Pourquoi il faudrait raser les écoles de commerce, par Martin Parker

Un article du Guardian. Merci à Frédéric Durand pour la traduction ! Ouvert aux commentaires.

Martin Parker : Why we should bulldoze the business school, le 27 avril 2018 © The Guardian

Il existe 13.000 écoles de commerce dans le monde, c’est 13.000 de trop. Je sais de quoi je parle puisque j’ai enseigné dans ces écoles pendant 20 ans.

Si vous vous rendez sur le campus d’une université ordinaire il y a des chances que le bâtiment le plus récent et le plus tape à l’œil soit l’école de commerce. C’est elle qui occupe le meilleur bâtiment parce qu’elle dégage les plus gros profits (par euphémisme « contribution » ou « surplus ») ce qui n’est pas surprenant de la part d’une forme de savoir qui enseigne à réaliser des bénéfices.

Les écoles de commerces exercent une grande influence mais elles sont aussi considérées par beaucoup comme étant des lieux où la supercherie intellectuelle règne, encourageant la culture du court-termisme et la cupidité. (On trouve un tas de blague sur la réelle signification de Maîtrise en administration des entreprises-MBA en anglais- : « Médiocre et arrogant », Maitrise et accidents », « Mauvais avis et duperies », « Maîtrise en art foireux » et ainsi de suite. Les critiques des écoles de commerces, sous toutes ses formes, ne manquent pas : les employeurs déplorent le manque d’expérience des diplômés, les conservateurs raillent les arrivistes, les européens se plaignent de l’américanisation, les radicaux protestent contre la concentration du pouvoir entre les mains des tenants du capitalisme de meute. Beaucoup depuis 2008 ont avancé l’idée selon laquelle les écoles de commerces sont responsables dans l’avènement de la crise.

Pour avoir enseigné pendant 20 ans dans les écoles de commerce j’en suis venu à la conclusion que la meilleure solution pour faire face à ces problèmes consiste à fermer définitivement ces écoles, une position peu répandue parmi mes collègues. Toutefois depuis ces dix dernières années il est remarquable de constater que la masse de critiques formulées à l’encontre des écoles de commerces proviennent de ces écoles mêmes. De nombreux professeurs des écoles de commerce, notamment en Amérique du Nord, affirment que leurs établissements se sont terriblement détournée du droit chemin. Selon eux les écoles de commerce sont corrompues par les doyens guidés par l’argent, les professeurs qui se plient aux attentes des clients, des chercheurs qui débitent des poncifs dans des revues que personne ne lit et des étudiants qui espèrent obtenir un diplôme à la hauteur de leur investissement (ou plutôt celui de leurs parents). A la fin des fins la plupart des diplômés de toute manière ne deviendront pas des cadres de haut niveau mais occuperons des postes précaires de petits soldats travaillant dans des boxes à l’intérieur d’une tour aseptisée.

Ces critiques ne proviennent pas de professeurs de sociologie, de responsables politiques ou même d’activistes anticapitalistes indignés mais de livres écrits par des gens bien informés, des employés d’école de commerce qui eux même ressentent un malaise voire du dégout par rapport à ce qu’ils font. Bien sur ces vues divergentes appartiennent à une minorité. La plupart des écoles de commerce restent complètement indifférentes aux manifestations de doutes, les acteurs étant trop occupés à huiler les rouages pour s’inquiéter de la direction que prend la locomotive. Malgré tout la critique interne résonne de manière importante.

Le problème c’est que cette contestation des initiés est tellement institutionnalisée dans l’épais velours des couloirs qu’elle passe désormais inaperçue comme simple contrepoint au « business as usual ». Certains par le truchement de livres ou de journaux font carrière en déplorant vigoureusement les problèmes liés aux écoles de commerce. Deux personnes appartenant au milieu ont décrit l’école de commerce comme « une machine cancérigène produisant des déchets inutiles et toxiques ». Même des titres tels que : Contre le management, Management de merde et Le guide des salauds cupides pour les affaires, ne semblent pas exposer leurs auteurs à quelque problème que ce soit. J’en sais quelque chose puisque je suis l’auteur des deux premiers. Franchement qu’on m’ait laissé écrire cela en toute impunité en dit long sur la totale innocuité de ce genre de critiques. En vérité c’est gratifiant car le fait de publier est plus important que ce qui est publié.

Dans la réponse aux problèmes posées par les écoles de commerce on évite d’avoir recours à des restructurations radicales pour leur préférer un retour à de prétendues pratiques commerciales plus traditionnelles ou alors à une forme de réarmement moral enjolivé de termes comme « responsabilité » ou « éthique ». Toutes ces idées n’abordent pas le vrai problème à savoir que les écoles de commerce n’enseignent qu’une forme d’organisation : l’encadrement gestionnaire du marché.

C’est pourquoi je pense que l’on devrait en appeler aux bulldozers et exiger une toute autre manière de penser le management, les affaires et les marchés. Si nous voulons que les gens du pouvoir deviennent plus responsables alors nous devons arrêter d’apprendre aux étudiants que les dirigeant héroïques dédiés aux œuvres de la transformation sont la réponse à tous les problèmes ou que le but de connaître la fiscalité est d’échapper à l’impôts ou que la visée de la stratégie commerciale est de créer des nouveaux désirs Dans tous les cas l’école de commerce agit par la propagande en vendant une idéologie sous les habits de la science.

Les universités existent depuis un millénaire mais la grande majorité des écoles de commerce n’est apparue qu’au siècle précédent de commerce. En dépit de la vive et persistante affirmation qu’elles ont été inventé par les Etats-Unis il semble que la première fut L’Ecole Supérieure de Commerce créée en 1819 afin de tenter de façonner une grande école commerciale financée par des fonds privés. Un siècle plus tard des centaines d’écoles de commerces ont émergé dans toute l’Europe et les Etats-Unis pour se répandre rapidement partout ailleurs à partir de 1950.

En 2011 « Association to Advance Collegiate Schools of Business » estimait à 13000 le nombre d’écoles de commerce dans le monde. L’Inde à elle seule compterait 3000 écoles de commerces privées. Arrêtons-nous un moment pour se pencher sur ce chiffre. Imaginez le nombre considérable de personnes employées par ces établissements, l’armée de jeunes qui en sortent avec un diplôme en commerce, des sommes gigantesques qui circulent au nom de l’enseignement du monde des affaires. (En 2013, les vingt meilleures écoles de commerce coûtaient an moins 100 000$ (80 000€). En ce moment la London Business School fait campagne en proposant une inscription à 84 5000£ (96 000€) pour son MBA Pas étonnant dans ces conditions que la tendance continue à gagner du terrain.

La plupart des écoles de commerces adopte des formes identiques. L’architecture est moderne sans originalité composée de verre, de panneaux et de briques. A l’extérieur on trouve un affichage dispendieux présentant un logo anodin, il y a des chances qu’il soit bleu et qu’il comporte un carré. Les portes sont automatiques, à l’intérieur on trouve une réceptionniste bien mise dans un code habit de bureau. Quelques créations d’art abstrait sont accrochées aux murs et il y a un bandeau comportant un ou deux slogans au contenu prometteur “We mean business”, “Teaching and Research for Impact.” On trouvera quelque part au-dessus du hall d’entrée un grand écran diffusant un téléscripteur Bloomberg, la promotion de conférenciers de passage et des discussions sur la manière de bien formuler son CV. Des dépliants publicitaires en papier glacé sont à disposition sur des présentoirs, on y voit sur la couverture toutes sorte de visages innocents d’étudiants.  Shiny marketing leaflets sit in dispensing racks, with images of a diverse tableau of open-faced students on the cover. Sur les prospectus on trouve la liste des diplômes : MBA, MSc Management, MSc Accounting, MSc Management and Accounting, MSc Marketing, MSc International Business, MSc Operations Management.

On y trouvera une somptueuse salle de conférence à la moquette épaisse, qui tirera peut-être son nom d’une société ou de donateurs privés. De fait on retrouve empreinte du logo imprimé presque partout comme quelqu’un qui marquerait de son nom ses affaires de peur qu’elles soient volées. Contrairement aux bâtiments défraichis des autres parties de l’université l’école de commerce s’efforce de donner une image d’efficacité et de confiance. L’école de commerce sait ce qu’elle fait et son visage bien poli est fermement tournée vers le futur plein de promesse. Il lui importe de savoir ce que les gens pensent d’elle.

Même si la réalité n’est pas toujours aussi reluisante, un toit qui fuit des toilettes bloquées, c’est ce que les doyens aiment à penser à quoi ressemble leur école ou telle qu’ils voudraient qu’elle soit. Une rutilante machine qui transforme l’argent des étudiants en bénéfices.

Mais qu’enseignent réellement les écoles de commerce ? C’est une question plus compliquée qu’il n’y parait. On a beaucoup écrit sur la façon dont « un programme dissimulée » serait dispensé aux étudiants de manière implicite. A partir des années 70 les chercheurs ont étudié la manière dont les catégories comme la classe sociale, le genre, les origines ethniques, la sexualité et d’autres encore étaient enseignées implicitement dans les salles de classes. Cela peut se traduire par la différenciation des étudiants comme mettre les filles à l’économie domestique et les garçons à la métallurgie d’où découle par la suite une norme qui’ s’impose aux différents groupes de la population. Ce programme dissimulé peut être aussi dispensé par d’autres manières, par la façon d’enseigner et d’évaluer ou par le contenu même du programme. Il nous dit également ce qui importe, quelles sont les personnalités importantes, quels sont les lieux les plus influents et quels sont les sujets qui peuvent être écartés.

Il y a eu de nombreux travaux sur ces sujets dans beaucoup de pays. La documentation est désormais très répandue sur l’histoire des noirs, la place de la femme dans le monde scientifique ou de la chanson populaire et la poésie. Cela ne signifie pas que le programme dissimulé ne pose plus de problème mais qu’au moins dans les systèmes d’éducation les plus progressistes il est communément admis qu’il existe un récit, un groupe d’acteurs, une manière de raconter l’histoire.

Mais dans les écoles de commerce le programme implicite et explicite ne font qu’un. Le contenu et la forme des enseignements sont telles qu’ils riment avec la pensée qui tient pour acquis que les vertus de l’encadrement du marché capitaliste représentent la seule vision du monde possible.

Si l’on enseigne à nos étudiants que le caractère prédateur du capitalisme est incontournable il ne faut pas s’étonner que l’on finisse par justifier les salaires démesurés de ceux qui prennent des risques importants avec l’argent des autres. Si l’on enseigne que seul le résultat compte alors des notions comme la viabilité, la diversité, la responsabilité et autres ne deviennent plus que de simples ornements. Le message souvent dispensé par la recherche en management et l’enseignement sous-tend que le capitalisme soit incontournable et que les techniques financières et légales qui dirigent le capitalisme fassent parties d’une science. Cette conjonction d’idéologie et de technocratie explique le fait que l’école de commerce soit devenue une institution si efficace et dangereuse.

On peut analyser son fonctionnement en s’intéressant de près à son programme et la façon dont il est enseigné. Prenons la finance par exemple, ce champ qui s’intéresse à la manière dont les gens qui ont du capital investissent leur argent. Elle repose sur le principe que les détenteurs d’argent ou de capitaux peuvent être utilisés comme garantie et suppose donc des différences importantes de revenus ou de richesses. Plus les inégalités sont importantes dans un pays donné plus les opportunités s’ouvrent pour la finance comme pour le marché de luxe des yachts. Les universitaires enseignant la finance considèrent que le retour sur le capital (sans se soucier de son acquisition) est une activité légitime et même louable au point d’aduler les investisseurs pour leurs compétences techniques et succès. La forme de ce savoir consiste à maximiser la rente d’un capital, le plus souvent en développant les mathématiques ou des mécanismes légaux qui permettent de le multiplier. Les stratégies performantes en finances sont celles qui fournissent un retour maximal sur investissement en un temps le plus court, et qui du même coup aggrave d’autant plus les inégalités qui les rendaient au préalable possibles.

Ou penchons-nous sur le management des ressources humains. Ce champ met en mouvement les théories de l’égoïsme rationnel- c’est-à-dire en gros l’idée selon laquelle les hommes agissent en fonction de calculs rationnels qui maximiseront leurs propres intérêts- pour l’appliquer à l’organisation des êtres humains. Le nom de ce champ est en lui-même révélateur en ce sens qu’il laisse entendre que les êtres humains sont semblables à des ressources technologiques ou financières dans la mesure où ils sont utilisés en tant que paramètre par le mangement dans le but de produire une organisation efficace. Malgré l’utilisation du mot humain, les ressources humaines font très peu de cas de ce que signifie être humain. Son intérêt se fixe sur les catégories comme les femmes, les minorités ethniques, les employés qui n’atteignent pas les objectifs, et leur rapport avec le fonctionnement de l’organisation. Cela rentre souvent dans les attributions des écoles de commerces que de s’intéresser aux formes d’organisations, incarnées habituellement par les syndicats, qui s’opposent aux stratégies du management. Et s’il était nécessaire de le rappeler le management des ressources humaines n’est pas du côté des syndicats, ce serait être partisan. Sa fonction, sous sa manifestation la plus ambitieuse, cherche à être stratégique dans le but d’aider les responsables du management à l’élaboration de l’ouverture d’une usine ici ou de la fermeture d’un bureau là.

On pourrait appliquer la même analyse sur les autres modules d’enseignement que l’on trouve dans la plupart des écoles de commerce, la comptabilité, la mercatique, le commerce international, l’innovation, la logistique. Mais je finirai par l’éthique dans les affaires et la responsabilité social de l’entreprise, ce sont pratiquement les seuls domaines dans lesquels s’est développé une critique constante des conséquences de l’enseignement du management et de ses pratiques. Ces domaines se targuent d’être la mouche du coche des écoles de commerce et insistent sur la nécessité à réformer les formes dominantes de l’enseignement et de la recherche. Les griefs qui motivent les écrits et les enseignements de ces spécialités sont prévisibles mais n’en demeurent pas moins importantes, il s’agit du développement durable, les inégalités, la fabrique d’étudiants à qui l’on enseigne que la cupidité est bénéfique.

Le problème c’est que l’éthique des affaires et la responsabilité sont des sujets de façades pour la promotion des écoles de commerce semblable à une feuille de figuier qui recouvrerait la conscience du doyen de l’école de commerce, comme si évoquer l’éthique et la responsabilité équivalait à agir. Ils ne s’attaquent pratiquement jamais à la simple idée que si les relations économiques et sociales actuelles produisent les problèmes qui sont traités par les cours d’éthique et de responsabilités sociale des entreprises alors ce sont ces mêmes relations sociales et économiques qui doivent être changées.

Vous pourriez penser que chacune de ces spécialités d’enseignement et de recherche sont en elles même inoffensives et qu’ensemble ils ne font que traiter des différents aspects du monde des affaires, de l’argent, de la population, de la technologie, du transport, de la vente et ainsi de suite. Mais il est indispensable d’exposer les présupposés partagés par chacun des sujets étudiés en école de commerce.

Tous ces champs partagent d’abord l’idée profondément ancrée que les formes managériales du marché qui organisent l’ordre sociale sont requises. L’accélération de commerce mondialisé, l’utilisation des mécanismes de marché et des techniques managériales, le développement des technologies comme dans la comptabilité, la finances et son fonctionnement ne sont jamais remis en cause. Il s’agit du récit progressif du monde moderne fondé sur la promesse technologique, le choix, l’opulence et la richesse.

Au sein de l’école de commerce, le capitalisme est considéré comme marquant la fin de l’histoire, un modèle économique qui a pris le pas sur tous les autres, et qui est maintenant enseigné en tant que science, plutôt que comme une idéologie.

La seconde est l’hypothèse selon laquelle le comportement humain, des employés, des clients, des gestionnaires et ainsi de suite, est mieux compris si nous considérons que nous sommes tous des égoïstes rationnels. Cela fournit un ensemble d’hypothèses de base qui permettent de développer des modèles qui conçoivent la façon dont les êtres humains pourraient être dirigés dans l’intérêt de l’organisation de l’entreprise. Motiver les employés, corriger les défaillances du marché, concevoir des systèmes de gestion allégée ou persuader les consommateurs de dépenser de l’argent sont tous des cas qui font partie de la même problématique. L’intérêt majeur réside ici pour celui qui cherche le contrôle, et ceux qui sont objets de cet intérêt, deviennent alors des personnes qui peuvent être manipulées.

La dernière similitude que je voudrais souligner concerne la nature des connaissances produites et diffusées par l’école de commerce elle-même. Parce qu’il emprunte la robe et le mortier de l’université, et qu’il cache ses connaissances dans l’attirail de la science – revues, professeurs, jargon – il est relativement facile d’imaginer que le savoir prôné par l’école de commerce et la façon dont elle le vend apparaît en quelque sorte moins vulgaire et stupide qu’il ne l’est réellement

Pour résumer simplement ce qui précède, et qui permettrait à la plupart des gens de comprendre ce qui se passe à l’école de commerce, c’est de les appréhender comme des lieux qui enseignent les méthodes pour prendre de l’argent aux gens ordinaires et de le s’approprier. Dans un certain sens, c’est une description du capitalisme, mais il y a aussi le sentiment que les écoles de commerce enseignent que « l’avidité est bonne ». Comme Joel M Podolny, ancien doyen de la Yale School of Management, a pu déclarer un jour : « La façon dont les écoles de commerce sont aujourd’hui en concurrence amène les étudiants à se demander :  » Que puis-je faire pour gagner le plus d’argent ? et la forme de l’enseignement prodigué par les professeurs conduit les étudiants à ne considérer qu’après coup les conséquences morales de leurs actions.

Cette image est, dans une certaine mesure, étayée par la recherche, bien qu’une partie soit d’une qualité douteuse. Il existe diverses enquêtes auprès des étudiants des écoles de commerce qui suggèrent qu’ils ont une approche instrumentale de l’éducation, c’est-à-dire qu’ils veulent ce que le marketing et le branding leur disent qu’ils veulent. En ce qui concerne les cours, ils attendent de l’enseignement des concepts et des outils simples et pratiques qu’ils jugent utiles pour leur future carrière. La philosophie c’est pour les imbéciles.

Comme j’ai enseigné dans des écoles de commerce pendant des décennies, ce genre de constatation ne me surprend pas, bien que d’autres proposent des constats plus virulents. Une enquête américaine a comparé des étudiants en MBA à des personnes emprisonnées dans des prisons de basse sécurité et a constaté que ces dernières étaient plus éthiques. Un autre a laissé entendre que la probabilité de commettre une forme quelconque de délit d’entreprise augmentait si la personne concernée avait fait des études supérieures en administration des affaires ou si elle avait servi dans l’armée. (Les deux carrières impliquent probablement la dissolution de la responsabilité au sein d’une organisation). D’autres sondages montrent que les étudiants arrivent en croyant au bien-être des employés et à la satisfaction de la clientèle et qu’ils partent en pensant que la valeur actionnariale est la question la plus importante, et également que les étudiants des écoles de commerce sont plus susceptibles de tricher que les étudiants des autres disciplines.

Je doute que les causes et les effets (ou même les résultats) soient aussi nets que le suggèrent des enquêtes comme celle-ci, mais il serait tout aussi stupide de suggérer que l’école de commerce n’a pas d’effet sur ses diplômés. Avoir un MBA peut ne pas rendre un étudiant cupide, impatient ou contraire à l’éthique, mais les programmes explicites et cachés de l’école de commerce enseignent des leçons. Non pas que ces leçons sont reconnues quand quelque chose ne va pas bien, parce qu’alors l’école de commerce nie habituellement toute responsabilité. C’est une position délicate, car, comme le dit un éditorial d’Economist de 2009,  » Vous ne pouvez pas prétendre que votre mission est d’éduquer les leaders qui changent le monde  » et de vous laver les mains des actes de vos anciens élèves lorsque leur changement a un impact nuisible. »

Après la crise de 2007, il y avait comme un jeu à se renvoyer la balle, Il n’est donc pas surprenant que la plupart des doyens des écoles de commerce essayaient aussi de blâmer les consommateurs d’avoir trop emprunté, les banquiers d’avoir un comportement si risqué, les brebis galeuses d’être si mauvaises et le système d’être, eh bien, le système. Qui, après tout, voudrait prétendre qu’ils n’ont fait qu’enseigner la cupidité ?

Dans les universités les sortes de portes qui ouvrent sur le savoir sont basées sur des exclusions. Un sujet est constitué par l’enseignement de ceci et non pas de cela, de l’espace (géographie) et non du temps (histoire), des collectifs (sociologie) et non des individus (psychologie), etc. Bien sûr, il y a des fuites et c’est souvent là que se produisent les pensées les plus intéressantes, mais cette partition du monde est constitutive de toute discipline universitaire. On ne peut pas tout étudier, tout le temps, c’est pourquoi il y a des noms de départements au-dessus des portes des immeubles et des couloirs.

Cependant, l’école de commerce est un cas encore plus extrême. Elle est bâtie sur le principe qui isole la vie commerciale du reste de la vie, mais subit ensuite une spécialisation supplémentaire. L’école de commerce assume le capitalisme, les entreprises et les managers comme forme d’organisation par défaut, et tout le reste comme histoire, anomalie, exception, alternative. Du point de vue du programmes d’études et de recherche, tout le reste est périphérique.

La plupart des écoles de commerce sont intégrées dans des universités, et celles-ci sont généralement appréhendées comme des institutions ayant des responsabilités envers les sociétés qu’elles servent. Pourquoi, dans ce cas, supposons-nous que les filières d’études commerciales ne devraient enseigner qu’une seule forme d’organisation – le capitalisme – comme si c’était la seule façon d’organiser la vie humaine ?

Ce n’est pas un monde agréable celui qui est produit par la gestion de marché et que l’école de commerce professe. C’est une sorte d’utopie pour les riches et les puissants, un groupe que les étudiants sont encouragés à s’imaginer rejoindre, mais ce privilège est acheté à un coût très élevé, entraînant des catastrophes environnementales, des guerres de ressources et des migrations forcées, des inégalités à l’intérieur et entre les pays, l’encouragement de l’hyperconsommation ainsi que des pratiques antidémocratiques persistantes au travail.

Promouvoir l’école de commerce fonctionne en passant outre de ces problèmes, ou en les mentionnant comme des défis et ne pas les prendre en considération ensuite dans les pratiques d’enseignement et de recherche. Si nous voulons être capables de répondre aux défis auxquels est confrontée la vie humaine sur cette planète, nous devons faire des recherches et enseigner autant de formes d’organisation différentes que nous sommes capables d’imaginer collectivement. Pour nous, supposer que le capitalisme mondial peut continuer tel qu’il est c’est prendre la responsabilité d’emprunter la voie qui mène à la destruction. Donc, si nous voulons nous écarter du business as usual, nous devons également ré-imaginer radicalement l’école de commerce telle qu’elle est. Et cela signifie plus que des murmures pieux sur la responsabilité sociale des entreprises. Cela signifie en finir avec ce que nous avons érigé, et reconstruire.

Partager :

29 réflexions sur « Pourquoi il faudrait raser les écoles de commerce, par Martin Parker »

  1. Voilà un beau texte qui aurait pu être proposé aux élèves de Prepa qui passent actuellement les concours d’entre aux Grandes écoles de commerce…

  2. J’ai toujours cru que le fondateur des écoles de commerce s’appelait Alphonse Gabriel Capone. Aussi, je trouve tout à fait injuste qu’il ne soit pas plus souvent cité.
    Son nom devrait être bien visible au fronton de toutes les écoles de commerce.
    Vite ! une pétition.

  3. Je ne sais pas ce qu’il en est en Grande Bretagne , mais chez nous , si on donne suite , il va falloir aussi raser des classes de terminales .

  4. Préférons aux écoles de « business » (occupation, même racine que le français négoce = neg-otium= « pas de loisir ») les écoles d’otium, ou de « loisir constructif », où l’on passerait plein de temps à se demander ce qui est constructif !

  5. Oui, mais par quoi les remplacer?
    Ces gens qui fréquentent ces écoles sont la crème, le haut du panier. Indispensables.
    On ne peut pas les laisser sans espoir d’emploi au top, bien payé et bien considéré. C’est trop risqué pour la stabilité sociale.

    Ça va bien qu’on ôte toutes perspectives à des manards ou des OS. Ils sont là pour ça. Toute leur « éducation » tend à leur inculquer qu’ils classés consommables et fongibles. Après 30 ans d’une vie de travail alterné et intermittent, à contrat court ou très court, ils s’y adaptent très bien.

    Je quitte ma lourde ironie et redevient sérieux pour avancer une proposition déjà faite ici, 4 ou 5 ans en arrière: maçon, charpentier, tuyauteur (le rêve d’Einstein…), chauffagiste etc… toutes formations assurées par les AFPA en 6 mois.

    Seconde proposition sérieuse: bulldorisé l’ENA au titre d’école de commerce déviante.

    1. Par quoi les remplacer ? Et bien tout simplement rien.
      Les facultés existent déjà, et enseigne un tas de truc dont l’éco-politique.

      Indispensable dites-vous ? Pour qui ? Le capitalisme ? Non merci.

      « C’est trop risqué pour la stabilité sociale » … J’ai envie de gerber là.

      Je vous propose de lire ces article un peu plus critiques :

      https://www.initiative-communiste.fr/jrcf/ecoles-de-commerce-la-privatisation-de-lenseignement-superieur-cest-la-vente-de-diplomes/
      https://www.initiative-communiste.fr/articles/luttes/marche-ecoles-commerces-comment-profit-liquide-lenseignement/

      A bon entendeur,

  6. De ma brève expérience professionnelle d’instituteur en Sections d’Éducation Spécialisée, devenues SEGPA ( Enseignement Général Préparatoire à l’Apprentissage), de mémoire je n’y ai jamais rencontré d’enfants de la bourgeoisie locale. Les tests QI leur étaient sans doute évités. De cette vision limitée de l’orientation socialement construite m’est ensuite venue une question : que deviennent localement les enfants des classes moyennes supérieures dont les moyens intellectuels ne permettent pas l’accès au Bac et plus ? Ils sont casés dans des filières coûteuses permettant aux familles de tenir leur rang et aux enfants nantis l’accès à un diplôme en chocolat. C’est ainsi que sans aucune étude à l’appui, je situe le rôle des  » Écoles supérieures de commerce  » en province.

    1. Vous faites trop d’honneur aux écoles parisiennes et vous contribuez ainsi au mythe que leur enseignement aurait une valeur quelconque si ce n’est pour les patrons qui embauchent les sortants issus souvent de leurs rangs, d’où des salaires confortables pour des gens qui ne connaissent rien au monde du travail et qui se croient supérieurs à tout le monde. La localisation de ces écoles (Paris, province, étranger) importe peu, c’est le même enseignement convenu.

    2. Belle ineptie ce que vous écrivez car ces écoles supérieures de commerce en province sont uniquement accessibles après concours. Limitez vos avis à l’apprentissage…..

    3. remy – qui ne connait strictement à ces écoles pense qu’elles sont accessibles avant le Bac. Or ces ESC sont post bac et sur concours. Vous ne connaissez strictement rien au sujet et êtes ri di cule

  7. Les écoles de commerce n’enseignent rien d’intellectuellement valable, tout au plus quelques petits trucs pratiques pour aller servir des patrons voraces. Et surtout elles distillent l’idéologie de la libre entreprise capitaliste.

  8. « Les universités sont généralement appréhendées comme des institutions ayant des responsabilités envers les sociétés  » : je lis ça comme si je regardais une vieille carte postale en noir et blanc. Aujourd’hui de plus le modèle évolue comme celui d’un investissement dont on calculerait le ROI…

  9. A propos du billlet « Le Monde / L’Écho – Les combats sélectifs du Président Trump contre l’injustice ».

    Croire que Trump-Calimero est sensible à l’injustice, (telle qu’on la comprend habituellement en théorie politique), me fait bien rigoler.

    Ce à quoi il est sensible c’est au manque de justesse (« 1. Qualité qui rend une chose parfaitement, exactement adaptée (Justesse et précision d’une balance).2. Qualité qui permet d’exécuter très exactement une chose ; manière dont on l’exécute sans erreur (justesse de tir) »).

    Ou au manque d’ajustement (« 1. Action d’ajuster ; degré de serrage ou de jeu entre deux pièces assemblées ; 2. au figuré : adaptation, mise en rapport (Le choix et l’ajustement des termes »).

    Ces sensibilités-là sont le propre d’un businessman, de surcroît maffieux.

    1. Le distinguo entre justesse et justice est pertinent , mais je ne suis pas sur que les définitions que vous en donnez soient justement adaptées à ce terme ( justesse ) quand on l’applique à une balance , car alors cette qualité rend compte de la pertinence de l’identité entre valeur  » réelle » et valeur mesurée .

      Outre la justesse ; la balance doit avoir trois autres qualités : précison , sensibilité et aussi « fidèlité » ( toujours donner le même résultat quand elle est soumise à la même mesure , ce qui n’est pas le cas des menteurs ) .

      Trump n’est donc pas adaepte de la justice , mais pas non plus de la justesse , pour la bonne raison qu’il n’a ni mesure ni les qualités d’un instrument de mesure .

  10. Merci à Frédéric Durand,
    c’est le genre d’article percutant et pertinent qu’il fallait traduire. L’auteur est un Sujet de Sa Majesté britannique, donc du pays qui a vu naître le ‘business’.
    Un Français écrit la même chose, cela paraît moins crédible.

  11. Donc, si nous voulons nous écarter du business as usual, nous devons également ré-imaginer radicalement l’école de commerce telle qu’elle est
    Les écoles de commerce tomberaient comme des fruits mûrs, si par la légitimité démocratique, le citoyen reprenait le contrôle de l’information, en se dotant de moyens constitutionnels d’interdire toute propagande.
    Il y a quelques années, la prise de conscience du nombre de morts sur les routes avait favorisé l’émergence de radars. Peut être qu’un jour, la prise de conscience des dégâts écologiques provoqués par une économie dopée par la publicité, favorisera l’émergence de radars de propagande. Ce serait une manne pour les États européens…

    On pourrait commencer par le Tour de France ! »

  12. Je n’ai vu que 2 ecoles de co où on apprend de vrais trucs utiles : l’INSEAD et l’EGE, qui n’est pas vraiment une école de commerce. Il est vrai qu’elles visent dvantage à créer des entrepreneurs ou à fournir un complément à des gens qui le sont déjà, qu’à former « des executants ».
    Tout le reste selon moi : poudre de perlinpinpin.
    Juste une « certification/label : bon pour le service ».
    De la com donc, le but étant de mettre en relation « fils et filles de la classe moyenne et supérieure » (laquelle jouit en plus de la carte « réseau de papa et maman »)/ »RH de grosses PME/multinationales » en recherche de cadres pour la bureaucratie du privé (qui deviendront nuls, par voie de conséquence, là où il y avait pourtant du potentiel), et de monétiser l’intermédiation.
    Un hollandais me dit un jour « en France vous avez d’excellentes écoles de commerce, mais… vous ne faites pas de commerce ».
    C’était très juste!

    On n’a pas besoin d’école de commerce.
    On a la vente dans le sang ou on ne l’a pas. On est stratégiquement créatif, ou on ne l’est pas (les non creatifs ne seront jamais des creatifs, quelque soit le domaine, même si tout le monde peut trouver une solution à un pb et si la serendipité égalise un peu tout ça). A l’inverse, on a les qualités d’un organisateur/gestionnaire de structure à péréniser, ou on ne les a pas.
    90% de ce qui compte au niveau RH entrepreunarial, c’est donc de la génétique. Le reste s’apprend sur le tas.
    Et pour les tâches de cadre, l’université suffit amplement.

    1. Je ne savais pas qu’il y avait un gène « RHE » .

      Je n’ai pas forcément saisi de quel côté vous situez la créativité, et je pense que vous surprendriez Octobre en en faisant une condition particulière des métiers de l’économie .

      Entre l’inné et l’acquis , je serai moins catégorique que vous sur le caractère intangible de nos inclinations , que je repère de mon côté davantage par référence à nos rapports privilégiés au temps .

      Avec un peu de chance et/ou a contrario , avec quelques chocs violents qui vous mettent le genou à terre , on peut s’améliorer en agrégeant les qualités qui ne nous sont pas les plus immédiates , et commencer à composer sa petite musique sur quatre temps , entre philia , créativité , organisation et pari courageux responsable .

      Je reconnais que ça n’est pas simple , et que le corps vous lâche quand la tête va mieux .

      Mais on est alors , à peu près sur d’échapper à l’angoisse , sans avoir besoin de bouquiner dans les trains qui échappent aux grèves .

      PS : votre hommage indirect aux hollandais fera plaisir à notre ami de Medellin .

    2. Les écoles de commerce enseignent le commerce, le management, et la finance.
      Elles forment les cadres du monde des affaires. Et d’une certaine façon le cadre de notre société.
      Je ne pense pas que tout s’apprenne sur le tas, elles formatent réellement les esprits en faisant prendre pour argent comptant des théories discutables, on s’y constitue des réseaux, bref elles contribuent à l’entre-soi de la bourgeoisie d’affaires et à la reproduction sociale du capitalisme. Non, le capitalisme n’apparaît pas et ne se développe pas par génération spontanée. Rien de génétique là-dedans.

  13. bonjour
    J’ai appris récemment que la France avait les meilleures écoles de commerce. Ça m’a toujours étonné ce truc.
    Quand on voit le nombre d’années où nous avons cumulé, par dizaines de milliard, des soldes des échanges commerciaux négatifs je me suis toujours demandé quelle était l’efficacité de ces écoles. Si quelqu’un a la réponse je suis preneur. pour cesser de plaisanter les Écoles de commerce sont, comme le dit si bien l’auteur de l’article, des usines à fric où les étudiants se gargarisent de mots franglais et de novlangue et qui termineront, pour la plupart, derrière un guichet de banque ou autre. avec la rancœur de s’être fait bernés,

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.