Le crédit est dans certains cas l’exercice d’un droit abusif des plus riches, par Jean-Baptiste Auxiètre

Billet invité. Ouvert aux commentaires.

Quand vous empruntez, vous remboursez en versant des intérêts, ce qui est en soi compréhensible. Il faut se poser la question cependant si pour tout ce qu’il est normal de faire : se loger, être mobile, disposer d’appareils ménagers, d’un ordinateur, d’un smartphone, est-il acceptable que pour tout cela nous payons implicitement une taxe pour enrichir les riches ?

Comment dans une société peut-on trouver normal qu’en 30 ans vous deviez tout payer le double pour le même montant à « un riche », comme s’il allait de soit que seuls les riches aient le pouvoir et le droit de vous permettre l’accès à une maison à vous, etc. À quel titre une société justifie-t-elle que ceux qui travaillent doivent s’acquitter d’une taxe aux plus riches qui ne travaillent pas, du même montant sur 30 ans, pour faire des choses que tout le monde doit nécessairement faire ?

Évidemment si vous décidez de monter une usine, construire un immeuble, et non plus seulement votre logement, là le crédit reste évidemment justifié car vous entreprenez et faites quelque chose qui va au-delà de « la normale », mais sinon pourquoi tout un chacun semble-t-il trouver normal de passer la moitié de sa vie à travailler pour quelqu’un d’autre ? D’où vient le droit de celui-ci à vous imposer cela ?

Pour en savoir plus : Paul Jorion, L'argent, mode d'emploi (Fayard 2009) pp. 98-99

Le crédit à la consommation constitue un dévoiement du crédit à la production qui l’a précédé historiquement, et se pose la question de savoir si la logique qui règle ce dernier aurait jamais dû s’appliquer au premier. Ma réponse est « non », comme on l’aura deviné, et je rejoins ici les vues qui furent celles du premier christianisme et de l’islam, et que l’on trouve, comme on le verra, déjà exprimées sous une forme embryonnaire chez Aristote.

La distinction entre crédit à la production et crédit à la consommation est cependant essentielle : ce dernier n’aurait jamais dû être ; il a été engendré par l’histoire de nos sociétés dont la richesse fut confisquée dès l’origine par les guerriers, puis par ceux qui prirent leur place lorsqu’il s’avéra que l’argent accumulé confère des pouvoirs aussi grands que ceux qui, au début, découlaient uniquement du recours à la force : celui de subordonner le temps des autres au sien propre. Le fait que l’on parlait autrefois, pour les intérêts réclamés dans le crédit à la consommation, d’« usure » plutôt que d’intérêts, se fondait sur cette observation qu’une logique réglant la production avait été transposée abusivement du lieu où elle avait sa place vers un autre, la consommation, où elle pallie simplement la distribution hétérogène de l’argent au sein des populations.

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17 réflexions sur « Le crédit est dans certains cas l’exercice d’un droit abusif des plus riches, par Jean-Baptiste Auxiètre »

  1. Il y a peut-être même pire que le crédit et les intérêts. Je vous donne un exemple comment certaines instutions passent à l’expropriation de leur client: il y a quelques années j’ai commis l’imprudence de donner à ma banque un chèque étranger à l’encaissement, tout en faisant confiance. Non seulement la procédure à duré presque deux semaines, mais aussi le montant marqué sur mon chèque a fondu comme la neige en ce moment: en migrant d’une banque à une autre, chaque établissement s’est servi; j’ai quand même recupéré la moité du montant. Et cela, m’a-t-on assuré, était parfaitement légal, mes doléances n’ont servi à rien. Autrement dit, de nombreuses entreprises, pas toutes mais cette mode se répand, demandent à leurs client indirectement de financer leurs coût de fonctionnement grâce aux frais octroyés (souvent masqués) qui se rajoutent au prix de vente – dans le but d’augmenter le bénéfice bien sûr.
    Il faut prendre l’argent là où il se trouve, n’est ce pas.

    1. Elles (les banques) vous dirons qu’elles proposent des ‘services’. 🙂
      Des services qui font mal au … !
      Bienvenu dans un monde de bonheur… Et de rentabilité !

      1. Mon lien , qui oriente aussi indirectement sur les autres catégories de banques (coopératives et commerciales sans parler des banques centrales ) était une façon de rebondir sur la distinction rappelée dans la référence donnée à Paul Jorion , entre crédit à la production et crédit à la consommation et sur les jeux hybrides du capital entre ces deux modes de prêter ou emprunter .

        Reste à s’y retrouver dans les stratégies des trois natures de banques dont on se demande parfois qui pollue qui .

  2. En effet, suite à mes « calculs » sur la distribution des richesses, il est tout-à-fait imaginable que les comptes en banque de société et de gens très riches soit complètement séparés des comptes en banque courants sur lesquels nous payons la consommation, la maintenance, et des « grosses maintenances » qui sont limitées grosso modo à 3 ou 6 mois de salaire (ou <10 smic par exemple).

    Il serait alors possible d'interpréter les entrées et sorties sur ces comptes comme les termes d'un échange inégal collectivement.

    Et à partir de là, rogner un peu sur les comptes florissants pour alimenter les comptes "faibles" pourrait faire un flux dont (i) l'ordre de grandeur soit le coût actuel du crédit à la consommation (à la louche 2% du salaire dans les couches peu favorisées, dont les cetelem et autres organismes font leur beurre; et dont (ii) le résultat serait un rétrécissement (enfin !) de la distribution des richesses, le même résultat que Piketty escompte (vainement !?) du cadastre fiscal et de la future "transparence et obéissance fiscale" qui s'ensuivrait (mais l'analyse de 5000 ans d'innovation économique suggère que tant qu'on n'est pas drastique, les riches trouvent une échappatoire comme le capitalisme en général.)
    Tiens quelqu'un pour aller causer de ce genre d'idée à Génération.S ((( le temple de (MH)am(m)on ))) ?

  3. Au début du XXème siècle l’achat à crédit de biens d’équipement ñ’était pas encore entré dans les moeurs, même aux États Unis qui ont été les pionniers de cette pratique.

    Par exemple, contrairement à ses concurrents et en dépit des demandes pressantes de son entourage, Henry Ford a longtemps jugé la chose immorale et refusé pendant des années de vendre ses voitures à crédit, ce qui a failli entraîner la disparition de son entreprise.

  4. D’accord avec le constat.

    Une autre solution à ce problème, plutôt que des distinguer crédit à la production et à la consommation et traiter les deux de manière différente, serait de se passer de crédit tout court.

    Dans cette voie, le problème se trouve alors du côté de la production: comment un porteur de projet peut-il démarrer son activité, s’il n’a pas l’argent pour financer le démarrage?
    Il faut d’abord bien voir que les banques ne prêtent jamais au départ du projet (trop risqué). Au début, il faut toujours trouver des gens prêts à mettre de l’argent en échange de parts (des investisseurs). C’est une fois que la machine tourne (et que le risque est plus faible) que les banques acceptent de prêter, en contrepartie d’un intérêt fixe (et le droit de passer avant en cas de faillite – gourmands va!). Mais on pourrait très bien imaginer que les banques « prêtent » également en échange de parts (investissent, quoi!). Pour diluer le risque, il suffirait qu’elles investissent dans des portefeuilles très diversifiés, ce qui n’est pas difficile pour une banque de taille raisonnable.

    Bref, il semble assez facile d’imaginer une économie de très grande taille sans crédit (avec seulement des participations). A ce stade-ci, je n’y vois que des avantages (par rapport au système actuel qui repose sur le crédit). Est-ce que qqn peut proposer des inconvénients (et alors spécifier pour qui sont ces inconvénients)?

    1. « Une autre solution à ce problème, plutôt que des distinguer crédit à la production et à la consommation et traiter les deux de manière différente, serait de se passer de crédit tout court. »

      Les quelques rares communistes du blog vont vous dire que vous êtes sur la bonne voie.
      Alors ? De l’investissement ouvrier dans l’outil de travail sans passer par les capitaux, jusqu’au bannissement de la propriété lucrative. Il faudra attendre combien de siècles ?
      Pour réinventer le travail et la production en mettant de côté les zombies consommateurs et leur hochet kafkaïen plutôt gafaïen ?
      Il me semble quand même qu’une partie de la jeunesse ne veux pas produire de la merde pour les capitalistes, en plus que d’être culturellement bien au courant des limites : le mur écologique.
      Si par hasard vous entendez parler de Piketty et que vous sentez la paralysie vous gagner, il y a une solution : éclater de rire !

    2. @ Mathieu Van Vyve
      « Bref, il semble assez facile d’imaginer une économie de très grande taille sans crédit (avec seulement des participations). »

      Oui cela s’appelle une économie socialiste ( bureaucratique ou démocratique ) , une économie reposant sur un postulat politique et philosophique, voulant que les grands moyens de production et d’échange appartiennent au peuple et que les anciens propriétaires ont été expropriés.

      Dans cette économie il n’y a plus de bourgeoisie exploiteuse, sans doute la survivance d’une petite bourgeoisie propriétaire de son bout de terrain ou de son outil de production, un prolétariat salarié correctement rémunéré travaillant pour l’Etat, donc collectivement pour lui même.

      Mais dans cette économie, le crédit reste-il utile ?

      Il me semble que oui. Une grande banque d’Etat, contrôlé et géré par des membres du personnel compétent, une direction élue, mandatée et révocable par ce même personnel, peut et doit même assurer un rendement au dépôt d’argent des travailleurs.

      Avec le gouvernement, cette banque ‘service public » doit décider d’un certain taux de crédit, raisonnable et non usurier, à l’argent qu’elle prêtera à des individus ou des groupes d’individus dans le but de faciliter la réalisation de leur projet individuel. Elle doit pouvoir aussi obtenir un certain crédit aux yeux de ceux qui viendront déposer leur salaire dans cet établissement, leur assurer un rendement.

      Comme principe le crédit n’est absolument pas condamnable, ceux qui est condamnable c’est la situation actuelle, où la classe bourgeoise possédant seule le capital, en ayant prêtée et prêtée encore aux Etats, aux entreprises et aux particuliers, a créée un contexte politique où elle a un droit de vie ou de mort sur l’ensemble.

      C’est comme si l’ensemble de cette société devait se mobiliser et travailler exclusivement à présent pour le remboursement de la dette ( intérêt et capital ) . Le crédit n’est plus au service du tout, c’est le tout qui est au service de la dette !

      Une bourgeoisie sangsue, un peuple exsangue, certain voulant encore appeler une telle société : civilisation libre et démocratique, alors que nous avons devant nous l’un des pire exemple historique des civilisations prévaricatrices et esclavagistes, cela suffit à nous faire tourner la tête, et vouloir jeter avec l’eau sale du bain le bébé !

      Quelle époque !

  5. Anecdotes. D’archives du XIXe, il me revient que en matière immobilière, la vente se faisait « à tempérament » : par tranches fixées mais pouvant avoir un certain retard toléré. Il n’y avait pas d’intérêt fixés. Le vendeur récupérait son bien si l’autre ne payait pas (cas de faillite notamment). Parfois, l’acheteur avait intérêt à trouver un préteur pour éviter cette perte. En matière de consommation, le crédit sans intérêt était ‘mensuel’, repris sur le salaire du mois suivant : car on habitait une maison du charbonnage, on achetait et buvait à l’épicerie-cantine du charbonnage…
    Aujourd’hui, un hôpital vous facture 20 euros de rappel unique pour une facture de 10 euros…

  6. Que ce soit pour la production ou la consommation, les intérêts occasionnent la croissance dont les conséquences sont l’épuisement des ressources planétaires et la croissance de la pollution.
    Il faut changer la signification de l’intérêt dans un système basé sur le mieux faire avec moins de ressources. Je fais mieux avec moins il me reste des ressources, ces dernières constituent l’intérêt.
    Je ne vois vraiment pas où est le problème sauf avoir des oeillères.
    Sans ce changement de signification c’est certain: Le dernier qui s’en va éteint la lumière.

    1. « Je ne vois vraiment pas où est le problème sauf avoir des oeillères. »
      Tout est là !
      Les œillères constituent un élément de confort distribué gratuitement, sous de multiples formes, à haute dose, avec un goût de « reviens-y ».
      Si par absurde, vous ne les portez pas constamment, « volontairement », en toute (bonne) conscience, les fournisseurs utilisent toute leur artillerie pour vous réduire à « rien »: cette besogne ne les fatigue pas beaucoup car elle est déléguée à la grande armée « des idiots utiles » porteurs d’œillères.
      https://www.youtube.com/watch?v=oSIoP7h4B_M

    2. @ Michel Lambotte dit : 13 février 2018 à 13 h 28 min

      « Que ce soit pour la production ou la consommation, les intérêts occasionnent la croissance dont les conséquences sont l’épuisement des ressources planétaires et la croissance de la pollution. »

      Ne croyez-vous pas que c’est la production ou et la consommation, c’est-à-dire la « transformation » grâce à l’énergie dépensée, qui occasionne l’épuisement de la planète et la pollution, bien plus que le fait d’avoir recours à un prêt à intérêt ?

      « Il faut changer la signification de l’intérêt dans un système basé sur le mieux faire avec moins de ressources. Je fais mieux avec moins il me reste des ressources, ces dernières constituent l’intérêt. »

      Ce dont vous rêvez est mis en pratique depuis longtemps chez certains sages indiens. Mais je me demande s’ils trouvent un intérêt à vivre dans de telles conditions. Ils vivent en apparence sans consommer et sans polluer.
      C’est l’idéal pour la sauvegarde de la planète terre, à condition d’admettre que si cette pratique était généralisée, elle conduirait à la disparition de notre espèce, donc à la dégradation de la planète à laquelle nous appartenons.

      http://premium.lefigaro.fr/sciences-technologies/2010/05/10/01030-20100510ARTFIG00647-le-mystere-de-l-indien-qui-jeune-depuis-plus-de-70-ans.php

  7. On note que « crédit » comme « intérêt » sont des mots Janus qui par leur étymologie ont une connotation initiale vertueuse qui se pervertit dès qu’on en sécularise l’usage sur des notions d’échange monétaire ou marchand . Bain y trouverait peut être la trace de Dieu et de Satan !

    Qu’on me fasse crédit que je ne cherche pas à faire l’intéressant en me retrouvant dans l’appréciation de l’intérêt comme la recherche maladive d’un avantage personnel et égoïste , dans une maxime de La Rochefoucauld :

     » les vertus se perdent dans l’intérêt comme les fleuves se perdent dans la mer  » .

    D’où il appert que pour tailler des croupières à l’abusus quand il se manifeste par l’intérêt satanique , il faut en passer par l’analyse psychiatrique , l’ambitieux projet de Paul Jorion .

    A « intérêt » , intérêt et demi .

    PS : tiens , personne n’a évoqué encore le socio-financement ( merci les canadiens !) :

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Financement_participatif

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