Compte-rendu de Henry David Thoreau, « La désobéissance civile » (1849), par Madeleine Théodore

Billet invité.

Au moment où Henry David Thoreau écrit « La désobéissance civile » °, sévissent aux Etats-unis l’esclavage et la guerre de conquête que lance le pays à l’encontre du Mexique *. Pacifiste et abolitionniste convaincu, Thoreau refusera de payer un impôt, minime cependant, à sa patrie pour protester contre les agissements de l’État responsable de ces fléaux. Il lui en coûtera une nuit d’emprisonnement, auquel un paiement versé par un tiers mettra un terme.

Le texte établit un réquisitoire sans faille des reproches toujours malheureusement d’actualité que l’on peut souvent adresser à l’État : il est, selon Thoreau, sujet à l’erreur, de tradition récente, il a moins de force et de vitalité qu’un seul homme capable d’en venir à bout, il représente un leurre pour le peuple rassuré à tort d’y voir une machine imposante, de plus, au contraire des citoyens, il ne fait jamais avancer aucune entreprise, l’entravant au contraire par des freins injustes. Mais surtout le principal « avantage » de l’État est qu’il jouit d’une force physique supérieure grâce à la majorité qui le soutient, face à laquelle Thoreau souhaite rétablir les droits d’une minorité agissante car « lorsqu’il est plus juste que ses voisins, un homme, qui qu’il soit, équivaut à lui seul à une majorité ».

Thoreau ne respecte pas l’État car celui-ci s’intéresse surtout au corps et aux sens des hommes, comme dans l’entreprise militaire à laquelle beaucoup de soldats sont contraints tout en la reniant absolument au fond d’eux-mêmes. L’État n’imagine pas non plus que ce soient les pensées des hommes qui sont dangereuses, car leur conscience lui importe peu : c’est pourtant celle-ci qui devrait guider les hommes d’État et non le principe d’utilité faisant fi de l’intelligence aussi bien que du sentiment d’humanité.

« Ce qui est bien fait une fois le sera toujours ». C’est en accord avec ce principe que Thoreau estime que le refus d’allégeance à l’État de quelques hommes pourrait mettre fin aux exactions de celui-ci et devenir le ferment d’une révolution pacifiste, car ce ne sont pas seulement les politiciens mais aussi les marchands et les agriculteurs qui soutiennent une politique injuste, dans la poursuite de leurs intérêts propres.

Au final, le mal réside dans la Constitution elle-même mais l’homme d’État refuse de remettre celle-ci en question en raison du principe futile et donc contestable qu’elle a été inscrite à l’origine de l’État, et serait par conséquent inamovible. De plus, le vote en lui-même n’est pas un acte d’engagement au prix de soi-même, il constitue un report de décision à un tiers non véritablement choisi et ne fait que donner bonne conscience. Il serait par ailleurs urgent de consulter les citoyens sur ce que serait véritablement pour eux un bon gouvernement, ce qui permettrait d’améliorer celui-ci.

C’est donc à un soubresaut volontaire que Thoreau nous convie : décision de remettre en cause le texte fondateur de l’État, d’agir au lieu de parler, de prendre des risques pour destituer le principe d’utilité et le remplacer par la conscience, en considérant que le progrès vers les droits de l’homme est à parfaire, par le respect de l’individualité et de l’universalité, en créant un État permettant à certains de ses membres de ne pas souscrire à toutes ses exigences et surtout acceptant de céder la place à un État plus parfait que lui-même.

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° Henry David Thoreau, La désobéissance civile [1849], Paris : Gallmeister 2017

* Wikipedia : « La guerre américano-mexicaine (18461848) a opposé les États-Unis au Mexique. Elle est déclenchée lorsque le Congrès américain vote l’annexion du Texas en 1845.

Aux États-Unis, elle est plus couramment appelée The Mexican War (la guerre mexicaine). Occasionnellement, des critiques contemporains l’ont surnommée ironiquement Mr. Polk‘s War (« la guerre de M. Polk », qui est alors président des États-Unis). Au Mexique, elle est appelée La intervención norteamericana (l’intervention nord-américaine) ou La guerra del 47 (la guerre de 47). »

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