas si simple toutefois ! En 1976, la Chine ne délivre de visas qu’au compte-gouttes : 250 sur toute l’année et, à vrai dire, parmi eux, aucun visa proprement touristique (bourgeoise s’il en est, la notion de tourisme n’est guère concevable sous la dictature du prolétariat). Ce qui s’apparenterait le plus à un voyage de découverte tel que nous le concevons s’appelle « voyage d’étude » et c’est l’Association des Amitiés Franco-chinoises qui en détient la totalité des sésames. C’est en effet elle qui, bien en cour à Pékin, octroie le précieux visa et, comme les postulants sont plus nombreux que les parcimonieux quotas, l’admission se fait sur CV (et bonne mine). Nul doute qu’en la circonstance être adhérent de l’AAFC et pouvoir « montrer patte (raisonnablement, dans notre cas !) rouge » facilitent le coup de tampon de l’Ambassade de Chine à Paris ! En fait, en 1976, nous tombions plutôt mal : c’était une Année du Dragon, mais d’un dragon de très mauvaise humeur, comme en Chine on redoute souvent qu’ils le soient, puisque le mois de janvier avait vu mourir le vieux Maréchal Zhu De, vétéran de la Longue Marche et proche compagnon de Mao, le mois d’avril voyait disparaître le très respecté (le rempart de la raison !) Zhou Enlai, s’ensuivaient des manifestations d’hommage sur la Place Tian An Men (durement réprimées) et, comme pour souligner son courroux, en juillet ce dragon infligeait à la nation doublement orpheline le plus terrible des séismes du XXe siècle, celui de Tangshan (Shandong) dont on dit qu’il fit peut-être jusqu’à 800 000 morts (aide internationale refusée et bilan jamais publié). Notre voyage d’été en eut des perturbations et contretemps mais le contenu n’en fut pas modifié pour autant : des usines (beaucoup !), des communes populaires, des dispensaires et hôpitaux (les opérations chirurgicales sous le double effet de l’acupuncture et de la pensée maozedong étaient à la mode et nous y étions volontiers conviés!) et des jardins d’enfants. En fait, une fois rentrés en France, nous n’eûmes absolument pas le temps de faire le point sur ce tourbillon de choses vues et entendues pour tenter d’y démêler le vrai et l’intox : une semaine pile après notre retour, c’était Mao qui mourait (le 9 septembre) et quatre semaines plus tard, des manifestations monstres partout dans le pays congédiaient la Bande des Quatre et, avec elle, tout ce que la Révolution Culturelle avait eu de plus « gauchiste » et odieux ! La Chine s’apprêtait à effacer le tableau de ce que nous avions cru voir et comprendre. Nous n’étions finalement pas si mal tombés avec ce Dragon de 76 : ce premier retour de Chine, déjà lourd d’interrogations, coïncidait avec un phénoménal re-battage des cartes là-bas qui, forcément, appelait à y retourner voir ! Mais il allait falloir se mettre à bosser pour tenter d’y voir plus clair !

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